L`Intermède
 
PRÈS DE QUARANTE ANS APRÈS que Patrice Chéreau a mis en scène Quai Ouest au Théâtre des Amandiers, Ludovic Lagarde propose sa version de la pièce, continuation d’un travail amorcé en 2014 au Théâtre National d’Athènes. L’œuvre de Bernard-Marie Koltès dresse ici dans ce qu’il a de plus fort les rapports humains qui se marchandisent, et une violence fiduciaire. La brutalité s’énonce et passe de mains en mains, de voix en voix, dans un décor sombre, urbain, marqué par l’indigence. Du 4 au 20 février 2022 rôdent sur la scène du théâtre éphémère de Nanterre des êtres en tension, dans une logorrhée verbale dont le décor dénué de toute humanité dévoile la profonde fragilité.

Par Cécile Rousselet

 
 
« Tant de noir, ça, non, je ne l'avais jamais vu »

 
DÈS LES PREMIÈRES MINUTES, la violence est palpable, dans la géométrie du décor à la fois labyrinthique et étrangement appréhendable. Les cubes d’un violet parme sombre, nus, les points de fuite peu identifiables, sont autant d’éléments déroutants qui pourtant nous paraissent familiers. Avant même l’arrivée des premiers personnages, Koch et Monique, on entend le bruit du vent, on devine les graviers au sol. Pas d’angoisse, seulement la simple appréciation d’une violence que nous savons inéluctable. Dans le noir, le spectateur ne peut que déceler les comédiens, les identifier par les ombres que les jeux de lumière projettent sur les blocs désaffectés signifiant les hangars. C’est un « négatif du drame » (Christophe Triau) qui se joue, et la scénographie répercute le comportement des personnages, notamment celui d’Abad, plus muet que silencieux, dont on ne sait s’il va émerger de la brutale pulsionnalité ou la seule tendresse envisageable sur ce quai.
 
MAIS L’ORIGINALITÉ DE LA MISE EN SCÈNE consiste sans doute dans les appels vers des points de fuite. L’écran numérique, en fond de scène, projette des imaginaires davantage que des réalités, quelques points lumineux, des plumes monstrueuses par leur taille et leur balancement asynchrone, un ciel tumultueux et orageux, et enfin un étendue maritime étrangement calme au moment où l’intensité dramatique de la pièce éclot. L’échappatoire que ces images pourraient constituer ne peut jamais vraiment exister, car l’aspect virtuel est ostentatoire. Le flou volontaire de nombre de ces tableaux, leur ouverture sur un refus de limites, contraste avec l’implacable huis-clos, trop net, que les blocs du quai imposent. Le rideau métallique, qui s’ouvre et se ferme, au centre de la scène, crée et ouvre des potentialités d’espaces davantage qu’il ne les délimite. Est-on là hors du réel ou inévitablement dans le trop-réel de la violence des rapports humains ? Ludovic Lagarce ne cesse de brouiller les repères, tout comme Bernard-Marie Koltès subvertit les codes du drame.

 

Pulsions et destins des pulsions


« Dans ce hangar, tout se vend et tout s’achète. La vie, la mort. Celui qui veut mourir, cet homme qui a profité du système capitaliste jusqu’à la nausée, devra monnayer sa mort avec ceux-là mêmes qu’il a spoliés. »

CE « GRAND TROU DÉGOÛTANT » (Monique) est habité par les bruits urbains, le silence de personnages incapables de communiquer, et pourtant en marchandage constant, comme ensuite entre le Dealer et le Client de Dans la solitude des champs de coton (1986). Le désir et l’argent se confondent chez Bernard-Marie Koltès, ce que la mise en scène rend de manière sensible. « Je suis prête à payer le prix que vous demanderez » dira Monique à Charles au centre de la scène, pour disparaître côté cour, et reparaître côté jardin après avoir accepté de « passer dans le noir » avec Fak. Si la Rolex et les cartes de crédit de Koch disparaissent rapidement, la tête de delco ou les clefs de la Jaguar, eux, passent de poche en poche, et suivent le même itinéraire d’un côté à l’autre de la scène.
 
LES PULSIONS SONT PROPREMENT animales. Les personnages sont habités par leurs corps, bestiaux : Charles se déplace sur le dos, tel le pou qu’il vient d’évoquer, Cécile, régulatrice de cette animalité des personnages autour d’elle, ordonne à Abad – ou aux lumières, qui alors perdent leur éclat – : « Couché ! ». Elle ajoute : « À nous voir comme cela, n’importe qui nous prendrait pour des chiens errants ». Car ce « combat de nègres et de chiens » est aussi celui d’âmes errantes. Si être chien, c’est ne pas laisser de trace, d’enfant derrière soi, si c’est déambuler dans le monde et disparaître comme si on n’avait jamais existé, la brutalité ne cesse de dissimuler, et donc de mieux signifier, la fragilité des personnages. Cet aspect de la pièce, programmé par le texte, est amplifié par la mise en scène. Le hasard de la blessure de Christèle Tual (Monique), peu avant le début des représentations, impose à la comédienne de se déplacer avec une béquille. Cette dernière servira à frapper Koch, mais elle produit aussi un renversement particulièrement intéressant des rapports entre les personnages. Devant soutenir son patron, qui ne cesse de hurler sa solitude devant la douleur, c’est elle qui, explicitement, paraît la plus fébrile. Les repères sont là encore brouillés, les personnages se renvoient les uns aux autres leur dénuement, cherchant un recoin, dans le labyrinthe des blocs, où épancher les soliloques inefficients de leur désespoir.
 


La mise en scène d’un Juste avant…


PAR LES JEUX DE MISE EN SCÈNE, Ludovic Lagarce rejoue la tension entre les personnages. Si tout est « sauvage » (Cécile), les doudounes et sweat-shirts aux couleurs criardes de plusieurs personnages détonnent, trop-urbain dans le vide de la scène. Tout comme la force du désir et la logorrhée de Charles, de Claire, de Cécile, que la diction des comédiens permet de rythmer, de ponctuer, et en même temps d’expirer, seules formes de vitalité à l’agonie sur un quai déjà mort. Lourdeur et légèreté, les plumes derrière les fenêtres semi-opaques donnent le ton. Cris et chuchotements : Abad ne parle pas, mais les mots de Charles susurrés à son oreille ou les caresses sur son blouson sont amplifiés par haut-parleur. Tout sur les planches du Théâtre des Amandiers semble potentialité. Les maigres flaques sur l’avant-scène, les petits bassins d’eau côté jardin, semblent l’appel de l’eau visqueuse à la tombée du quai, eau qu’on entend – lorsque Koch y tombe –, dont on ne cesse de parler, mais qui n’apparaît jamais que dans le virtuel du numérique, à la fin de la pièce. Ces formes de métonymies appellent à « passer de l’autre côté », dans le monde de la civilisation, sur l’autre rive.
 
LA VÉRITABLE TENSION, que le travail de Ludovic Lagarce rend avec justesse, se situe donc dans l’entre-deux d’une déjà-mort pourtant en train de mourir. Les rires mêmes de la salle, parfois francs, parfois gênés devant tant de violence, sonnent étrangement. Ils sont inopportuns, à l’image de Koch et Monique, et pourtant inévitables, assurances que toute vitalité s’invitant dans ce huis-clos portuaire ne pourra qu’être mise à mort.

« JE SUIS DEVANT UN MUR » : tout est dit ici de la performance des comédiens et de l’équipe de réalisation de Quai Ouest au Théâtre des Amandiers. On salue volontiers la présence sur scène de Micha Lescot ou Dominique Reymond, qui donnent à la pièce un souffle intenable mais électrique et addictif. Chaque spectateur ici rejoue ses propres pulsions, leur donnent un destin, sur les planches. Sur ces mêmes planches, en 1983, Jean Genet et Bernard-Marie Koltès se sont rencontrés. Quarante ans après, dans l’obscurité de ce quai désaffecté, nous allons désespérément au théâtre afin de nous voir, sur scène, tel que nous nous savons être[1].
 
C.R.
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à Paris, le 07/02/2022

Quai-Ouest, de Benard-Marie Koltès
Jusqu’au 20 février 2022
Théâtre Nanterre-Les Amandiers
Mise en scène de Ludovic Lagarce
Assistanat à la mise en scène, dramaturgie : Pauline Labib-Lamour
Scénographie : Antoine Vasseur
Lumière : Sébastien Michaud
Costumes : Marie La Rocca
Maquillage et coiffures : Cécile Kretschmar
Son : David Bichindaritz
Image : Jérôme Tuncer
Avec Léa Luce Busato, Antoine de Foucauld, Laurent Grévill, Micha Lescot, Laurent Poitrenaux, Dominique Reymond, Christèle Tual, Kiswendsida Léon Zongo

 
Réservations en ligne
 
Rencontre avec l'équipe artistique à l'issue de la représentation : 16 février 2022 à 22h
 
Toutes les informations sur le spectacle
 
Bande d’annonce du spectacle

 

[1] Jean Genet écrit : « je vais au théâtre afin de me voir, sur la scène (restitué en un seul personnage ou à l’aide d’un personnage multiple et sous forme de conte), tel que je ne saurais – ou n’oserais – me voir ou me rêver, et tel pourtant que je me sais être », in Jean Genet, Théâtre complet, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 2002, p. 127.

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