TYPHUS BRONX EST UN PERSONNAGE CREE EN 2014 par le comédien Emmanuel Gil pour son spectacle Le Délirium du papillon. En 2017, il le "convoque" à nouveau pour un deuxième volet, La Petite histoire qui va te faire flipper (tellement qu'elle fait peur), spectacle inspiré du Conte du Genévrier des frères Grimm, puis en 2022 il crée avec Typhus un troisième spectacle, Trop près du mur. Cette trilogie est pensée comme une évolution de son personnage, de son enfance, à l'expérience de la paternité, en passant par une forme d'adolescence où rien ne se passe comme prévu. Le comédien y utilise l'art du clown comme un outil d'exploration de la folie et de la marginalité mais aussi comme un moyen de venir nous interroger, nous spectateurs, sur notre rapport à ce qui se passe sur scène, et plus largement, sur notre rapport à l'humain. Les trois volets de Typhus Bronx -  présentés dans certaines salles en intégralité : Full Bronx - constituent une réelle catharsis, caustique, révélant une personnalité cachée sous les contraintes sociales, venant piquer notre conscience et déranger juste ce qu'il faut pour questionner nos limites, notre exentricité, nos complexités, les incohérences et les failles de notre humanité.

Par Émilie Combes
 
LE NOM DU PERSONNAGE, TYPHUS – DU GREC τvφος évoquant la stupéfaction, la torpeur, associé au Bronx, image du chaos – dévoile un projet artistique construit autour des contrastes et ne laisse pas indifférent. Naïf et infantile, ce clown est totalement inadapté car vérace, impulsif et insoumis. En disant tout haut ce que nous aimerions, parfois, avouer publiquement – mais sans jamais l’oser tant cela paraît socialement déplacé et moralement discutable –, ce clown moderne nous confronte à une forme d’inquiétante étrangeté freudienne. En effet, l’univers de Typhus est étrange et pourtant familier, à la fois dément et poétique.
 

L’art du clown : la vérité par le rire

 
QU’EST-CE QU’UN CLOWN AUJOURD’HUI ? Sur le plateau, Typhus Bronx refuse de se plier aux règles. Bien loin des rires policés et des pitreries convenues, ce clown caustique nous convie à une expérience où la norme vacille, où les convenances se fissurent. Il incarne « une parole libre, poétique, brute et salvatrice ». Emmanuel Gil présente sa « créature » de la façon suivante : « Typhus, c’est celui qui plonge à l’intérieur de toi pour y mettre le Bronx. C’est l’éternel inadapté, l’impulsif, l’enfant fou au cœur qui déborde et à la naïveté inquiétante. Celui qui dit la vérité. Celui qui refuse les règles. Celui qui regarde le monde à l’envers. Celui qui te ressemble un peu, quelque part, bien au fond, mais que tu ne seras jamais. Parce que dans la vraie vie tu n’en as pas le droit ». La création de cette figure de clown est donc liée au projet de confronter chacun à ses propres zones d’inconfort. Et la démarche est réussie ! Chacun des spectacles plonge le public dans l’épaisseur de l’humain – de sa folie, ses angoisses, à ses propres contradictions –, là où les mécanismes sociaux tendent à uniformiser les comportements et à étouffer les singularités.
 
DANS LE DÉLIRIUM DU PAPILLON, LE PLATEAU EST D’UN BLANC presque aveuglant et la scénographie bien minimaliste : une chaise, une table, et le clown, dont la tête en désordre est pleine de fantômes, rempart à sa solitude. Au gré de ses humeurs, l’univers (in)hospitalier se transforme en un terrain de jeu où tout devient prétexte à rire. Même le pire. Une immersion burlesque et grinçante dans les arcanes de la folie, à la rencontre d’émotions brutes. Dans ce premier volet, Typhus Bronx est très ambivalent, enfantin, attachant, sans filtre et ultra-piquant.
 
AVEC LA PETITE HISTOIRE QUI VA TE FAIRE FLIPPER, TYPHUS CONVIE le public à une sorte de soirée pyjama au cours de laquelle il se lance dans le récit d’une histoire inspirée du sordide conte du Genévrier, véritable usine à cauchemars, relatant le récit d’un petit garçon dont la mère est morte en couche, qui se retrouve élevé par une marâtre sadique qui n’a d’yeux que pour sa fille légitime. Un petit garçon mal-aimé, maltraité, manipulé, décapité, recollé… mais finalement réincarné, et bien décidé à se venger ! Typhus Bronx y est alors l’incarnation troublante de l’absurde et d’une lucidité corrosive.
 
ENFIN, À L’ORIGINE DU DERNIER VOLET, TROP PRÈS DU MUR, il y a Typhus qui parle à l’acteur de son désir d’enfant, non pas une figure banale de parenté, mais un « compagnon de folitude » à chérir et protéger dans un monde qui n’a guère de place pour l’étrange. Après bien des questionnements, son créateur se résout à exaucer son vœu. Mais dans ce jeu de va-et-vient – plus ou moins schizophrénique entre la créature et l’acteur –, qui contrôle qui ? Le spectacle propose de sonder le lien qui unit l’acteur à son personnage, l’homme social face au clown sans filtre, et soulève les questions de parentalité, d’éducation, de transmission, d’oppression et de liberté, tout en dévoilant le conflit intérieur entre l’être social et le clown.

 

Un théâtre qui dérange et rapproche


SI LE BURLESQUE DE TYPHUS N’EST PAS SANS RAPPELER les clowns « classiques », ces figures qui avaient le droit de dire l’indicible, là où le clown traditionnel se contente de divertir, le rire caustique de Typhus Bronx s’attaque à nos certitudes. Derrière son théâtre, Emmanuel Gil souhaite jouer avec l’ambivalence du rire – questionnement lié à ses expériences en tant qu’intervenant théâtre auprès de personnes vivant avec des troubles psychiques –, le mélange complexe où humour et empathie se heurtent et se soutiennent. Dès le premier opus, Le Délirium du papillon, cette question de la frontière se pose : enfermé dans une chambre blanche — métaphore de l’isolement — Typhus nous invite à découvrir ses fantômes. Le spectacle débute un jour particulier pour lui car il va bientôt sortir. Il est encore de l’autre côté mais le spectateur n’est pas si loin et Typhus va franchir une à une les barrières qui le séparent de lui.
 
LES TROIS SPECTACLES D’EMMANUEL GIL INTERROGENT en effet profondément la relation entre la scène et la salle, explosant totalement le principe du quatrième mur. Dès son apparition sur scène, Typhus Bronx refuse l’illusion réaliste et au lieu de faire comme si le public n’existait pas, il s’adresse explicitement à lui, par des regards appuyés, des interpellations directes. Typhus implique donc émotionnellement et physiquement ses spectateurs. Il transforme le public en véritable partenaire de jeu, remettant en question sa posture de spectateur : doit-il rester passif ? doit-il répondre à tout ? comment réagir à ce qui se passe sur scène ? doit-il nécessairement accorder tout son crédit à ce qui se passe sur le plateau, précisément parce qu’on est au théâtre ? Le spectateur n’est plus un observateur invisible, mais un être vu, parfois interpellé, souvent mis mal à l’aise. Typhus Bronx semble nous dire : « vous êtes là, et je joue avec vous, pas devant vous ».
 

CETTE RUPTURE S’ACCOMPAGNE D’UN RENVERSEMENT DU RAPPORT de pouvoir. Traditionnellement, le comédien maîtrise le cadre du spectacle tandis que le public accepte les règles du jeu. Or Typhus Bronx brouille cette hiérarchie. Il impose au public une proximité dérangeante, le sollicite, l’incite à réagir, à se taire ou à résister. Le spectateur devient alors responsable de ce qui se passe sur scène, devenant quasiment un matériau dramaturgique à part entière.
 
LE PERSONNAGE DE TYPHUS BRONX EXPLOITE ÉGALEMENT la violence symbolique de cette interaction. Derrière l’humour grinçant et la gestuelle clownesque se cache une critique sociale acerbe. Typhus s’attaque aux normes, à la bienséance, à l’hypocrisie collective. En rompant le quatrième mur, il empêche toute distance confortable : le spectateur ne peut plus se réfugier dans la fiction pour éviter ce qui est montré. Les thèmes abordés — la marginalité, l’enfance, la cruauté, l’autorité — résonnent directement avec la réalité du public, qui se retrouve pris à témoin, voire mis en accusation. Par ailleurs, Emmanuel Gil joue avec l’ambiguïté émotionnelle propre au clown. Le rire naît souvent du malaise, et la complicité avec le public est sans cesse menacée par le danger du rejet. Cette instabilité rend la relation scène-salle vivante et imprévisible. Chaque représentation devient unique, car elle dépend des réactions du public. La rupture du quatrième mur n’est donc pas un simple procédé formel, mais le cœur même de l’expérience théâtrale qui nous est proposée.
  





AINSI, CE QUI FRAPPE DANS LES REPRÉSENTATIONS de Typhus Bronx, c’est cette capacité à réconcilier des contraires apparents : rire et malaise, innocence et cruauté, liberté et contrainte. Et ce n’est pas un hasard si ses spectacles attirent toujours autant – depuis plus de dix ans – un public prêt à rire autrement. En cela, Typhus Bronx incarne l’un des visages les plus singuliers du théâtre clownesque contemporain : un art qui ne se contente pas de divertir, mais titille les normes et invite à déplacer notre regard. Emmanuel Gil interroge également en profondeur le rapport au public. Cette mise en jeu directe des spectateurs, à la fois cathartique et dérangeante, fait de ses spectacles une expérience qui dépasse le simple divertissement pour devenir un véritable espace de confrontation et de réflexion sur notre place face à la scène — et, par extension, face au monde.
 

Émilie Combes 
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le 30 janvier 2026
 

 
Le Délirium du papillon,
Écriture et jeu : Emmanuel Gil
Mise en scène, Composition musicale : Marek Kastelnik
Durée : 1h15
Déconseillé aux moins de 10 ans

 
La petite histoire qui va te faire flipper (tellement qu’elle fait peur)
D’à (peu) près les frères Grimm
Écriture et jeu : Emmanuel Gil
Collaboration artistique : Lisa Peyron, Marek Kastelnik, Agnès Tihov
Durée : 1h40
Déconseillé aux moins de 12 ans
 

Trop près du mur,
De et avec Emmanuel Gil  
Regard extérieur : Marek Kastelnik, Gina Vila Bruch, Agnès Tihov  
Durée : 1h45
Déconseillé aux moins de 10 ans
 

Pour suivre les dates de la tournée, en France et en Belgique, c’est ici

 
Crédit photos © Fabien Debrabandere.
 
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