L`Intermède
 
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ANNE-CÉCILE VANDALEM a l'art de faire des spectacles hybrides, aussi déroutants que fascinants. Après son dernier spectacle Tristesses, ils semble qu'Arctique repousse les limites du genre encore un peu plus loin. Les spectateurs se retrouvent face à un objet insaisissable et c'est ce qui fait le charme de cette fable aux accent de "fin du monde". Est-ce une comédie politique ? Un thriller nordique ? Impossible de définir ce qui prend le pas mais peu importe, le spectateur est entraîné dès les premières minutes dans une hallucinante traversée.

Par Pauline Sanséau
 

2025. Le réchauffement climatique fait du Groenland un enjeu politique capital, un lieu d’investissement pour trouver gaz, uranium ou pétrole. Quelques personnages clandestins embarquent à bord de l’Arctic Serenity, ancien navire de croisière remorqué pour "y être transformé en hôtel de luxe". Les noms de ces passagers, voire de fausses identités telles des énigmes de plus à décrypter, nous sont dévoilés au fur et à mesure de la pièce. Ces quelques personnages fuient l’Europe en plein déclin et ne semblent pas là par hasard : une lettre les aurait attirés, réunis pour rejouer un drame vieux d’une dizaine d’années, drame que nous comprenons, déchiffrons durant les deux heures du spectacle. Lorsque le remorqueur abandonne le navire en plein océan arctique, les masques tombent et les pièces du puzzle s’assemblent progressivement tel un polar captivant.
 


Comme au cinéma


L'ÉCRITURE SERAIT CINÉMATOGRAPHIQUE. C’est en tout cas ce qu’affirme l’artiste à propos de sa pièce et il est vrai que l’écriture n’a rien à envier à de nombreux scénarios. Pourtant, dès les premières minutes, on pourrait avoir l’impression de retrouver une scène d’exposition digne d’une comédie classique. Les personnages, d’abord visibles à l’écran qui paient le passeur/commandant, arrivent les uns après les autres sur le plateau. Le jeu exceptionnel des comédiens et leurs réactions successives permettent de cerner les personnages, de poser les jalons de l’intrigue politico-dramatique qui se tisse progressivement. À cela s’ajoute le personnage du journaliste, joué par Jean Benoit Ugeux, déjà présent et source d’humour dans Tristesses, qui commente à l’aide de son enregistreur l’arrivée des différents protagonistes : "la polonaise tassée" Lucia (Zoé Kovacs), la "bourgeoise" Eleanor Omerod (Mélanie Zucconi) qui ne se déplace qu’avec la boîte de gâteau contenant les cendres de son mari, etc. Ce procédé de théâtre fonctionne ici à plein puisque les personnages apparaissent progressivement mais se manifestent aussi par le prisme d’un unique point de vue, comme dans un polar, où de simples identités se multiplient, se cachent, et aucun n’est celui qu’il prétend être.

DE PLUS, LA PIÈCE SE PRÉSENTE COMME UN HUIS CLOS, procédé qui pourrait là encore paraître classique : quelques personnages se retrouvent coincés sur un bateau. Et pourtant, loin d’un usage facile, l’utilisation de la caméra renouvelle l’espace, permet de faire de ce huis clos étouffant un endroit vaste et effrayant, fait de couloirs de bateaux, de cabines hantées, perdu dans un océan glacial, où les personnages se confrontent, se cognent, apparaissent et disparaissent à l’envie.

L'ÉCRITURE SCÉNIQUE de Vandalem joue également avec toutes les ressources de la théâtralité. Les coups de théâtre sont permanents : les personnages se révèlent sans cesse. Les divers masques portés par chacun tombent les uns après les autres et les alliances ne cessent d’évoluer. La présence des objets porteurs de sens, qu’on affectionnait au XVIIIe siècle notamment chez Beaumarchais et Diderot, est récupérée dans cette pièce. La boîte de gâteau dans laquelle se trouvent les cendres du mari d’Eleonor, boîte dont elle ne se défait jamais, apparaît en effet à l’écran comme un détail lors du retour en arrière final, et on comprend, grâce à cet objet, la présence de la veuve sur le navire. On retrouve aussi le goût pour le théâtre "à machines" : une créature étonnante, effroyablement réaliste, apparaît sur scène, du ciel tombe neige mais aussi cristal, capable d’assommer au moment propice un ennemi dangereux. 

 


Le langage de la caméra


L'USAGE DE LA CAMÉRA est un phénomène répandu dans les mises en scène contemporaines. Cependant, Vandalem en a un usage personnel, complémentaire à celui du processus théâtral. Dans un entretien pour le théâtre de l’Odéon, Anne-Cécile Vandalem explique ce qu’elle aime dans le cinéma, "son langage propre", son "utilisation" qui "permet de se défaire des limites intrinsèques de la théâtralité". arctique, odeon theatre de l`europe, anne-cecile vandalem, dystopie, rechauffement climatique, thriller nordique, comedie politique, frederic dailly, guy dermul, eric drabs, veronique dumontLa caméra joue avec les plans, zoome sur les personnages en contrepoint avec le plan large proposé par l’espace scénique. On suit les comédiens sur scène pendant que d’autres sont capturés, suivis par la caméra. Dans ce polar nordique certains plans ne sont pas sans rappeler Hitchcock, comme un clin d’œil complice au spectateur.

À CELA S'AJOUTE LA TENSION provoquée par la musique. Un orchestre composé de Frédéric Dailly (guitare), Eric Drabs (piano) et Gianni Manemete (batterie) est présent sur scène. Il s’agit de l’Arctic Serenity Band fondé pour l’inauguration du bateau, présence fantomatique d’une existence perdue, d’un échec politique. La "musique est l’ombre d’un des personnages principaux", confirme Vandalem.

AVEC LA VIDÉO, la dramaturge peut également sortir des contraintes théâtrales classiques telles que la bienséance. Les morts se produisent face à nous, sur l’écran, en dehors du plateau. Certaines scènes recourent au gore, par exemple lorsqu’une des femmes présente à bord perd son bras. Vandalem déploie aussi avec brio des scènes proches de l’hallucination, entre le rêve et l’hystérie, avec le personnage de Lucia hantée par ses actes vieux de dix ans, par ses décisions. Elle est sur scène puis quitte le plateau. Nous la suivons alors sur l’écran. Vandalem aime "diriger l’œil du spectateur". Alors qu’on voit Lucia tuer l’un des personnages à l’écran, nous assistons au même moment à son réveil sur scène. L’œil a été attiré ailleurs et la dramaturge joue avec talent la prestidigitatrice. Ces scènes non réalistes, de cauchemars et visions d’horreurs ajoutent une tension au thriller politique qui continue de se déployer et de se complexifier. Les réponses finales qui permettent de dénouer Arctique et de comprendre le mystère de chaque personnage, nous seront également délivrées grâce à un flash-back, retransmis sur les écrans.

 


Un thriller politique


ARCTIQUE est surtout, derrière des apparences de comédie, une énigme qu’on déchiffre situation après situation. Le spectateur se prend au jeu et décode les indices qui lui sont distillés petit à petit. D’emblée, on se demande la raison de la présence de ces personnages sur le navire. Pourquoi sont-ils tous réunis ? Au fil de la pièce, les personnages, dont certains sortent tout droit d’un vaudeville - le journaliste ridicule et bavard se faisant passer pour un comédien, la bourgeoise stupide, la "Polonaise", et les autres - se complexifient et se dévoilent. arctique, odeon theatre de l`europe, anne-cecile vandalem, dystopie, rechauffement climatique, thriller nordique, comedie politique, frederic dailly, guy dermul, eric drabs, veronique dumontDans une mise en abyme qui densifie la complexité de l’intrigue, on découvre les différents rôles joués par chacun sur fond d’événement politique. Le journaliste avait couvert l’inauguration de l’Arctic Serenity, navire offert par les Chinois à la ministre présente à bord et la "bourgeoise" loquace et "naïve" serait la femme d’un entrepreneur aux ambitions peu louables.

TOUT SE CRISTALLISE autour du Groenland, ce qu’il aurait pu devenir et ce qu’il est devenu suite au réchauffement climatique. Cependant, on n’assiste pas à un théâtre militant ou didactique. Anne-Cécile Vandalem affirme d’ailleurs : "Mon théâtre est politique dans le sens où le point de départ de l’écriture est une préoccupation personnelle qui s’inscrit dans la politique". De plus, un autre biais qui éloigne sa pièce d’un didactisme certain est ce recours à l’humour qui se déploie et se renouvelle sans cesse : par le jeu des comédiens, les situations et la musique, seul contrepoint parfois comique à des scènes de plus en plus glaçantes.

MAIS UNE FOIS LE SPECTACLE TERMINÉ, la magie des quatre murs envolée, les préoccupations de Vandalem nous hantent. Spectacle au pari réussi, Arctique fait passer le spectateur par diverses émotions - le rire par l’humour, l’horreur grâce au ciném - et sollicite son intellect par le biais du polar. Un spectacle complet, donc, et fort réjouissant.


P. S.
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à Paris, le 29 janvier 2019


Arctique
Un spectacle d'Anne-Cécile Vandalem
Jusqu’au 10 février 2019
Avec Frédéric Dailly, Guy Dermul, Eric Drabs, Véronique Dumont, Philippe Grand'Henry, Epona Guillaume, Zoé Kovacs, Gianni  Manente, Jean-Benoit Ugeux, Mélanie Zucconi
Odéon - théâtre de l'Europe
Ateliers Berthier
1 rue André Suarès, Paris 17e
Du mar au dim à 20h
Tarif normal : de 14 à 40 €
Tarifs réduits : de 6 à 22 €
Rens. et réservations : 01 44 85 40 40 / www.theatre-odeon.eu







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