EN JANVIER 2026 A PARU MECANICIENS DE RUE. REPARER ET VIVRE, D'ABIDJAN AU GRAND PARIS de Sébastien Jacquot et Marie Morelle, aux Presses Universitaires de Lyon, résultat de plusieurs années d'enquêtes de terrain : celle menée entre 2015 et 2024 auprès des mécaniciens de rue dans le quartier de la Plaine Saint-Denis, qui a poussé les auteurs à enquêter également dans le quartier d'Abobo à Abidjan ; celle encore conduite, en partie avec cinq étudiants du Master 2 Aménagement et urbanisme de l'Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne (Lisa Abou Rjeily, Adèle Fourmigué, Gaëtan Jayle, Louise Nicolas-Sourdot et Nicolas Truffet, auprès d'élus, d'acteurs institutionnels et sociaux ; celle enfin pilotée par ces mêmes étudiants auprès de plusieurs garages solidaires en France. Un travail titanesque dont cet ouvrage est un aboutissement extrêment stimulant, faisant se répondre un matériau d'une très grande richesse et issu d'une grande variété de sources, et des moments de théorisation bienvenus, permettant de problématiser les données présentées.
Par Cécile Rousselet
 
LE PROPOS EST CLAIR, DES L'INTRODUCTION : « CE LIVRE S'INTERRESSE aux parcours de vie des mécaniciens de rue, à ceux qui réparent ces voitures dans des espaces en friche ou dans des quartiers populaires ; et il invite à comprendre des économies construites à la fois localement et de façon transnationale. » (p. 5) L’ensemble répond à l’hypothèse selon laquelle l’informalité « possède[rait] des effets structurants sur les économies et les sociétés urbaines au Nord », et « participerait à la production de ressources, influencerait les usages des espaces et mettrait à l’épreuve les pouvoirs publics » (p. 5). L’enquête, débutée dans les ruines d’une société industrielle en transition, témoigne de vies précaires dont l’« invisibilité sociale » (Le Blanc, 2009) est renforcée par l’invisibilisation matérielle due aux chantiers du Grand Paris. Au-delà du simple aspect économique, les auteurs explorent la dimension politique et morale de cette activité, cherchant à comprendre le rapport au travail et la quête de reconnaissance de ces « aventuriers » – c’est là le mot que ces derniers convoquent pour se désigner – qui luttent pour leur droit à occuper l’espace.


Une économie informelle à la Plaine Saint-Denis
 
PUIS, NEUF CHAPITRES DE CET OUVRAGE EXTREMEMENT BIRN CONSTRUIT interrogent les processus de « (dé)légitimation » et de « régulation » qui se déploient sur ces territoires périphériques et postindustriels (p. 15-16). Le premier chapitre s’attache à l’histoire du territoire de la Plaine Saint-Denis, s’appuyant sur des sources institutionnelles pour contextualiser les mutations du quartier. Les auteurs y analysent comment le passage d’un passé agricole et industriel à un pôle tertiaire intégré au Grand Paris a entraîné la disqualification d’activités populaires. Les politiques publiques à l’égard de la mécanique de rue s’inscrivent dans ces mutations structurelles où la « renaissance du territoire a aussi signifié la disparition de certaines activités » (p. 38), devenues illégitimes aux yeux des aménageurs.
 
LE DEUXIEME CHAPITRE DETAILLE LE FONCTIONNEMENT CONCRET de ces garages apparus dans les friches, dans ce contexte de transformations majeures. On y découvre un « univers social » complexe, « en marge de la réparation automobile », marqué par une « pluralité de sociabilités » où s’entremêlent réparation, vente et services informels comme la nourriture ou la coiffure (p. 53). Les auteurs soulignent l’existence de normes internes pour le partage de l’espace et une « compétence à pouvoir rester » (p. 47) malgré l’incertitude. Le garage y est défini comme un « espace populaire de consommation et d’offres de services à bas prix », marqué par des « appartenances plurielles » (p. 53) (clients et vendeurs peuvent échanger leurs rôles selon les opportunités), et où la légitimité repose sur la spécialisation et les compétences techniques.
 
SEBASTIEN JACQUOT ET MARIE MORELLE ANALYSENT ENSUITE dans le troisième chapitre les discours de justification des mécaniciens face à la disqualification de leur travail. Ils décrivent une véritable « éthique du travail » (p. 55), inscrite territorialement, qui imprègne la relation client et la fixation des tarifs. Cette économie de la négociation est indissociable d’un « paysage populaire de l’automobile » (p. 58) marqué par la précarité et la dépendance des clients. L’étude montre que ces pratiques s’inscrivent dans des « économies circulaires » fondées sur le réemploi et la sobriété, et qui encouragent des formes de partage, loin de l’opposition binaire souvent décrite entre garages officiels et informels.
 
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Économies locales, économies transnationales
 
LE QUATRIEME CHAPITRE, QUI OUVRE UNE DEUXIEME PARTIE DE L'OUVRAGE, opère le basculement vers la dimension transnationale en reliant le Grand Paris à Abidjan. Les auteurs montrent que les mécaniciens portent en bagage des savoir-faire acquis dans les casses d’Adjamé ou d’Abobo (Abidjan), produits de parcours migratoires marqués par la violence politique en Côte d’Ivoire : « L’informalité d’Adjamé et d’Abobo entre en résonance avec celle du Landy et des Fillettes. » (p. 91) Mais plus avant, « la construction d’identités et de subjectivités politiques qui se jouent pendant une décennie de crise politique en Côte d’Ivoire et les évictions fréquentes, en amont de la migration, [invitent] à appréhender la mécanique de rue et les mécaniciens de façon multisituée et à l’intersection de parcours de politisation, de parcours migratoires et d’un continuum d’expériences urbaines. » (p. 71), ce que les auteurs permettent aussi de lire lorsqu’ils analysent les répercussions des questions politiques ivoiriennes dans le Nord de Paris (par le récit de discussions houleuses entre mécaniciens, ou de trajectoires déterminées par ces contextes ivoiriens).
 
LE CHAPITRE SUIVANT APPROFONDIT CETTE DERNIERE IDEE, en explorant la quête d’« aventure » qui anime les mécaniciens. À travers des témoignages issus de leurs carnets de travail, les auteurs décrivent une « forme de vie » tissée d’affects pluriels – frustration, découragement et espoir – nécessaire pour tenir face à la vulnérabilité quotidienne, aux contraintes institutionnelles liées à l’obtention d’un titre de séjour, ou aux difficultés liées au travail et au logement, entre autres.
 
CES PRECARITE SONT ENFIN LUES AUTREMENT DANS LE DERNIER CHAPITRE de cette deuxième partie : « Continuités postcoloniales : un droit à vivre ». Ici, la notion d’« économie morale » permet de rendre compte, en partie, du sentiment d’injustice ressenti par les mécaniciens. Leurs expériences dévoilent des rapports de domination hérités de l’époque coloniale qui s’articulent à leurs aspirations à la mobilité et à une vie meilleure. Travailler dans la rue devient alors une manière de « résister en acte à des politiques urbaines et migratoires » (p. 119), au nom d’un « devoir moral » (p. 117) et d’un droit à la réussite économique et sociale, « inscriv[ant les] expériences du travail informel dans [les] expériences migratoires et [les] relations à l’État » (p. 119). Le chapitre se distingue par une étude fine des liens entre rapports sociaux, identités et dimensions genrées, marquée par une analyse passionnante des masculinités à l’épreuve des trajectoires migratoires.



Institutions, reconnaissances, transitions
 
LE SEPTIEME CHAPITRE PERMET D'APPROFONDIR LES « POLITIQUES PARADOXALES » des institutions, entre dépréciation forte et formes de tolérance (p. 121). En s’appuyant sur un corpus de presse, des sources institutionnelles (arrêtés municipaux, comptes-rendus de réunions d’immeubles, diagnostic social partagé de quartiers, etc.) et des entretiens avec des élus, les auteurs décortiquent la question « du contrôle public sur les usages de l’espace » (p. 128). L’analyse de la rhétorique répressive, par l’examen des champs lexicaux convoqués par la presse ou dans les logiques d’invisibilisation des garages, ainsi que l’étude des micro-aménagements urbanistiques visant à empêcher ces activités informelles, sont ainsi particulièrement éclairantes, articulées à moment de théorisation sur l’« illégalisme populaire » de Michel Foucault qui enrichit notre compréhension de ces rapports de force.
 
« LES BRICOLAGES DE LA RECONNAISSANCE ET DE LA FORMALISATION » (chapitre 8) interroge quant à lui les tentatives de pérennisation de l’activité via l’économie sociale et solidaire (ESS) ou des garages solidaires. Si la mécanique de rue a pu servir de « point d’appui » (p. 151) pour repenser l’aménagement et l’animation du quartier de la Plaine, le passage à la formalisation soulève de nombreuses limites. Les territoires opèrent des formes de négociation entre des « impulsion[s] entrepreneuriale[s] » (p. 147) de certains mécaniciens (comme monter une affaire d’import-export), impulsions intimement liées aux problématiques de liberté et d’« aventure » de leurs parcours migratoires, et des formes de reconnaissances institutionnelles (incubateurs, coopératives), qui engagent une réflexion sur l’économie locale et contributive (Bernard Stiegler) (à l’instar des cuisines communautaires collectives à la Plaine, citées comme exemple). Ces remarques, qui s’articulent à des questions de valeur sociale (p. 159), sont prolongées par l’étude des garages solidaires en France, abordée plus haut.
 
ENFIN, LE DERNIER CHAPITRE CONFRONTE LE CHANGEMENT DE PARADIGME pour une « mobilité durable » à ses conséquences sur les classes populaires, « amenant à interroger les croisements entre ville durable et ville populaire au prisme de la voiture. » (p. 161) La transition écologique transforme la voiture en un « appareil plus obscur », créant un décrochage avec la réparation traditionnelle ; les centres de traitement VHU (véhicules hors d’usage) posent différemment les questions de valorisation et de réemploi, invitant à penser de nouvelles formes de l’« économie politique du déchet automobile » (Jacquot et Morelle, 2023).



« Ils ont vécu à la Plaine forts de ces identités enchevêtrées. » (p. 189)
 
EN RESSORT UN OUVRAGE QUI OFFRE A LA FOIS UN EXPOSE fouillé et d’une extrême rigueur scientifique, liée tant à l’excellente maîtrise du sujet et de sa littérature critique qu’à l’engagement des auteurs et enquêteurs dans le terrain analysé, et un propos d’une très grande humanité. Les auteurs le reconnaissent, dès l’introduction : « Ce livre s’inscrit dans ces relations tissées petit à petit entre les mécaniciens et nous. C’est peu rapporté à leurs conditions de travail, aux moments de découragement quand les clients ne viennent pas, à l’inquiétude quand les familles restées au pays attendent l’argent de la ration alimentaire ou de la pension pour l’école, à la colère quand l’espoir d’un titre de séjour s’amenuise, mais aussi face à la force de leur conviction d’être légitimes et à leur capacité à tenir ce parcours qu’ils présentent comme une aventure. Par ce livre, nous remercions chacun de ceux qui a accepté de nous parler, de partager un repas ou un café. Nous espérons faire durer l’écho de leur aspiration profonde à faire reconnaître leurs présences et leurs droits, quelle que soit la menace récurrente de l’éviction et de l’expulsion. » (p. 18)
 
LE SPLENDIDE CAHIER PHOTOGRAPHIQUE, PROPOSANT UNE SERIE de six clichés du garage d’Ibrahim Seyni à Abobo (commune populaire du district d’Abidjan) en 2008, et six clichés de l’espace de mécanique urbain rue Germain-Tillion (Aubervilliers) en 2015, par Camille Millerand (découvrez son travail ici), participe d’ailleurs de cette dynamique, déplaçant notre compréhension du phénomène et le rendant tangible, actuel, visible parce qu’il est justement marqué par des formes d’invisibilisation dans l’espace. Sébastien Jacquot et Marie Morelle ajoutent : « Ce livre nous permet de nous rencontrer et de croiser nos récits, par le texte et par l’image » (présentation du cahier).
 
AUTANT D'ELEMENTS QUI PERMETTENT DE RENOUVELER NOS REGARDS – pour celles et ceux qui arpentent les rues du Campus Condorcet ou plus largement du quartier de la Plaine, tout autant que pour celles et ceux qui souhaitent, à distance, approfondir leur compréhension de la pluralité de tous les enjeux ici soulevés.

Cécile Rousselet
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le 20 mai 2026


Mécaniciens de rue. Réparer et vivre, d'Abidjan au Grand Paris

Sébastien Jacquot et Marie Morelle
Presses Universitaires de Lyon,
Janvier 2026.

217 pages,
20,00€
 
 
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