L`Intermède


DEPUIS 2005, LE COLLECTIF DES CHIENS DE NAVARRE, l'un des plus iconoclastes de la scène française, mené par Jean-Christophe Meurisse, défie insolemment tout autant qu'il galvanise les spectateurs. Leurs créations à l'humour décapant sont conçues selon l'esthétique du skecth, associant néanmoins avec justesse le rire exutoire et le sérieux. Après Tout le monde ne peut pas être orphelin (2017) qui abordait de manière corrosive le thème de la famille, Jean-Christophe Meurisse se nourrit de l'air du temps pour mettre en scène un monde qui est fou sans s'en rendre compte dans La Vie est une fête. A travers une série de tableaux délirants et de situations burlesques, Les Chiens de Navarre déploient une véritable épopée de la folie du monde moderne.


Par Émilie Combes
 

AU DEPART DU SPECTACLE, UN DESIR, une idée du chef d’orchestre de la « meute », Jean-Christophe Meurisse. Il réunit alors la troupe – dont les comédiens varient depuis la création du collectif – et leur propose d’expérimenter des situations en improvisant à partir d’un thème donné : ici, celui des urgences psychiatriques, de la politique et de l’intime. Puis durant un long temps de travail, constitué d'improvisations, d’échanges, de jeu, la troupe éprouve cette écriture de plateau. Sur deux ans, quatre mois et demi ont été consacrés au travail de création et aux répétitions. Une quinzaine de semaines durant lesquelles le plateau devient le lieu sur lequel va s’écrire le spectacle, dans une sorte d’écriture scénique automatique. En effet, Meurisse accorde une grande importance au rôle de l’inconscient et des associations libres lors de l’élaboration : « Les acteurs sont à l’origine de l’écriture. Autonomes et disponibles à tous les présents sur scène ». A partir de toutes leurs propositions, il sélectionne les plus percutantes, les articule et fixe tout le travail dramaturgique en un canevas, « l’unique et nécessaire garde-fou des acteurs, mais qui laissera toujours la place durant les représentations, à l’expérimentation, à la prise de risques, à cette écriture en temps réel, en perpétuel mouvement accentuant ainsi l’ici et maintenant de chaque situation » (Jean-Christophe Meurisse).
 

Plongée au cœur de la folie

 
A SON ENTREE DANS LA SALLE, LE SPECTATEUR se voit endosser le rôle d’un député assistant à une séance au sein de l’Assemblée Nationale, où les élus, qu’ils soient de gauche, de droite, écologistes ou des d’extrêmes, voient leurs travers pointés du doigt. Les comédiens s’invectivent, n’hésitent pas à interpeller les spectateurs-députés retardataires, à sonder la salle, autour d’un débat sur le revenu universel qui semble presque une restitution de la réalité. Meurisse fait donc le choix de commencer son spectacle dans le monde, plutôt qu’à l’hôpital. Mais à l’issue de ce débat houleux dans l’hémicycle auquel le metteur en scène participe, appuyé par les prises de bec des députés depuis les rangs du public, un député d’extrême droite se voit envoyé aux urgences psychiatriques, encamisolé dans le drapeau français. Le lien pourrait paraître démagogique ou facile, mais il fonctionne tant le discours est insensé, et le spectateur est d’emblée invité à se questionner sur la manière dont devrait s’achever la scène.
 
MEURISSE S'APPUIE SUR LA THEORIE DE DELEUZE selon laquelle si nous allons mal, ce n’est pas seulement à cause de notre héritage biologique et à cause de nos parents comme le laisse entendre Freud. Pour le philosophe, ce serait à cause de l’état du monde. Le metteur en scène a donc ressenti la nécessité de fouiller au cœur de différentes folies – qu’il s’agisse du monde de l’entreprise, des gens qu’on laisse, du rêve de se rajeunir –, pour se demander par le prisme de la satire comment les folies de notre siècle ne nous rendent pas fous. Et nous voilà propulsés dans un service d’urgences psychiatriques, expressément choisi parce que c’est un endroit où l’on pourrait tous se retrouver, quel que soit notre âge, notre nationalité, notre situation.
 

Sur la brèche

 
DES LORS, C'EST AU MILIEU D'UNE TROUPE DE SOIGNANTS qui présentent leurs propres failles, que se succèdent un schizophrène terrifiant, une jeune femme tombée en dépression après le décès de son idole, le chanteur Christophe, une célibataire qui angoisse à l’idée de ne plus jamais plaire à 45 ans, ou encore un directeur commercial limogé par son DRH qui, derrière un discours écologiste et tolérant, se comporte en manager ignoble. Mais le collectif présente aussi des scènes plus politiques, comme le combat entre un CRS et un Gilet Jaune, 
ou l’attitude d’un politicien prêt à tout accepter par électoralisme, même les délires scatologiques d’un des patients de l’hôpital. La question sous-jacente à l’ensemble des scènes est alors de savoir comment le politique peut abimer notre intime. L’enjeu pour Meurisse est de montrer les failles, les maladresses et les folies des personnages que l’on côtoie, pour dénoncer – humblement et par le truchement du rire – les failles de la société.
 
DES FAILLES  PERCEPTIBLES DANS LA scénographies même car malgré l’intitulé du spectacle, l’ambiance n’est pas vraiment à la fête : les locaux des urgences sont en ruine – métaphore de la situation du service public aujourd’hui. Sur le mur recouvert de lierre en fond de scène, un œil de bœuf en verre est transpercé par une branche d’arbre. Le sol est parsemé de monticules de terre, le mobilier est détérioré, et la pendule, bloquée sur 4h20, est à terre. Pourtant, malgré cette situation de délabrement, les grandes lettres lumineuses suspendues aux cintres à la fin de la pièce rappellent bien que « La Vie est une fête », indiquant matériellement ce que tout le spectacle laisse entendre : malgré tout, l’espoir demeure.
 

Un rire exutoire

 
L’ACIDITE DE CERTAINES SCENES, leur côté pulsionnel, voire régressif, questionne : jusqu’où aller dans l’humour et le rire du terrible ? Lors de la première scène, au moment où le député d’extrême droite se livre à une logorrhée de haine gratuite, Gaëtan Peau – qui interprète le personnage – mène sa prestation avec suffisamment d’intelligence pour que cela soit réussi et que nous restions sur la brèche, vitupérant un discours de haine qui n’est en fait qu’une parole de peur. Dans la veine d’Hara Kiri et de Charlie Hebdo, Jean-Christophe Meurisse fait appel au rire intelligent du public en proposant des sketches où le rire est pour lui « un fusible ». De nature très différente, sa puissance est celle d’un rire cathartique, qui par une alternance entre le burlesque et le grave, permet de réfléchir.
 
CREUSANT AU COEUR DE NOS FANTASMES, de nos désirs et de nos craintes, Les Chiens de Navarre osent tout, nous interpellent sur notre capacité à rester lucides, raisonnables, dans un monde imprévisible où la réalité est malheureusement bien pire que les métaphores de nos pulsions représentées sur scène. Entre réalisme noir et humour absurde, La Vie est une fête est un théâtre irrévérencieux mais salvateur qui ébranle nos certitudes sur la vision de la folie, notamment avec cette scène douce et mélancolique ou la quadragénaire rencontre un
 « dépressif proustien ». Refusant catégoriquement un théâtre « figé, élitiste et poussiéreux » Jean-Christophe Meurisse exploite la réalité pour mieux en illustrer son cynisme, remettant en question les normes et la manière dont l’ordre social s’organise.
  

E. C.
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 le 15 octobre 2022

La Vie est une fête, par Les Chiens de Navarre
Mise en scène Jean-Christophe Meurisse
Avec Delphine Baril, Lula Hugot, Charlotte Laemmel, Anthony Paliotti, Gaëtan Peau, Ivandros Serodios, Fred Tousch et Bernie
Scénographie : François Gauthier-Lafaye
Collaboration artistique Amélie Philippe


Tournée dans toute la France, du 7 novembre au 3 juin 2023 :
Poitiers, Martigues, La Villette à Paris, Alençon, Nantes, Alençon, Saint-Quentin en Yvelines, Saint-Etienne du Rouvray, Créteil, Le Havre, Calais, Maubeuge, Annecy, Villeneuve d’Ascq, Les Bouffes du Nord à Paris,
Et Au Teatros del Canal à Madrid en avril 2023
 
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Crédits photos © Philippe Lebruman




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