AU THEÂTRE DU TRAIN BLEU, LORS DU FESTIVAL D'AVIGNON, Igor Mendjisky a mis en scène dans Notre humble avis une émission de radio associative enregistrée au sein du studio d’un petit village afin de proposer une réflexion sur notre manière de regarder les œuvres. L’auteur et metteur en scène orchestre avec humour et finesse le débat d’une équipe de critiques amateurs et déplace la question de la critique vers celle de notre rapport intime à l’art. La pièce livre alors une réflexion sur la place de l’art dans nos vies, mais surtout sur le poids de la réception et la légitimité de la parole de tous. Igor Mendjisky interroge la critique de manière ludique, sans la juger mais plutôt en essayant de la comprendre, célébrant moins le jugement que le doute.
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Par
Émilie Combes
DANS UNE DE SES PRÉCÉDENTES CRÉATIONS
, MASQUES ET NEZ (2010), Igor Mendjisky racontait à quel point la passion du théâtre pouvait habiter chacun d’entre nous : « Je donnais, depuis la salle, un cours de théâtre amateur à des personnages masqués tout en les interrogeant sur les raisons de leur présence dans ce cours. Il y avait, je crois, dans ce spectacle, dans cette forme, quelque chose de radicalement populaire. La place que je donnais à ces personnages, qui venaient tous d’univers complètement différents, se révélait être un miroir incroyable des spectateurs qui assistaient à la représentation ». En écho et dans la continuité de ce spectacle où les personnages questionnaient la place du théâtre dans leur existence, et les raisons qui les poussaient vers les planches, le metteur en scène a cette fois imaginé cette émission, animée par des critiques amateurs, de tous horizons, rassemblés autour d’une passion commune – la critique d’art – et d’un questionnement : qu’est-ce que l’art produit en eux ?
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Tribune populaire
DANS L’ÉCRIN D’UN STUDIO DE RADIO ASSOCIATIVE DE VILLAGE – baptisée « Radio-complice » –, à la fois modeste, intime et un peu désuet, cinq figures se tiennent de dos face au plateau, séparées du public par une grande et massive table en bois campée au milieu de l’espace scénique, agora miniature où la parole va émerger.
La scénographie est des plus efficaces : la table, les cinq micros, une servante rouge qui rappelle le « On air » des émissions radio et une table d’enregistrement. Le spectateur, selon les souhaits du metteur en scène, est « plongé dans une ambiance intime et familière, celle d’un lieu […] où la communauté s’écoute ». Il n’est pas question de rechercher le réalisme absolu mais plutôt une évocation poétique d’un lieu de parole et de partage, où les voix se tissent comme des liens entre les habitants d’un même territoire. Igor Mendjisky souhaitait « un espace communautaire, à la frontière du public et de l’intime — une sorte de théâtre miniature de la vie quotidienne », « endroit où le spectateur, l’auditeur, pourrait s’identifier ou se projeter tout en ayant la curiosité de découvrir un artiste et surtout de se faire son propre avis. »
NOTRE HUMBLE AVIS SE DÉPLOIE COMME UNE TRIBUNE POPULAIRE, un détournement décalé – mais non parodique – des grandes émissions radiophoniques du type
Le Masque et la Plume. Devant leurs micros, les personnages vont, pendant une heure dix, échanger, débattre, et s’écharper, sur des œuvres littéraires, musicales, plastiques… Le programme du jour, rigoureusement structuré en apparence, ambitionne d’aborder
Madame Bovary de Flaubert, le Pop Art et
Le Grand Bleu de Luc Besson – un film dont ils ne pourront finalement pas parler, emportés par le flot de leurs propres digressions –, le tout ponctué par « L’Instant musical », « Le courrier des auditeurs » et une « Pause publicitaire ».
MAIS QUE L’ON NE S’Y MEPRENNE PAS : IL NE S’AGIT NULLEMENT D’UN THÉÂTRE DOCUMENTAIRE ou d’une enquête sociologique. Igor Mendjisky revendique le parti pris de la fiction – bien qu’il s’adresse à son public dès le début de la pièce comme s’il allait assister à un réel enregistrement amateur –, d’une utopie critique où « Monsieur ou Madame tout le monde » affirme ses goûts, défend ses choix, argumente ou s’emporte à partir de ce qu’il est, ressent, comprend. L’enjeu dramaturgique réside donc dans cette réappropriation du discours sur l’art. En donnant la parole à une ancienne secrétaire devenue galeriste, un réparateur de vélos autodidacte et passionné de cinéma, une lycéenne qui pense ne pas avoir les codes mais cite Nietzsche, Bourdieu et Marx – semant le trouble chez les adultes –, un restaurateur en quête de reconnaissance traumatisé par une critique assassine du
Guide du Routard, et un chercheur du CNRS à la retraite curieux et émerveillé, le spectacle déplace le curseur de la critique esthétique qui n’est plus l’apanage d’une élite académique ou de spécialistes mais devient un espace de partage, le lieu de mise à nu des émotions, des doutes, et des vulnérabilités individuelles.
UNE DES GRANDES FORCES DU SPECTACLE RÉSIDE D’AILLEURS DANS CETTE GALERIE de personnages, à la fois hauts en couleurs et des plus banals. Lorsqu’ils se présentent les uns après les autres, la description de leurs parcours et leur posture dessinent un spectre social et intellectuel dans lequel chacun peut se reconnaître. Au centre de la table se tient David, l’animateur. Ancien chercheur au CNRS et scientifique à la retraite, il s’exprime d’une voix douce et circonspecte. Son vocabulaire choisi et son élocution soignée en font un modérateur naturel, qui tente de manière touchante de faire régner tolérance et bonne humeur sur le plateau. David est encadré par deux figures féminines aux antipodes l’une de l’autre : à sa droite, Joséphine, sa nièce, une lycéenne exclue de son lycée suite à un acte de vandalisme qui s’exprime d’une voix fluette et qui ne prend timidement la parole que lorsqu’on la sollicite. Son manque de confiance contraste avec son érudition. À sa gauche, Nadine, une femme d’une soixantaine d’année à la voix aigrelette, ancienne secrétaire dans un cabinet de dermatologie et devenue galeriste, apporte au débat une plaisante vivacité. De part et d’autre de la table se tiennent deux hommes : Hugues, affublé d’un zozotement prononcé, un incompris qui souffre de la solitude et présente des difficultés pour gérer ses émotions ; puis Jacquot, restaurateur au verbe haut qui revendique la gastronomie comme un art et pâtit d’un manque de reconnaissance et des affres de la critique.
L’ÉVENTAIL DES ÂGES ET LES ÉCARTS DE CLASSES SOCIALES font de cette cohabitation hétéroclite un cocasse et touchant concentré d’humanité. Entre petites rivalités, complexes d’infériorité ou de supériorité et moments émouvants, le débat dérive constamment vers le récit de leurs vies ordinaires. Igor Mendjisky, lui, incarne une sorte d’
ethos du metteur en scène, et s’attribue le rôle du régisseur-producteur de l’émission. Posté au fond de la salle au milieu des spectateurs, il intervient pour remettre un peu d’ordre lorsque le ton monte, recadrer les épanchements personnels trop envahissants, ou relancer la dynamique lorsque les échanges digressent.
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Poétique du masque
POUR COMPOSER CETTE MICROSOCIÉTÉ ÉCLECTIQUE, IGOR MENDJISKY – formé au conservatoire par Mario Gonzales – a fait le choix d’un travail sur le masque à partir de créations sculptées dans le bois par Étienne Champion. Pièces uniques aux traits grotesques, elles évoquent évidemment la tradition de la
commedia dell’arte
tout en s’inscrivant dans un traitement très particulier de la figure théâtrale. Si ce dispositif dramaturgique pourrait faire craindre une accentuation des stéréotypes, les comédiens investissent au contraire ces visages immobiles avec brio, créant des identités, sans les y enfermer. Dans le théâtre contemporain, le masque est fréquemment utilisé pour dépersonnaliser ou créer de la distance. Chez Igor Mendjisky, il produit un effet étonnement inverse : il rapproche. Si les silhouettes sont volontairement typées, elles gagnent rapidement en épaisseur grâce aux récits personnels qui affleurent.
LE METTEUR EN SCÈNE CONFIE D’AILLEURS QUANT À CETTE MATIÈRE
THÉÂTRALE qu’il a « la certitude que cette matière étrange qu’est le masque donne à voir, de manière enfantine, exacerbée, parfois grotesque, l’âme et l’intimité des acteurs qui se cachent derrière ». Le processus de création témoigne d’ailleurs de cette démarche singulière. Chaque comédien choisit un masque, puis s’assoit au plateau les yeux fermés. En énumérant les jours de la semaine, l’acteur explore et adopte une voix dans laquelle il se sent à l’aise. Une fois cette « voix » trouvée, un dialogue s’engage avec le metteur en scène pour faire naître l’identité du personnage, ses failles, son parcours, ses relations avec les autres. Au lieu de « plaquer » les masques dans des rôles préexistants du répertoire classique, Mendjisky fait donc émerger des masques, la matière humaine. Ainsi, loin de caricaturer ou de dépersonnaliser, ces derniers agissent comme un miroir grossissant de l’âme et investissent les personnages d’une humanité vibrante.
LE MASQUE OFFRE AUX COMÉDIENS UNE LIBERTÉ DE JEU PARADOXALE et mystérieuse. En dissimulant les traits réels de l’acteur, il lui permet de s’exposer, de dévoiler ses fragilités, de renouer avec un plaisir de jouer presque enfantin. Ce travail sur le jeu masqué est doublé d’une recherche sonore. Chaque comédien apprivoise le micro, faisant naître une voix feutrée, parfois sensuelle, où les hésitations, les soupirs et les silences deviennent également matière du spectacle et créent du rythme. La mise en scène joue d’ailleurs sur ce contraste entre l’immobilité sculptée du bois et la vivacité du jeu et de la parole radiophonique. Lorsque l’un des protagonistes prend la parole, les quatre autres se tiennent dans une écoute captivante, offrant au regard du spectateur une pluralité de visages immobiles mais extrêmement expressifs.
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Déconstruire les figures d’autorité
AU CŒUR DU PROPOS D’IGOR MENDJISKY SE TROUVE UNE RÉFLEXION sur les mécanismes d’autorité et le sentiment d’injustice, inhérents à la critique. La pièce interroge notamment l’usage systématique et conventionnel du « on » qui vise à faire passer un avis strictement individuel pour une vérité partagée par toute une salle. Le metteur en scène a d’ailleurs confié à ses comédiens avoir été lui-même très atteint par la réception de ses propres spectacles : « Un mauvais papier me met dans un état de souffrance que j’ai du mal à m’expliquer, sachant qu’il n’est que le reflet de la pensée d’une personne. Alors que j’ai pu être davantage indifférent à des réactions de spectateurs, qui sont pourtant ceux pour lesquels un artiste crée… ». Le personnage de Jacquot incarne la dévastation intime que peut provoquer un jugement sévère. Victime d’une critique incendiaire dont il peine à se relever, il participe à l’émission pour comprendre et désamorcer cette figure du critique tout-puissant qui, n’étant qu’une personne, donne pourtant son avis à tout le monde.
LE SPECTACLE DÉMONTRE ÉGALEMENT QUE LA RÉCEPTION D’UNE ŒUVRE n’est jamais neutre ou purement intellectuelle mais qu’elle est bien souvent le reflet, inconscient ou non, de l’histoire personnelle de chacun : « Je vais parler un peu de moi, mais c’est pour alimenter ma critique » ne cesse de répéter Hugues avec une franchise désarmante lorsque les personnages tentent de livrer une analyse de Madame Bovary, et que le discours dérive inévitablement vers leurs propres failles. Cette déclaration constitue finalement une des clés de voûte du spectacle.
LA PIÈCE MET ENFIN EN LUMIÈRE LE COMPLEXE D’INFÉRIORITÉ que beaucoup d’auditeurs ou de spectateurs ressentent face à l’art, cette peur de ne pas posséder les « bons codes » dont parle Pierre Bourdieu. Pourquoi éprouvons-nous si souvent un sentiment d’illégitimité face aux œuvres ? Pourquoi la peur de « ne pas comprendre » continue-t-elle d’accompagner l’expérience esthétique ? Joséphine verbalise cela très justement : il est anormal et troublant de ressentir un sentiment d’illégitimité ou d’incompétence face à la création, alors que l’art devrait avoir pour vocation première de rassembler. Igor Mendjisky rappelle ici combien l’accès à la culture demeure traversé par des mécanismes de distinction sociale. Face à une œuvre réputée difficile, beaucoup redoutent moins de ne pas l’apprécier que de mal l’interpréter.
NOTRE HUMBLE AVIS PREND LE CONTREPIED DE CETTE ANGOISSE. Le spectacle démontre, sans sombrer dans la facilité, qu’une émotion sincère constitue déjà une manière d’entrer dans l’art. On croyait assister à une émission culturelle : on découvre progressivement une radiographie sensible de notre rapport aux œuvres. L’enjeu de la pièce n’est pas de condamner des auteurs, artistes ou critiques ni de savoir qui a droit de parole ou non dès lors qu’il s’agit de culture, mais de s’exercer à recevoir l’art, à formuler une parole libre et à apprivoiser le doute, renversant dès lors la hiérarchie pour restaurer la légitimité du regard des spectateurs. L’envie première de nos cinq personnages est bien d’échanger sans aucune posture et en toute liberté sur des œuvres qu’ils souhaitent faire découvrir au public, quand bien même les avis seraient contraires.
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L’art comme espace de communion
SANS JAMAIS SUCCOMBER AU PIÈGE POPULISTE OU DÉMAGOGIQUE, Notre humble avis est donc un spectacle qui affirme que l’art n’est pas un objet d’expertise figé, mais une matière vive qui gagne à être discutée et qui exige la confrontation des points de vue. La création ne vaut que par les brèches qu’elle ouvre, les doutes qu’elle instille et les émotions contradictoires qu’elle suscite. Qu’elle soit expression de l’âme, trouble de la conscience, émerveillement ou choc, la création fait débat et constitue pour Igor Mendjisky une réponse à ce qui nous trouble. Et c’est bien parce que l’art est un « objet vivant » qu’il divise et suscite de véritables joutes oratoires. Celles-ci font surgir des moments réjouissants, entre comique de caractère et comique de situation né du décalage entre les ambitions des intervenants et leurs maladresses.
LE RIRE, ÉGALEMENT SUSCITÉ PAR LE CARACTÈRE GROTESQUE des masques, occupe une fonction cathartique essentielle. La comédie permet en effet de désamorcer le grave et le sérieux sans pour autant perdre la profondeur du propos. Les répliques fusent, le ton monte, mais l’humanité des personnages reste préservée de toute caricature réductrice. C’est donc avec un plaisir et une empathie constante que l’on se délecte de l’émission. Débordant le simple sujet de la critique, dans sa forme pleine de malice d’un théâtre qui joue sur ses codes, Notre humble avis interroge notre manière d’aborder l’art et de regarder les œuvres pour dépasser les visions orientées et accepter que la « vérité » peut être plurielle et contradictoire.
AINSI, EN DONNANT À VOIR DES PERSONNAGES PROFONDÉMENT humains, drôles et touchants, pétris d’enthousiasme, de mauvaise foi ou de pudeur, Notre humble avis n’est en rien une satire du milieu culturel ou un traitement de la légitimité de la critique. C’est une pièce qui rend hommage aux spectateurs, à qui elle rappelle que face à une œuvre l’essentiel n’est pas de prononcer un verdict sans appel mais de cultiver sa faculté d’émerveillement, d’accepter la pluralité et de faire du doute une expérience constructive et partagée. Comme l’affirme l’un des personnages : « Moi ce qui m’intéresse, c’est quand on partage nos doutes ».
LA RÉUSSITE DE NOTRE HUMBLE AVIS TIENT DANS LA CONFIANCE que le spectacle accorde au public, jamais pris de haut, ni sommé d’admirer une œuvre ou d’adhérer à une démonstration. Au contraire, à la sortie, chacun se surprend à vouloir discuter du spectacle pour comprendre ce qu’il a provoqué. Le théâtre rejoint alors une de ses fonctions essentielles, non pas produire du consensus, mais créer de la parole, du commun. Dans le contexte du Festival d’Avignon, où la critique occupe une place considérable, cette proposition prend une résonance particulière. Notre humble avis est un spectacle sur l’écoute. L’écoute des œuvres. L’écoute des autres. L’écoute de ce qui, en nous, résiste, s’émerveille ou s’inquiète devant une œuvre. Igor Mendjisky rappelle que l’art n’existe qu’à partir du moment où il circule entre plusieurs regards, plusieurs histoires, plusieurs sensibilités. On quitte alors le théâtre avec une étrange impression. Celle d’avoir participé, le temps d’une heure, à une conversation dont on aurait aimé qu’elle se poursuive. Une conversation qui nous donne envie de continuer à regarder, à écouter, à lire, à discuter, à douter. En somme, à exercer cette liberté fragile qui fonde toute rencontre avec une œuvre : celle de nous faire notre humble avis.
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Émilie Combes
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le 22 juillet 2026
Notre humble avis,
mise en scène Igor Mendjisky
en alternance avec Sylvain Debry, Angélique Flaugère, Ophélia Kolb, Igor Mendjisky, Quentin Raymond, Thomas Roy, Adèle Royné et Gauthier Wahl
Masques Étienne Champion
Lumières Mitzi Lowy
Conception du décor Jean-Luc Malavasi
Au théâtre du Train Bleu, Avignon
Puis en tournée au Théâtre de l’Athénée- Louis Jouvet du 27 novembre au 12 décembre 2026.
Parution prochaine chez Actes-Sud.
Extraits audios du spectacle ici
Crédits photos © Rebecka Oftedal