DU 6 AU 25 NOVEMBRE 2025, LE MUSEE TOULOUSE-LAUTREC a accueilli sa « Quinzaine du Japon », rythmée par un très grand nombre d'événements culturels, proposant, entre autres, à cette occasion, tant des visites guidées musicales pour partir à la découverte des influences japonaises qui ont marqué l'oeuvre de Toulouse-Lautrec que des conférences, sur le Japonisme et le goût pour l'exotisme comme source d'inspiration chez les artistes. L'occasion de revenir sur ce musée qui met à l'honneur cet artiste postimpressionnisme au regard novateur, et l'un des plus grands promoteurs de la vogue du japonisme en France au début du XXe siècle.
 

Par Stéphane Chandora


Lieu d’exception : un musée dans un palais

LA CITÉ ÉPISCOPALE D’ALBI, PRÉFECTURE DU TARN (81 - Occitanie), accueille donc la plus importante collection publique au monde des œuvres d’Henri de Toulouse-Lautrec au sein du musée portant son nom. Ouvert en 1922 à la suite de la donation des œuvres par la comtesse Adèle de Toulouse-Lautrec, dans un souci de perpétuation de la mémoire et de la production artistique de son fils, ce musée offre une plongée dans l’œuvre du peintre albigeois qui révolutionna l’art de l’affiche à la fin du XIXe siècle.

LE PALAIS DE LA BERBIE, CLASSÉ AU PATRIMOINE MONDIAL DE L’UNESCO, est l’écrin de ce musée.  Cet ancien palais des évêques, l’un des plus anciens ensembles épiscopaux de France, a été édifié au XIIIe siècle. Des salles dédiées au site et à son évolution ponctuent le parcours muséal, permettant au visiteur de s’immerger pleinement dans ce riche patrimoine. Le palais est agrémenté de jardins à la française du XVIIe siècle offrant une magnifique vue sur le Tarn, cadre splendide qui est classé « jardin remarquable ». Ainsi, les visiteurs ont le plaisir de flâner sous les arches de vignes, l’ancien chemin de ronde ayant été aménagé en chemin de promenade. À la manière d’une palette de couleurs, le contraste entre le fleuve, le feuillage et les briques foraines de la bâtisse fait écho aux œuvres picturales du musée et prépare ou prolonge la visite de ce dernier.


Le parcours d’un artiste


LE MUSÉE S’APPUIE SUR CETTE EXCEPTIONNELLE RESSOURCE architecturale et patrimoniale, combinée à la richesse artistique proposée dans les murs, pour créer un dialogue avec le public. Engagée dans un projet scientifique et culturel, l’équipe muséale s’inscrit dans une démarche d’ouverture, comme en témoigne le parcours même des expositions, des cartels des œuvres aux ateliers découverte – l'atelier sur la technique lithographique au sein de l’exposition temporaire par exemple – en passant par les visites guidées.

LA COLLECTION PERMANENTE PERMET DE SUIVRE L’ÉVOLUTION du parcours artistique d’Henri de Toulouse-Lautrec, de ses débuts, marqués par des portraits, autoportraits ou encore la peinture animalière, jusqu’à la fin de sa carrière, période de crise de fin de vie pendant laquelle il s’essaiera notamment à la sculpture. Le visiteur peut ainsi contempler ses premiers tableaux représentant des animaux proches du peintre, notamment des chevaux, dans le sillage de son premier maître, René Princeteau (1843-1914), peintre animalier connu pour ses tableaux équestres.

L’ORGANISATION DES SALLES MET EN LUMIÈRE  L’ÉVOLUTION progressive et l’affirmation du style de Toulouse-Lautrec. Dans les années 1890, ce dernier est davantage marqué par les traits de pinceau épais et expressifs, technique caractéristique des peintures postimpressionnistes. Des allégories mais également de nombreux portraits s’inscrivant dans cette veine sont exposés, comme celui du compositeur Désiré Dihau (1833-1909). Cet art du portrait particulièrement maîtrisé par Toulouse-Lautrec se retrouve dans ses célèbres affiches de vedettes, nourries par son immersion dans la vie parisienne des cabarets et cafés-concerts, grande source d’inspiration pour l’artiste.


Regards sur l’intime


TOULOUSE-LAUTREC EST EN QUÊTE DE L’HUMAIN. Que ce soit dans la composition ou l’agencement des couleurs, le personnage est au cœur de son travail de représentation. Il affirmera d’ailleurs en 1896, dans un écrit à Maurice Joyant, son galeriste et ami d’enfance : « seule la figure existe, le paysage est et ne doit être qu’un accessoire […] ».  Cet intérêt marqué pour l’être se retrouvera avec plus de force encore dans ses œuvres plus tardives, comme dans ses huiles sur carton.

LE PARCOURS SE POURSUIT À TRAVERS LES SALLES – le visiteur plonge alors dans le travail de l’artiste. Dans les années 1894-1896, Henri de Toulouse-Lautrec s’intéresse au milieu des maisons closes et s’invite dans l’intimité des prostituées. Il pose un regard empreint de tendresse sur ces femmes dont il trace avec sensualité les courbes du corps et retranscrit la simple réalité quotidienne. Le style si reconnaissable de l’artiste est alors pleinement visible : l’économie de moyens avec l’emploi du carton, l’absence de décor et la sobriété du trait de pinceau qui mettent en valeur le corps féminin, l’esquisse inachevée, typique de la série sur les prostituées qu’il a faite.


Dialogues et regards croisés


UNE COLLECTION D’ART MODERNE COMPLÈTE LA VISITE et livre « un panorama de la création contemporaine ». Elle permet de situer Henri de Toulouse-Lautrec dans l’art de son temps, les courants qu’il a côtoyés et les contemporains proches de sa thématique, à l’instar d’Edgard Degas qu’il admirait. Ainsi, le visiteur peut découvrir les œuvres d’artistes variés comme celles des fauvistes Albert Marquet (1875-1945) et Henri Matisse (1869-1954), ou encore des peintres postimpressionnistes nabis, tels que Sérusier (1864-1927) et Pierre Bonnard (1867-1947).

À CES DEUX COLLECTIONS PERMANENTES S’AJOUTENT DES EXPOSITIONS  temporaires de qualité en partenariat avec des musées parisiens, comme le musée d’Orsay : Quand Toulouse-Lautrec regarde Degas en 2022, René Iché, l’art en lutte en 2024 ou encore la dernière en date, Lautrec et l’art de l’affiche qui s’est tenue d’avril à fin août 2025.  Elles permettent une autre incursion dans l’art de Toulouse-Lautrec, donnant ainsi un panorama complet de sa production artistique, aussi riche que diverse.

FANNY GIRARD, CONSERVATRICE DU PATRIMOINE ET DIRECTRICE du musée, l’affirme : « Le musée Toulouse-Lautrec a à cœur de montrer les différentes facettes de l’artiste. ». Le défi est relevé, que ce soit par l’exposition de ses œuvres de jeunesse, ses croquis et dessins préparatoires révélant le processus de création, ou encore de ses « remarques », petits dessins humoristiques qui reflètent l’humour de Toulouse-Lautrec. Cet artiste facétieux fit souffler un vent de décadence sur la Belle Époque par son comportement et le regard qu’il posait sur sa société, jugés licencieux. 


Artiste novateur, au regard singulier


EN EFFET, CE REGARD D’HENRI DE TOULOUSE-LAUTREC EST UN REGARD sensible et résolument moderne, comme ses œuvres l’attestent. « Personne ne reverra plus le prodige qu’aura fait éclater, sur les murs de Paris, à la fin du siècle dernier, l’apparition des affiches de Lautrec » (1) affirme Thadée Natanson, homme d’affaires, journaliste, critique d’art, collectionneur mais également ami de l’artiste, dans sa biographie intitulée Un Henri de Toulouse-Lautrec. Le biographe met ici en avant le caractère extraordinaire des productions de Toulouse-Lautrec, qui s’impose dans ce domaine à partir de 1891, symbole du Paris de la Belle Epoque au siècle de son âge d’or.

ET S’IL EST NOVATEUR, C’EST SANS DOUTE NOTAMMENT PAR LA RÉVOLUTION qu’il imposa à l’art de l’affiche. La construction du parcours de l’exposition temporaire, à la fois chronologique et thématique suit ainsi cette évolution, mais également ses enjeux, que ce soit dans la promotion de lieux artistiques et de vedettes parisiens, celle de revues et romans dans le cadre de l’essor de la presse ou encore celle de produits dans le contexte de développement de la culture de consommation. Dans cette fin de siècle foisonnante, l’affiche y a toute sa place et Toulouse-Lautrec s’en saisit à l’instar de ses contemporains, comme Pal, Jules Chéret, Louis Borgex ou encore le tchèque Mucha, dont certaines œuvres sont également exposées. Les affiches de Toulouse-Lautrec dialoguent avec celles des autres artistes : le visiteur découvre alors un panorama complet qui donne à voir la façon dont Toulouse-Lautrec s’inscrit dans la production artistique de son époque mais également la manière dont il détourne certains codes et innove.

LE REGARD SINGULIER DE TOULOUSE-LAUTREC SE PORTE AUSSI sur le monde de la réclame. Tandis que la composition des affiches publicitaires s’articule le plus souvent autour d’une figure féminine séduisante, Toulouse-Lautrec se distingue là encore par son originalité : son travail est en décalage voire dans un refus de ce qui est généralement réalisé, ce qui le rend particulièrement novateur. Le papier à cigarette de la marque JOB en est une illustration : loin de représenter une femme dans une pose langoureuse comme l’a fait Alfons Mucha pour de nombreuses affiches publicitaires, Henri de Toulouse-Lautrec choisit pour personnage un soldat anglais fumant la pipe. Ainsi, l’affichiste détourne les codes pour imposer un regard anticonformiste qui marque les esprits – le projet ne sera d'ailleurs pas retenu par la marque.


Toulouse-Lautrec et le japonisme : une « Quinzaine » comme mise en relief


MAIS CETTE RÉVOLUTION ARTISTIQUE PASSE AUSSI, et en grande part, par les sources d’inspiration de l’artiste, et notamment celle de l’estampe japonaise – typique des postimpressionnistes. En effet, si 
la « Quinzaine du Japon » se justifie à Albi, c’est bien parce que la vogue du japonisme qui traverse la France au tournant du XXe siècle a véritablement constitué une influence majeure pour l’expressivité chez Toulouse-Lautrec. Impressionné notamment par les mises en page d’Hiroshige Utagawa (1797-1858), celui-ci développe une composition particulière de ses affiches et une signature graphique bien reconnaissable. 

OUTRE LE REGARD INTIMISTE ET LIBÉRÉ DE TOUT JUGEMENT POSÉ sur les prostituées, l’artiste s’attache dans la plupart de ses œuvres à proposer une image qui n’est pas celle communément livrée. Le portrait qu’il réalisa d’Yvette Guilbert en est un exemple. Cette figure phare de la chanson parisienne de la Belle Epoque le refusa au profit d’un dessin de Steinlein, se trouvant trop enlaidie dans cette étude. Toulouse-Lautrec avait en effet axé son travail sur l’expressivité de l’artiste. Un visage grimaçant et des lèvres ourlées de rouge ressortent : artiste singulier, il représente les vedettes comme saisies dans l’instant, sans idéalisation, dans une sincérité et un mouvement de vie qui les animent, rappelant ces estampes japonaises dont il fut l’un des passeurs.

 
AU FIL DE CETTE VISITE, DES PREMIÈRES TOILES ANIMALIÈRES aux portraits de cabaret, des esquisses intimes des maisons closes aux affiches animées de la Belle Époque, se dessinent une société. Témoin de son temps, Henri de Toulouse-Lautrec ne se contente pas de peindre ou de dessiner : il observe, capte, révèle. Son œuvre, à la fois tendre et incisive, intime et universelle, nous invite à poser un regard différent sur cette époque.

AINSI, IL EST ASSEZ COHÉRENT QUE LE MUSÉE TOULOUSE-LAUTREC soit le lieu d’accueil de la quinzaine japonisante. Il restitue une vision du monde singulière, celle d’un artiste décalé et parfois recalé, mais qui a profondément marqué l’art de son empreinte. Toulouse-Lautrec, en pionnier du japonisme en France, a puisé dans les estampes japonaises l’inspiration de ses compositions audacieuses, de ses mises en page novatrices et de son expressivité graphique. Ses œuvres, qu’il s’agisse de portraits intimistes ou d’affiches publicitaires anticonformistes, témoignent d’un dialogue constant entre la modernité parisienne et l’esthétique japonaise. L’éphémère de la vie parisienne et des affiches se sont ainsi transformés en moments d’éternité, qui s’exposent et se contemplent sur les murs couleur brique d’Albi. Ainsi, le musée offre au visiteur un parcours qui illustre cette singularité : le regard porté sur l’intime, le mouvement et le détail deviennent singulièrement lisibles, et rendent l’expérience de la quinzaine japonaise particulièrement pertinente et immersive.
 

Stéphane Chandora
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le 21 janvier 2026
 
Musée Toulouse-Lautrec
Palais de la Berbie
Place Sainte-Cécile
81003 Albi cedex
Tél. 05 63 49 48 70
1er juin / 30 septembre : 10h – 18h
1er octobre  / 31 mai : 10h – 12 h 30 / 14h – 18h

 
(1) Un Henri de Toulouse-Lautrec, Genève, Pierre Cailler, 1951 ; réédition Paris, RMN Grand Palais/musée d’Orsay, 2019, p.161.
 
Image 1 : Vue du tarn
Image 2 : 
Monsieur Désiré Dihau, 1890. © mTL
Image 3 : Femme qui tire son bas, 1894. Huile sur carton. © mTL
Image 4 : Toulouse-Lautrec en japonais louchant © mTL
Image 5 : Yvette Guilbert, fusain et rehauts de gouache sur papier, 186x93 cm, 1894. © mTL
 
 
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