En avril 2026 a paru aux Presses Universitaires de Lyon un petit ouvrage d’une très grande ambition :
Nos futurs communs, issu d’une conversation entre l’historien Patrick Boucheron et l’anthropologue Eduardo Viveiros de Castro, animée par Julie Clarini, journaliste au
Monde, lors du festival
À l'école de l'Anthropocène en 2025. Une très grande ambition qui tient d’abord aux sujets abordés : la destruction de notre environnement, la pensée de la « fin du monde », les nouveaux enjeux géopolitiques à l’ère bolsonarienne ou trumpienne, pour n’en citer que trois. Une ambition qui tient également de la forme même de l’entretien, offrant là un véritable dialogue entre les cultures, les histoires et les disciplines.
Quelques idées saillantes participent à faire de cet ouvrage un moment marquant. L’une d’elles réside dans ce que le penseur indigène Ailton Krenak nomme « futur ancestral » : si le monde des peuples du « Nouveau Monde » a fini au XVIe siècle, pourtant, ces derniers « ont résisté, ont survécu et qu'ils sont toujours là » (Ed. V. C., p. 28). Émerge ainsi l’idée qu’« un monde qui finit ne signifie pas nécessairement que nous allons disparaître avec, mais qu'au contraire on doit lutter pour survivre à ce monde-là et pour résister contre ces forces qui nous contrôlent et qui nous oppriment, c'est quelque chose que nous enseignent les peuples indigènes. Ainsi, ils sont une image du futur […]. » (Ed. V. C., p. 29-30).
Cette idée, présentée dès le début de la conversation, souligne la pertinence d’appréhender ces fins du monde (les destructions de nos terres) au regard des enjeux de pouvoirs qu’elles soulèvent. Car en effet, il est impossible d’envisager les dérèglements climatiques sans penser aussi l’engrenage dans lequel se trouvent les États et les forces qui se dressent contre eux. Les deux auteurs convoquent à cet égard les ressources de l’anthropologie anarchiste, et la nécessité de lutter pour se réapproprier le vocabulaire de nos combats, que le capitalisme « captur[e] » (ainsi en est-il par exemple des notions d'anarchie et d'ingouvernabilité, « qu'on ne peut plus prononcer sans préciser qu'on ne les emploie pas dans le même sens que [le capitalisme]. » (Ed. V. C., p. 42). Les auteurs envisagent aussi d’autres propositions, qu’une plus fine contextualisation, à l’écrit, aurait permis d’éclairer – ainsi en est-il par exemple des formulations faisant de Trump « l’incarnation de l'Anthropocène, l'Anthropocène en personne » ou « l’antéchrist » (Ed. V. C., p. 43).
Cette pensée des pouvoirs que les auteurs développent ici n’est absolument pas tournée sur elle-même. Par elle, « il s'agit de comprendre ce qui nous reste à faire, de nous souvenir de ce qui n'est pas encore accompli et ainsi de prendre la mesure de ce que nous sommes en train de devenir », comme le rappelle Patrick Boucheron (p. 36). Et si ce dernier renvoie alors à « l’actualité » telle que Gilles Deleuze a pu la penser (« non pas simplement l'aujourd'hui, mais ce que l'aujourd'hui scelle, c'est-à-dire à la fois ce qu'il contient et ce qu'il cache de futur non advenu ou d'avenir possible » [
idem]), cette référence n’est pas anodine. En effet, ici, toute réflexion sur le temps se double et se surimpose à la question de l’espace – en un rhizome, pourrait-on dire. Car, de la même manière qu’au XVIe siècle dans le Nouveau Monde, il faut « apprendre que ce “chez nous” est d’abord chez les autres : que c'était, et que c'est encore, la terre de l'autre. » (Ed. V. C., p. 34).
En cela, paradoxalement peut-être, ou alors très justement,
Nos futurs communs est un ouvrage fondamentalement optimiste : « Nous allons devoir passer par l'expérience de se réinventer dans un monde différent. C'est en ce sens-là que nous allons devenir des Indiens. » (Ed. V. C., p. 34). Comme le rappelle Isabelle Stengers, ici citée par Julie Clarini, la fin du monde demande à être « polythéiste », et ne pas penser qu’il y a
une mais
des fins du monde (p. 31). La catastrophe – à l’image du Déluge biblique – est donc aussi recommencement (P. B., p. 31), le pire, mais aussi notre manière de la penser, est devant nous, il est au « futur ancestral », en cela que « nous avons quelques mois ou années avant d'atteindre cet état, cet état du pire » (P. B., p. 58), et que si « le pire n'est pas encore là », s’« il peut encore advenir quelque chose de pire », alors « il faut lutter contre ce pire à venir. » (Ed. V. C., p. 61)
Nos futurs communs nous encourage donc, à chaque page, à réfléchir au pluriel, à considérer chaque singulier d’une pensée orthodoxe dans les potentialités que son passage au pluriel sous-tend. C’est en cela qu’il sera possible de dépasser notre anthropocentrisme pour sans doute appréhender l’Anthropocène dans toute sa complexité. Pluriel des fins du monde, pluriel de nos luttes contre les effondrements. Pluriels dans lesquels d’ailleurs résidait le pari initial de cette conversation, comme le rappellent en ouverture Valérie Disdier et Cédric Duroux : « Faire dialoguer un historien et un anthropologue, c'est ouvrir la possibilité d'un échange entre la longue durée des sociétés et la multiplicité des manières de percevoir le monde, c'est éclairer les évolutions et les dynamiques du passé tout en décentrant le regard occidental et en interrogeant nos présupposés culturels » pour « penser à la fois les fragilités du présent et les possibilités de l'avenir » (p. 15).