Par Cécile Rousselet – Le tact critique à l’épreuve de la littérature mondiale ?
CAR LE TACT, TEL QU'IL EST ENVISAGE, N'A RIEN D'EVIDENT. Les directrices de l’ouvrage en rappellent d’emblée la complexité, en retraçant sa généalogie philosophique et dans les sciences humaines : par analogie avec la médecine, le tact critique supposerait « des gestes et une habitude, un savoir et une expérience, un sens du présent et du cas particulier, un art du commentaire qui engagerait toujours la confrontation neuve et singulière avec le texte, malgré les strates de savoir et de glose déjà accumulées et disponibles désormais en grande partie sur Internet. Le tact critique supposerait donc audace et retenue, saisie et discrétion, connaissance d’une norme (ou d’une doxa) mais capacité à la transgresser et à inventer dans l’inconnu. » (p. 29) Cette notion de « tact » a en cela été reprise par le courant herméneutique pour décrire le lien que le chercheur établit entre le détail et des cadres plus généraux, sans pouvoir s’appuyer sur des lois au sens des sciences de la nature.
TOUT AU LONG DE L'OUVRAGE, LES CONTRIBUTIONS COMPARATISTES DECLINENT ainsi différentes manières de comprendre et de pratiquer ce tact, dans ce que les directrices, reprenant les mots de J.C. Bailly, présentent comme une « pensée des ponts et des passerelles ». En effet, le comparatisme actuel, « pratiqué à l’échelle du monde, tout en restant ancré dans le détail singulier des textes et des langues, constitue un espace privilégié de lutte contre cet “affaissement du sens” et cet appauvrissement du langage, qui menacent la liberté critique et la créativité de notre pensée et par là, de nos existences. » (p. 12). La pensée de la traduction, travaillant les disparités entre langues et cultures, devient alors un lieu privilégié pour ce travail du sens, permettant aussi de penser autrement les liens qu’entretient la discipline comparatiste avec l’idée de « littérature mondiale », depuis la philologie romane allemande d’Auerbach et Spitzer jusqu’aux réflexions d’Emily Apter sur la «
translatio mondialisée » (2006), sans oublier dans les enjeux contemporains liés à la traduction automatique et à l’accès universel au savoir via Internet.
– Langues, traduction : le tact des écarts CET OUVRAGE DE CELINE BARRAL ET FABIENNE RIHARD-DIAMOND se pense comme un véritable plaidoyer en faveur d’un « tact » qu’il s’agit sans cesse de décliner au gré de ses implications pratiques. Ainsi, dans la première partie, « Traduction et transmission : une affaire de tact », Claire Placial examine, à partir de manuels scolaires, la possibilité d’enseigner le fait religieux à l’école publique comme un « exercice de tact » (p. 42). Penser l’histoire de la transmission de la Bible, de ses traductions et de sa pluralité, c’est s’éloigner d’une conception fondamentaliste du texte, immuable et prescriptif. Se dessine alors l’idée d’un « tact institutionnel », nécessaire à un enseignement «
about religion » (si l’on reprend la partition anglo-saxonne, qui l’oppose à «
teaching into religion ») (p. 44). Vérane Partensky s’intéresse pour sa part à la traduction comme « langue confisquée » à travers trois moments : la traduction de la Bible par Luther, pensée comme acte fondateur de la langue allemande ; l’idée, chez Novalis, d’une « langue-source intraduisible, seule garante de l’inachèvement infini » de l’œuvre (p. 82) ; enfin, chez Hofmannsthal, l’expérience de « l’impossibilité de l’écriture et l’insuffisance constitutive du langage » (p. 83). Si « la totalité vers laquelle le comparatiste tend lorsqu'il analyse dans le détail des œuvres singulières n'est pas une unité culturelle ou historique, dont l’œuvre serait la trace ou l’indice, mais quelque chose que l’on s'accorde à nommer désormais la “littérature mondiale”, sans que cette “totalité” n’existe elle-même autrement que comme hypothèse, à toujours reconstruire et repenser » (introduction, p. 31), alors ce chapitre, qui réfléchit à la manière dont la traduction peut envisager la « totalité » de la langue – pensée notamment par le Cercle d’Iéna, dans le contexte de l’article – comme « horizon » (p. 66), offre un éclairage bienvenu.
LA DEUXIEME PARTIE, « TACT ET HETEROLINGUISME», déplace la réflexion vers les œuvres où la coexistence de plusieurs langues appellent un véritable tact dans l’appréciation des textes. Fabienne Rihard-Diamond analyse ainsi
Lord Jim de Joseph Conrad à partir de ce qu’elle appelle le « tact du romancier plurilingue ». Les écarts de langues deviennent constitutifs d’un tact à la fois linguistique, critique et narratologique. Le plurilinguisme ouvre des perspectives, porte un discours politique et anti-impérialiste, et engage aussi un autre tact : celui du lecteur, appelé à entendre ces discontinuités. Blanche Turck, en étudiant la poésie hétérolingue de Susana Thénon dans
Ova Completa, retrace les étapes d’un atelier de traduction collective qu’elle a mené en 2021 à l’Université Bordeaux Montaigne. Il s’agissait d’y « bricoler » ensemble un espace de traduction critique adossé à un poème du recueil, en valorisant la diversité des points de vue (p. 216). Le tact devient ici une pratique partagée, un travail collectif au plus près des résistances du texte.
– Traduire : éthique, édition, diplomatie LA TROISIEME PARTIE, « TACT ET EXTRA- TERRIRORIALITE », interroge la lecture depuis une position distancielle. Ève de Dampierre-Noiray montre combien lire Mahmoud Darwich hors de la position palestinienne pose des problèmes qui exigent un tact méthodologique : « comment dépasser une lecture nationale sans dénaturer ni déshistoriciser ? Comment accueillir les images poétiques sans en gommer la provenance singulière sous un vernis d’universalité ? » (p. 154) Isabelle Poulin, de son côté, analyse le motif de la scène d’adieu aux arbres chez Nabokov, Appelfeld et Bergounioux, en proposant une véritable méthodologie du tact dans la constitution d’un corpus comparatiste. Elle revendique un dispositif qui peut sembler relever du « bric-à-brac », mais qui repose sur une hypothèse forte : « l’étude conjointe de pratiques artistiques sans commune mesure […] donne à penser du commun » (p. 177-178).
TOUCHER A UN CORPUS DE LITTERATURE MONDIALE REQUIERT CE TYPE DE TACT comparatiste, que la dernière partie, « Tact, réception et traduction », aborde directement, dans ses enjeux. Térence Isard réfléchit, à partir de Faulkner, à une traduction attentive à l’Autre en tant qu’Autre, selon les mots d’Antoine Berman : « réflexivité et altérité apparaissent finalement comme les deux composantes du tact critique, dans la mesure où une authentique confrontation à l’Autre […] est toujours une invitation à rompre avec ses habitudes et ses certitudes, à réexaminer et réinventer ses propres cadres de pensée et de valeurs. » (p. 237). Bouamrane Derrar-Meftah analyse les traductions et stratégies éditoriales de
Frankishtayn Fi Baghdad d’Ahmed Saadawi (2013). L’auteur manifeste un tact intertextuel en instaurant une distance critique et ironique avec le mythe de Frankenstein (un tact au sens d’écart), mais certaines traductions ont pu trahir ce choix. Se dessine alors la notion de « tact éditorial », encore peu prise en compte dans le milieu universitaire. Dea Jazexhi évoque enfin un « tact diplomatique » à propos de la traduction, par Jusuf Vrioni, du
Pont aux trois arches d’Ismail Kadaré (1978) : parce qu’il a maintenu dans la langue cible des notions importantes de la culture d’origine, il est l’un des « pionniers du tact diplomatique. » (p. 305). Céline Barral clôt l’ouvrage avec l’idée d’un « tact traductif et compositionnel » à partir du
Misanthrope de Lu Xun retravaillé par Heiner Müller : le tact y désigne la dimension réflexive de l’œuvre – où le montage tient une place majeure –, liée à son historicité et à la capacité de la traduction à en transmettre les enjeux au lecteur contemporain.
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Pour une « déroute du familier » ? LIRE
TACT CRITIQUE ET PENSEE COMPARATISTE DE LA TRADUCTION, C'EST AUSSI faire l’expérience de cette « déroute du familier » qu’il décrit. Les différentes contributions proposent des compréhensions diverses du tact qui, tout en restant cohérentes avec l’introduction, diffractent la notion – diffraction qu’un autre ouvrage récemment publié,
Nouveaux fragments d’un discours théorique. Un lexique littéraire dirigé par Emmanuel Bouju (2023), place au centre de sa réflexion sur la discipline comparatiste. Mais la défamiliarisation à laquelle le volume invite tient surtout au fait qu’il invite à dépasser le sens ordinaire du mot « tact » pour entrer dans une définition scientifique. Plusieurs lectures de la notion s’entrelacent, la définition « classique » se heurtant et se complexifiant au contact des pensées de la traduction. Il en ressort un livre polysémique, remarquablement construit – rappelons à cet égard que si Fabienne Rihard-Diamond est spécialiste de poésie et de traduction, Céline Barral l’est du montage –, où le lecteur se doit d’éprouver ces « chocs » propres au tact critique. Les dernières pages le rappellent : « Ce qu’on appelle la littérature mondiale emprunte ainsi souvent des chemins tortueux. La littérature mondiale n’est pas une connaissance élargie ou cumulative des littératures nationales, mais la réfraction des tensions entre littératures, d’effets de réception, de mésusages ou d’usages à contre-emploi. » (p. 352). À lire dès à présent.
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