L`Intermède
Jeux de jambes
Psychédélique, florale, futuriste, court-vêtue, droite, en pantalon, bariolée, en pastel, en argent, les yeux cerclés de noir, en tailleur chic ou en mini-jupe : dans un capharnaüm de satin, lycra et popeline, la décennie des années 1960, versant mode, ne souffre pas les contradictions. Pas moins sa frange supérieure, de 1964 à 1969, rebaptisée "High sixties" : le haut du panier, le véritable centre de la petite révolution que la mode, de Londres à Berlin en passant par Paris, a High sixties fashion,
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photographies, photos, photoopérée. Après une rétrospective consacrée à Christian Dior en 2007 et un voyage à travers les années 1920 l'été dernier, la Kunstbibliothek de Berlin continue de dévoiler ses fonds extraordinairement riches, et tire les multiples fils d'une demi-décennie de mode à travers deux cent photographies et illustrations.

Chapeaux en forme de casques de cosmonaute, coupes droites et peu de motifs ; le tout enrobé de blanc, pour refléter la lumière, et d'argent, pour les cratères de lune. C'est à l'automne 1964 qu'André Courrèges fait défiler de jeunes femmes aux tenues futuristes, comme un avant-goût des premiers pas sur le satellite terrestre quelques années plus tard, en 1969 : ces "high sixties" prennent bien place entre deux voyages dans l'espace. De fait, dès l'entrée de l'exposition High Sixties Fashion, la galerie de tenues "space-age look" propulse dans une autre galaxie : de la tête au pied, les modèles arborent tissus synthétiques, matelassés et en lamés, pyjamas palazzo, lunettes en métal et bottines - pour faire des bonds de plusieurs mètres ? Sur la droite, les célèbres Helmut Newton, F. C. Gundlach et Jeanloup Sieff se disputent les honneurs d'une exposition qui, si elle réunit quelques grands noms de la photographie de mode pour de trop rares clichés, recense surtout des instantanés et dessins inconnus du grand public, dont on ne connaît pas, pour la plupart, les auteurs. Et, sur la gauche, les restes des années 1950 : le style "ladylike", ses tailleurs impeccablement taillés, ses gants retroussés, ses chapeaux vissés et ses sacs à main calés entre le coude et la hanche. C'est très exactement dans ce grand écart entre l'héritage de la décennie précédente, l'utilisation audacieuse de nouvelles matières et découpes, la cohabitation de styles si ce n'est antagonistes, du moins très éloignés, et l'accession de la photographie de mode au statut de pratique artistique que se déploient les années 1964-1969.

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sieff, haute-couture, dessin, dessins, photographies, photos, photoEt l'essentiel de la création de l'époque se joue dans le triangle Londres-Paris-Berlin. La capitale française n'a plus le monopole de la haute-couture, et le vent pop venu d'outre-Manche souffle sur le reste du continent. Adelheid Rasche, commissaire de l'exposition à la Kunstbibliothek, rappelle à ce titre que "les boutiques typiques de Londres, sur Carnaby Street et King's Road, ont apporté leur lot de robes bariolées et silhouettes enfantines." (1) La couturière Mary Quant ouvre son premier magasin en 1955 et, dix ans plus tard, sa collection de mini-jupes découvrent les jambes des jeunes anglaises. A Paris, Yves Saint-Laurent, Pierre cardin et Paco Rabanne n'échappent pas à l'influence britannique qui démocratise la mode : leurs tenues sont bientôt disponibles en prêt-à-porter à un prix plus accessible. "Le style parisien était bien plus architectural et géométrique", rappelle la commissaire. Mais il ne faudra pas attendre longtemps pour que les imprimés psychédéliques ou en fourrure d'animaux ne se propagent sur les robes françaises et allemandes.

La rupture avec les années 1950, caractérisée par l'élégance féminine des collections de haute-couture parisienne (Dior, Chanel, Balenciaga...) s'opère par une double ouverture : au sens figuré, avec des va-et-vient fréquents d'une capitale à l'autre, d'un pays à l'autre - les films de la Nouvelle Vague, le jazz américain, les Beatles, les Rolling Stones et mai 68 se retrouvent tous dans un même mouvement -, et au sens propre, avec l'apparition du pantalon pour femmes. Sur les clichés, les mannequins se tiennent debout, les jambes toujours écartées, en mouvement ou marquant leur ancrage dans le sol. "Les modèles ne sont plus Farah Diba ou Jackie Kennedy, mais plutôt Brigitte Bardot ou le mannequin androgyne Twiggy", poursuit Adelheid Rasche. Le "bon goût" n'est plus de mise, et la mode rajeunit : elle n'est plus désormais réservée aux mères de famille, au style trop sage, mais est la première victime de jeunisme, courant après les corps fins et les peaux fermes. En Allemagne, les sept millions de jeunes femmes - entre 14 et 24 ans - que compte le pays déclarent consacrer 80% de leur budget aux vêtements. Le corps n'est plus engoncé dans des manteaux à épaulettes, mais libéré dans des maillots de bain échancrés, des matières élastiques - Dralon, Perlon, Trevira, Diolen et Lycra - qui permettent une grande liberté de mouvement. Comme pour mieux dessiner les formes, certains photographes passent un trait fin de crayon à papier pour marquer le contour des tenues et en rendre tout le volume. 
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Libération des corps, multiplication des styles : la mode des années 1960 emprunte autant à l'Op Art qu'à l'art nouveau, explose à la ville et à la campagne, flirte avec les formes géométriques et froides comme les compositions florales. Les accessoires se multiplient, avec chapeaux, bijoux et maquillages à ras-bord. Après Elisabeth Taylor, symbole de beauté universelle depuis Cléopâtre de Joseph L. Mankiewicz en 1963, on étale généreusement l'eye-liner autour des prunelles. Ni marqueurs sociaux ni purement utilitaires, la mode et le maquillage deviennent des terrains de jeu, d'expérimentation. Et la photographie de mode suit le mouvement. Les mannequins posent d'abord droit, fixant l'objectif, les mains sur les hanches, l'air sage, servant surtout de cintre au vêtement. Mais, déjà, l'affirmation des femmes point, elles qui montrent leurs gambettes sans fausse pudeur, l'air confiant, comme si elles venaient de découvrir le sens du mot "sexy", avant de se retrouver progressivement au centre d'instantanés en forme d'histoires, de mises en scène où la beauté de la robe se fond dans un décor et une dramaturgie, sous l'objectif d'un Frank Horvat ou d'un Guy Bourdin.

Après la sage décennie des années 1950, la photographie de mode élargit ses horizons. Les modèles sont saisis dans la ville, aussi, surtout, pour mettre en regard la nouveauté des vêtements avec celle des bâtiments. La femme moderne est chic mais pas guindée, érotique mais pas sexuelle. Quand le magazine Stern pense en 1968 que "l'élégance est morte", il faut entendre derrière le terme "élégance" : pudibonderie, bonne famille, femme au foyer. Il ne s'agit pas de céder à la vulgarité ou à une forme de populaire - la distinction entre la haute-couture et la mode quotidienne est toujours de mise -, mais de rendre tout cela "vivant", comme il l'est encore écrit dans le magazine Stern : "La femme indépendante est vivante et battante, mince, éveillée et industrielle, capable de maîtriser sa propre vie, libre dans sa carrière, dans son comportement, dans son amour. Et, par-dessus tout : elle est jeune. Avec un peu de chance et de discipline, elle sera jeune pendant cinquante ans."

Nul doute que la montée en puissance des magazines au cours de la décennie et leur modernisation - ELLE en France, Petticoat et Queen en Grande-Bretagne, et Petra et Brigitte en Allemagne - a joué un rôle crucial dans la diffusion des images de mode. Et si, aujourd'hui, seules des photographies en studio ou lors de défilés sont imprimées dans la presse, à l'époque, les illustrations courent les pages des journaux, elles qui High sixties fashion, mode, photographie, berlin, exposition,
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Le new-yorkais Antonio Lopez reste l'un des plus célèbres dessinateurs de mode de l'époque, lui qui déclare en 1965 au magazine Stern à propos de ses esquisses, entre pop art et art nouveau : "Tout est jeune, rayonnant et rafraîchissant, comme la palette de la nouvelle mode." Fait notable : la création à l'époque a parfaitement conscience de la mini-révolution qu'elle opère, marquant indubitablement un avant et un après, et en joue. C'est sans doute la raison pour laquelle elle est une des rares époques de création en mode où peuvent cohabiter tailleurs pour femmes et bas à motifs psychédéliques pour jeunes filles, robes futuristes et jupes retro aux motifs floraux et romantiques, tuniques hippies et robes de cocktail ou capes de satin avec ourlets en fourrure, mini-jupes et chapeaux plus ronds que ronds, tout en restant cohérente. Comme si ces "high sixties" ne pouvaient trouver leur unité que dans un joyeux bazar qui convoqua tous les styles parce qu'elles refusaient de trancher : rouges à lèvre couleur braise ou pastel, marguerites dans les cheveux, cils infinis, boucles abondantes, bikinis... Seule l'affirmation de la féminité devait être radicale, par tous les moyens.
 
Bartholomé Girard, à Berlin
Le 21/07/10

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High Sixties Fashion, jusqu'au 1er août 2010
Kunstbibliothek
Matthäikirchplatz
10785 Berlin, Allemagne
Tlj sf lun : 10h-18h
Tarif plein : 6 €
Tarif réduit : 3 €
Rens. : +4930266423040

(1) Catalogue de l'exposition













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Crédits photographiques et légendes :
Vignette de la page d'accueil : Strumpfhose, o. J. Styliste : Louis Féraud, Paris Photo : inconnu © Kunstbibliothek, Staatliche Museen zu Berlin
Photo 1 Violettes Sportkleid und Jersey-Overall, 1967. Styliste : Pierre Cardin Haute Couture, Paris. Photographie: Yochi Takata © Kunstbibliothek, Staatliche Museen zu Berlin
Photo 2 Schwarz-weißer Après-Ski Pullover aus Acrylfaser, 1966. Styliste : Simonetta Boutique, Paris. Photographie: Stephan © Kunstbibliothek, Staatliche Museen zu Berlin
Photo 3 Weißer Hosenanzug, Schal mit Straußenfedern, 1966. Styliste : Femme und Lida Ascher Boutique. Photographie: Helmut Newton, für Queen © Kunstbibliothek, Staatliche Museen zu Berlin
Image 4 Gemustertes Ensemble mit Caprihose, 1969. Styliste : Evelyn Kleider, Berlin. Dessin : Hannelore Brüderlin © Kunstbibliothek, Staatliche Museen zu Berlin
Photo 5 Paillettenkleid, environ 1965. Styliste : inconnu. Photographie: Kenn Duncan © Kunstbibliothek, Staatliche Museen zu Berlin