"POUR MOI, LE THEATRE A LIEU DEHORS." LORSQUE CHRISTOPH Marthaler recevait en 2015 le Lion d'Or de la Biennale de Venise, il résumait en ces termes sa vision du théâtre. Le metteur en scène suisse, reconnu pour son sens de l'humour et son regard si particulier sur le monde contemporain, n'a jamais cessé de rapporter sur scène ce qu'il perçoit "dehors" : des rythmes, des gestes, des corps en attente, des fragments de conversations et la musique des lieux publics. Avec Le Sommet, présenté cet été à la FabricA du Festival d'Avignon, et en tournée en 2026, Marthaler poursuit cette exploration singulière des lieux d'attente, des rassemblements absurdes et des destinées collectives, en installant six personnages dans un refuge alpin semi-dystopique. Là-haut, au sommet d'une montagne qui traverse littéralement le sol, ces êtres démunis tentent d'habiter un monde qui s'effondre en silence, ou presque.

Par Émilie Combes
 

Lieu refuge

PRÉSENTÉ COMME UN REFUGE AUX ALLURES DE POSTE de secours en altitude, l’espace scénique frappe d’emblée par son réalisme dépouillé : du bois brut, un tourniquet à jardin, des toilettes à cour, un coffre de sécurité sur lequel est inscrit en lettres rouges SOS, un monte-charge/ascenseur – seul lien entre l’extérieur et les personnages – et surtout, en plein centre, le sommet d’une montagne qui transperce le sol, faisant de ce refuge un lieu à la fois réaliste – nombreuses sont les bâtisses en montagne construites à même la roche et épousant le relief – et dystopique. Cette scénographie aux accents "wesandersoniens", installe un climat inquiétant et décalé.


C’EST LÀ UNE DES SIGNATURES DE CHRISTOPH MARTHALER, proposer des espaces à la fois crédibles et étranges, réalistes mais démesurés, et surtout des lieux d’où l’on ne s’échappe pas, des « espaces à habiter », où Marthaler peut étirer le temps, laisser les corps traîner, répéter, hésiter, dériver. Lieux de transit, vestibules, salles d’attente, abris antiatomiques, gymnases, bases polaires : le théâtre de Marthaler est constitué d’endroits où l’on est ensemble… mais où rien n’avance. Et de fait, le chalet du Sommet constitue un lieu public plus que privé, évoquant aussi bien un abri de montagne qu’un bunker européen où ce qui s’y déroule ainsi que les nombreux accessoires qui vont venir « peupler » le plateau sonnent comme un avertissement : extincteurs, masques à oxygène, signalétique « SOS », tourniquet contrôlant les entrées. La scénographie perd ainsi le spectateur qui hésite entre refuge de montagne, poste de secours, lieu d’un congrès politique ou abri anti-catastrophe.


Entre Dada et dystopie


LE PREMIER ÉVÉNEMENT DU SPECTACLE – L’ARRIVÉE INSOLITE de Mona Lisa, entreposée dans le monte-charge — déjoue immédiatement les horizons d’attente. Objet culturel « sacré », iconique, et sans doute le plus protégé au monde, le tableau surgit dans cet abri comme un clin d’œil à l’Histoire – on songe aux œuvres cachées sous l’Occupation, à la marchandisation de la culture – mais aussi aux débats contemporains sur la préservation culturelle. Du monte-charge émergent ensuite des personnages entrelacés, tels des marchandises humaines. Les personnages en scène parlent italien, suisse-allemand, anglais (d’Écosse), français, et ne semblent pas toujours se comprendre. D’ailleurs, au début de la pièce, sans surtitrage, les langues se croisent et s’entrechoquent, plaçant le spectateur dans la même situation d’incompréhension que les protagonistes eux-mêmes.

LE SPECTACLE PREND ALORS LA FORME D’UNE LENTE MONTÉE — ou descente — vers l’absurde. Du rassemblement initial au sauna mystico-christique – où le spirituel et le trivial s’entrecroisent dans une atmosphère moite et burlesque – du gala diplomatique – où les paroles, réduites à des sons, révèlent la vacuité des discours politiques – au jogging totalitaire en survêtements soviétiques rappelant que les personnages sont prisonniers d’une temporalité, Le Sommet décline les états d’une société et d’un monde qui tourne à vide. On y perçoit des bruits d’hélicoptère qui se crashent, des rires mécaniques, l’annonce d’un danger jamais clairement nommé, advenu ou imminent. La catastrophe chez Marthaler est toujours là, mais malgré l’inquiétude, l’humour demeure.

LES IMAGES, PLUS QUE LES MOTS, GUIDENT LA PERCEPTION : l’impression d’une logique interne surgit puis s’effrite, comme dans un rêve que l’on ne parvient jamais à recomposer. Les échos à la scène zurichoise se retrouvent alors dans cette esthétique de la fragmentation, du non-sens, des glissements entre les registres, du temps étiré ou suspendu. Marthaler ne travaille d’ailleurs pas avec un script figé, mais de manière organique avec ses comédiens. La création part du chant, de l’improvisation, d’une recherche sur le rythme et les contrastes. Le texte n’appuie qu’une situation déjà éprouvée au plateau, comme si la dramaturgie se tissait au présent, au rythme du groupe. Pour « l’horloger suisse », l’Europe — thème central de son théâtre — n’est pas un concept, mais un matériau humain : les langues, les nationalités des comédiens, les malentendus et les frottements produisent une polyphonie instable, fragile, et souvent cocasse.



Chœur dissonant et démuni


LA QUESTION DU PROPOS À DÉLIVRER ET DE LA COMPRÉHENSION irrigue tout le spectacle. Les conversations deviennent des bruits de bouche, l’anglais est parfois réduit à du grommelot, lorsque le fax du refuge se met en marche pour délivrer des nouvelles de l’extérieur, il ne fait qu’imprimer des feuilles blanches, et la scène présentant le sommet politique tourne au discours vide et à la cacophonie, jusqu’à la chanson Prisencolinensinainciusol d’Adriano Celentano, manifeste de l’incommunicabilité. Le plateau devient la reconstitution d’un microcosme européen où les langues se croisent mais ne s’assemblent pas, un véritable chœur dissonant, qui revêt chez Marthaler une fonction politique, en créant une communauté fragile de destins.

SI LE THÉÂTRE DU METTEUR EN SCÈNE SUISSE SE CARACTÉRISE par une absence d’action psychologique et de continuité narrative, la structure n’en est pas discontinue pour autant, au contraire. Elle est tissée de ruptures rythmiques, alternant chœur parlé ou chanté, silences, faux départs, attitudes mécaniques, partitions instrumentales… Marthaler l’avoue, il et a besoin d’un autre langage et « la musique [l’]’aide à trouver des images pour comprendre le monde. ». Dans ses spectacles, la musique n’est pas accessoire mais structurelle. Le personnage de l’accordéoniste qui accueille et tente de créer du lien entre les personnages, donne « le souffle » du spectacle : il joue, accompagne les dialogues, bien qu’il demeure incompris lorsqu’il parle. Le rythme, la musicalité deviennent les outils structurant la dramaturgie. Chez Marthaler, même quand tout va mal, tous chantent encore.


Ennui fécond et douce résistance


DE NUUK AU GROËNLAND — OÙ IL CRÉA EN 2011 Plus ou moins zéro avec des comédiens inuits — jusqu’au refuge alpin du Sommet, Marthaler cultive un théâtre du non-événement, de la lenteur, du dérisoire. Un théâtre où l’ennui devient un moyen de résister à l’hystérie contemporaine, d’obliger le spectateur à regarder ce qu’il ne voit jamais. Cette communauté de rescapés, ces chorégraphies de gestes minimalistes, ces soupirs collectifs et ces chants soudains composent une humanité qui semble perdue, mal accordée, mais solidaire et qui tient bon.

LE SOMMET EST MOINS UNE SATIRE POLITIQUE QU’UN ÉTAT DES LIEUX sensible. Les personnages, perdus dans la répétition de gestes dérisoires, rappellent que la catastrophe politique, écologique et sociale n’est pas une scène spectaculaire mais un état diffus du quotidien : une Europe refugiée, protégée mais close – les personnages apprennent à la fin qu’ils devront rester ici pour les 15 à 18 prochaines années –, où l’air manque et où l’on tente de faire des stocks d’oxygène et de « donner du souffle » par la musique, faute de pouvoir encore parler.

À MI-CHEMIN ENTRE PESSIMISME ET LÉGÈRETÉ, LE SPECTACLE se présente comme une symphonie fragmentaire dont chaque segment évoque un monde épuisé, mais encore capable d’humour et de poésie. Marthaler y compose une œuvre où le dérisoire devient résistance, où le rire — mécanique, musical — se substitue à la parole. Son théâtre est une tentative fragile mais nécessaire pour en rendre compte. Non par la parole, toujours insuffisante, mais par une musique collective qui, l’espace d’un instant, invente une façon d’être ensemble.
 

Émilie Combes 
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le 26 décembre 2025
 
Le Sommet,
Conception et mise en scène Christoph Marthaler
Avec Liliana Benini, Charlotte Clamens, Raphael Clamer, Federica Fracassi, Lukas Metzenbauer, Graham F. Valentine 
Dramaturgie Malte Ubenauf 
Scénographie Duri Bischoff
Costume Sara Kittelmann
Maquillage et perruques Pia Norberg
Lumière Laurent Junod
Son Charlotte Constant
Collaboration à la dramaturgie Éric Vautrin
Assistanat à la mise en scène Giulia Rumasuglia
 

Tournée 2026 :
 
les 29 et 30 janvier 2026 Luxembourg – Les Théâtres de la Ville de Luxembourg
les 12 et 13 février 2026 Strasbourg – Maillon
les 11, 12 et 13 mars 2026 Chambéry – Malraux - scène nationale Chambéry Savoie
les 20 et 21 mars 2026 Mulhouse – La Filature, Scène nationale de Mulhouse
 
Crédit photos © Christophe Raynaud de Lage

 
 
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