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DÉCEMBRE 1991, on apprend la disparition de l’écrivain Hervé Guibert, âgé de 36 ans. Celui qui avait accédé à une forte notoriété un an plus tôt avec la publication d’A l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie, dans lequel il révélait sa séropositivité, et qui avait suscité une vaste compassion populaire après son intervention dans l’émission Apostrophes, succombe finalement à la maladie. Deux décennies plus tard, l'écrivain Frédéric Andrau tente, dans sa biographie Hervé Guibert ou les morsures du destin (éditions Siguier), de cerner les contours de cet iconoclaste au destin brisé.

Par Alexis Pichard

À L'IMAGE DE JOHN KEATS OU ARTHUR RIMBAUD, le récit de la vie d'Hervé Guibert (1955-1991) revêt ce caractère mythique qui entoure les artistes morts précocement. Et c’est dans cette optique que Fréderic Andrau, déjà à l'origine d'une biographie en 2013 consacrée à l'écrivain Albert Cossery, s’attèle à retracer le destin de l'auteur de Fou de Vincent (1989). Comme Andrau l'indique, Hervé Guibert ou les morsures du destin n’est pas tant une biographie qu’un "récit biographique" : bien que sérieusement documenté et faisant intervenir nombre des acteurs et actrices de la vie de Guibert, l'ouvrage se lit comme un roman dont Andrau lui-même n’est jamais absent. Il se met d'ailleurs en scène dans le premier et le dernier chapitre, alors qu’il relate son périple à l’île d’Elbe, tentant de retrouver l’endroit où "il" (Guibert) repose.



Le corps spectacle

TOUT AU LONG DE CE RÉCIT BIOGRAPHIQUE, donc, l'auteur décrit comment Hervé Guibert est parvenu à s’ériger en figure marquante de la littérature française contemporaine à travers une œuvre variée, constituée de romans, de nouvelles, de journaux intimes ou encore d’essais sur la photographie. Ses expérimentations formelles, sa liberté de ton, le caractère pornographique et jugé parfois scabreux de sa prose lui ont valu d’être tour à tour décrié et plébiscité. Guibert occupe une place particulière dans la littérature en général, et française en particulier, du fait de son ambition constante d’être le personnage de ses écrits, étant de fait l'une des figures de proue du genre de l'autofiction.

NE S'ADONNANT PAS À DE SIMPLES RÉCITS sur sa vie sentimentale, l’auteur devient l’acteur physique de ses romans, offrant son corps en spectacle, qu’il soit sexuel, vivant, ou, plus tard, malade et agonisant. Cette mise en scène de soi, de l’être, pousse Guibert à tout dire de sa vie, y compris à révéler publiquement en 1990 qu'il est atteint du SIDA, quand tant de séropositifs restent silencieux. Rapidement, comme le signale Andrau, l’auteur devient le premier visage connu et médiatisé du SIDA, en en faisant le cœur et la substance d’une grande partie de ses écrits.



Jouissance et déchéance

HERVÉ GUIBERT OU LES MORSURES DU DESTIN retrace bien sûr la carrière artistique et journalistique de Guibert, de ses débuts comme critique photo au Monde à ses romans sulfureux publiés aux éditions de Minuit et chez Gallimard. Mais la vie personnelle y est aussi scrutée, d’ailleurs difficilement dissociable de l'oeuvre. Ainsi, c'est peut-être l'agacement et la frustration lié à l'abandon de Paris pour emménager à La Rochelle à l'adolescence qui l'amène à produire ses premiers écrits, alors qu'il se découvre en même temps un goût certain pour le théâtre. Zélé et obstiné, il intègre la troupe de la Comédie de la Rochelle et du Centre-Ouest, et se prend d’une amitié fusionnelle avec l’écrivain Philippe Mezescaze, alors l’un de ses partenaires de scène - Mezescaze a d’ailleurs consacré son roman Deux garçons à sa rencontre avec Guibert.

APRES UNE SÉRIE DE DÉCONVENUES et un échec au concours de l’IDHEC, Hervé Guibert finit par publier son premier roman, La mort propagande, en 1977 chez l’éditrice Régine Deforges. Presque un manifeste de la littérature "guibertienne" avant l'heure, selon Frédéric Andrau, puisqu'il annonce les grandes thématiques que l'auteur n'aura de cesse d'explorer par la suite : le genre de l’autofiction, où la frontière entre l’auteur et le narrateur est malmenée, mais aussi sa fascination pour l’amour, la mort, et le corps dans sa jouissance physique et sa déchéance. Guibert met en scène son corps malade dans ses ouvrages (A l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie, L’homme au chapeau rougeCytomégalovirus...) mais aussi en image, dans ses photographies ou dans le documentaire La pudeur et l’impudeur, qu'il réalise lui-même et qui sera diffusé à la télévision quelques semaines après son décès. "On le voit raconter ses maux au téléphone, à un interlocuteur qui n’existe peut-être pas, puis, assis sur la cuvette des toilettes en train de lutter contre d’humiliantes diarrhées", raconte Frédéric Andrau. 


Écrire le SIDA

TRISTEMENT, C'EST BIEN LE SIDA qui révèle Hervé Guibert à un large public, en lui inspirant les ouvrages les plus emblématiques de sa carrière. Jusqu’en 1987, année où l’auteur se découvre malade, ses publications ne bénéficient que d’un succès relatif et leur popularité résulte le plus souvent du parfum de scandale qu’ils exsudent. Quand il n'écrit pas des scènes pornographiques de triolisme sadomasochiste (Les chiens - 1982), il raconte 
un voyage au Maroc accompagné de deux jeunes garçons qui lorgne vers la pédophilie (Voyage avec deux enfants - 1982). Et pour payer son loyer, l'auteur signe des articles sur la photographie et le cinéma pour Le Monde. S'il connaît un premier soubresaut de popularité lorsqu’il reçoit le César du meilleur scénario aux côtés de Patrice Chéreau pour L’homme blessé en 1984, ce n’est rien comparé à l’effervescence provoquée par son ouvrage A l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie (1990), pièce maîtresse de sa carrière qui se vend à 400.000 exemplaires et dans laquelle il révèle sa séropositivité.

LE SIDA AMÈNE HERVÉ GUIBERT au plus près de cette mort qu’il a tant fantasmée et disséquée, et qui l’habite à présent. Sa réaction vis-à-vis de la maladie peut surprendre, de même que cette réflexion de l’auteur que Frédéric Andrau rapporte : "Quelle souffrance, mais en fouillant bien au fond de moi, il me fallait ajouter : quel pied tout ça." Guibert semble se complaire dans ce mal nouveau et terrifiant que personne ne comprend encore. Désormais, il incarne cette mort charnelle et s’attèle à la vivre et la décrire à un rythme fulgurant, écrivant cinq romans en l'espace de deux ans, dont deux publiés à titre posthume - L'Homme au chapeau rouge et Le Paradis, tous deux chez Gallimard (1992). À la veille de sa mort, alors très diminué, Guibert avait encore trois livres en préparation, avouant que "tant qu’ils seront en chantier, ils seront un prétexte pour ne pas se tuer".

DANS SA BIOGRAPHIE, Frédéric Andrau raconte la récurrence des pensées suicidaires qui hantent l’esprit de l’écrivain, à mesure que la maladie progresse et le prive de ses forces. L’espèce d'excitation morbide des premiers instants, l’impulsion que le tragique avait donné à sa carrière et à sa créativité, laissent bientôt place à une angoisse viscérale de la mort qui approche. Hervé Guibert avoue lui-même "qu’après tant avoir rêvé à la mort, il avait dorénavant horriblement envie de vivre", selon les mots d'Andrau. Le biographe relate ainsi les différents voyages effectués en Afrique durant lesquels Guibert part à la rencontre de vieux sorciers et prêtres dans l’espoir d’une guérison miraculeuse. Ce qui ne l'empêche pas, à la veille de son trente-sixième anniversaire, de tenter de se suicider. Andrau, dans une prose visiblement affectée, raconte que Guibert est alors retrouvé encore vivant dans son appartement et finit par être "cruellement" ramené à la conscience à l’hôpital Béclère de Clamart. Brièvement, il décrit comment l’entourage de Guibert œuvre pour "le laisser accéder à l’univers des gens qui ne vivent plus, tel qu’il l’avait souhaité."



Angelot aux boucles blondes

ÉCRIVAIN DE LA PASSION et de la mort, Guibert est surtout devenu un auteur à l’œuvre labyrinthique qui sonde et met sans cesse à l’épreuve notre humanité pour mieux la faire affleurer. La complexité de ses ouvrages est aujourd'hui sondée par de nombreux exégètes, tandis que ses séries d'autoportraits ont participé à l'émergence d'un culte autour de son oeuvre et de sa personne. Andrau raconte d'ailleurs le hervé guibert, guibert, hervé, herve, biographie, morsures, destin, hervé guibert ou les morsures du destin, sida, écrivain, frédéric andrau, seguier, image, roman, analyse, critique, portrait, photovif succès que les photographies d'Hervé Guibert connaissent actuellement aux États-Unis, et combien son empreinte se fait ressentir sur une frange de la nouvelle génération littéraire française, à l'instar d'Arnaud Cathrine ou Mathieu Lindon (lire notre analyse de l'ouvrage Ce qu'aimer veut dire). Comme beaucoup de ses pairs littéraires disparus, l’angelot aux boucles blondes a démontré la puissance et l’immortalité de l’écriture, cette captation à jamais figée d’une vie, d’une âme. Dans son texte Le Protocole compassionnel, quelques mois avant de mourir, il couchait noir sur blanc : "C’est quand j’écris que je suis le plus vivant. Les mots sont beaux, les mots sont justes, les mots sont victorieux."

 A.P.
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à Paris, le 4 octobre 2015

Hervé Guibert ou les morsures du destin 
De Frédéric Andrau 
Editions Séguier
Paru en mai 2015 
344 pages 
19€
 

 
 




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