DANS LA BONBONNIÈRE DES WAGOWSKI, PARU EN MARS 2026 aux éditions Murmure des soirs, Coralie Vankerkhoven déploie un dispositif épistolaire d'une grande finesse pour retracer l'itinéraire de Wolf et Johanna Wagowski, de Bruxelles à l'abîme d'Auschwitz. Entre archives et fiction, ce roman-tombeau est aussi une longue adresse, à travers le temps et les générations, de Simone – la grand-mère de l'autrice – à ceux qu'elle ne s'est jamais pardonné de ne pas avoir cachés, et sauvés. C'est ainsi un itinéraire initiatique que le lecteur est amené à parcourir, sous la plume de l'autrice psychanalyste, diplômée en philologie romane et en Études théâtrales (UCL), un itinéraire à la recherche de clés pour comprendre – ou ne pouvoir que constater douloureusement – comment cela a pu arriver.

Par Cécile Rousselet


Un dispositif narratif complexe

LE ROMAN S'OUVRE SUR UNE SCENE DE JANVIER 1944, et plus spécifiquement sur un landau – force de vie au seuil du roman, qui ne cessera de battre au fil des pages malgré la violence à laquelle elle sera confrontée. Ce landau, c’est celui d’Anne-Marie, mère de l’autrice et fille de Simone, qui est une jeune employée découvrant avec hébétude la disparition de ses patrons, les Wagowski. Dans ce texte liminaire, l’arrestation apparaît comme dénuée de tout sens, et le point de vue adopté permet la multiplication de remarques marquant l’incrédulité du personnage.

FACE A CE NON-SENS, LA NARRATION SE DEPLOIE DANS UNE ANALEPSE brutale jusqu’en 1926 : c’est alors un roman épistolaire qu’on lit, suivant les échanges avec leurs proches de Wolf (Victor) Wagowski et son épouse Johanna (Jeanne), née Goldberg. Émigrés à Bruxelles, ils montent un commerce, avant de subir de plein fouet la violence de la « Solution finale ».
 
CES DEUX CENT PAGES SE TROUVERONT ÊTRE FINALEMENT le récit qu’Émile fait à Simone du destin de ses patrons, cette même Simone qu’on retrouve à la fin du roman, exactement là où on l’avait laissée à la page 19, avec son landau et sa stupeur. Mais, au détour de ce roman épistolaire, chiasme enserrant le destin de ces familles juives décimées dans un écrin, elle sera passée de l’incrédulité à la culpabilité.


Les forces de l'intime

LE CHOIX EPISTOLAIRE EST PARTICULIEREMENT PERTINENT : LA MULTIPLICATION des lettres privées échangées par Johanna et Wolf Wagowski avec leur famille et leurs quelques amis est un artifice redoutablement efficace pour construire une histoire médiatisée, donnant à voir toute la richesse de quotidiens pluriels, en multipliant les strates contextuelles, selon les lieux, les âges, les générations, les sexes et les personnalités des interlocuteurs. Les Wagowski à Bruxelles n’ont pas la même vision du monde, même, que leurs parents restés à ?ód?, ou encore que ceux qui émigrent ou font leur Aliyah. Les lettres traversent l’Europe (voire le monde) et les années, rendant perceptible le vécu intime de la violence nazie.
 
CE VECU INTIME EST D'AILLEURS D'UNE GRANDE RICHESSE DANS LE ROMAN, même bigarré. Le texte se joue en plusieurs langues (bien qu’écrit en français) : on entend « le polonais, le russe et ce yiddish qui m’écorche, garde-le pour toi, les oreilles... » (p. 31) Ce sont des « meshugenes » ou des « luftmenshn » (p. 106) qui hantent ces pages où l’on lit tant sur les tapisseries de salon que sur les difficultés économiques croissantes (p. 60-61), sur les speculoos que sur les rêves sionistes (p. 135), sur les pogroms (p. 127-128) que sur les incompréhensions croissantes entre Juifs émigrés en Occident et Juifs restés en Europe orientale (p. 55-57).
 
CAR LES LETTRES DEVIENNENT RAPIDEMENT LE THEÂTRE DE LA VIOLENCE, s’introduisant dans le cercle privé de manière croissante et envahissante. Celle-ci se donne d’abord à voir comme indices – ainsi en est-il des épisodes où les personnages subissent l’antisémitisme au quotidien. Mais passé la page 100, cette violence se densifie, la montée d’Hitler et de l’idéologie nazie est massive, elle frappe de plein fouet des personnages, comme dans la scène londonienne rapportée le 16 novembre 1937 par Martha à son amie Johanna Wagowski, la pancarte « Je souille la race allemande en couchant avec Israël » et les traces de coup (p. 155).
 
UNE VIOLENCE QUE L'INTIME REND PARTICULIEREMENT TOUCHANTE : « Nous partageons l'optimisme de Jeanne quant à ce monsieur Hitler et sa drôle de petite moustache : l'Allemagne n'est pas la Russie et on n'est plus au temps des pogroms. Il y a aussi une sorte d'apparente accalmie en Pologne qui pousserait à croire en des jours meilleurs. Pourtant, des siècles de persécution où l'on nous reprend d'une main ce que l'on nous a cédé de l'autre nous incitent à la prudence. Nous sommes et serons toujours considérés comme les responsables que ce soit des mauvaises récoltes ou de la hausse du prix du jambon. Avoir déménagé dans les beaux quartiers ne change rien : tu passes simplement de Juif parasite et bolchévique à Juif capitaliste. Itzakh relativise et je l'envie. Tu as eu sans doute raison de vouloir faire ta vie ailleurs mais l'antisémitisme ne connaît pas les frontières. » (p. 70) Les personnages, parce qu’ils ne connaissent que ce qu’ils peuvent deviner du destin qui les attend, se dessinent dans un pathos déchirant.


La petite histoire dans la grande Histoire
 
C’EST DONC LA PETITE HISTOIRE QUI SE FOND DANS LA GRANDE HISTOIRE. Loin d’être un poncif, cette formulation rend compte d’une autre caractéristique de la construction narrative de La Bonbonnière des Wagowski : l’introduction de documents historiques au milieu des lettres, respectant toute la cohérence chronologique et permettant de mettre chaque détail en perspective, comme dans un salon des miroirs – mais qui donne presque le vertige de l’Infinity Mirror Room de Yayoi Kusama. Tout donne à refléter le reste : l’extrait du journal de Goebbels en décembre 1929, le rapport de police du 30 mai 1930 puis la lettre de Johanna (Jeanne) Wagowski adressée à la police en réponse au refus administratif d’obtention du visa définitif belge, le tract du NSDAP [Parti national-socialiste des travailleurs allemands] (p. 63), les extraits de presse, de lois antisémites (p. 116-120), etc. Cette importance donnée aux archives était signifiée d’emblée, au seuil du roman : après le premier texte de janvier 1944 était glissé un premier rapport de police concernant Wolf Wagowski, préalable même au déploiement de l’épistolaire.
 
DE L'INSERTION DE CES DOCUMENTS NAÎT UNE POETIQUE DU CONTRASTE très efficace. Quelques mises en regard sont particulièrement réussies, dans un sens comme dans l’autre. Ainsi en est-il lorsqu’une lettre, s’achevant sur « Je te le répète : les nazis veulent notre mort […]. », est directement suivie d’un extrait de Mein Kampf (p. 159) ; ou lorsque le discours de Goebbels sur ?ód? comme ville hideuse (car juive) précède directement cette missive : « Chère marraine, Je suis tellement heureuse : j’ai reçu ma 1ère carte de la Saint-Valentin ! » (p. 202). Mais plus généralement, les contrastes entre forces vitales et puissances mortifères sont omniprésents dans le roman : de l’insouciance des premières lettres à la tragédie finale, les jeux de miroirs semblent aussi vouloir refléter les violences latentes derrière chaque événement joyeux, discordances éloquentes et poignantes par le hiatus qu’elles désignent.
 
L’HISTOIRE EST DONC DITE DE BIAIS, COMME SANS CESSE MEDIATISEE PAR L'INTIME. Avec beaucoup d’élégance, Coralie Vankerkhoven énonce les migrations forcées et les morts grâce à des « inconnu[s] à cette adresse » (p. 126), les persécutions grâce aux nouvelles qui se font de plus en plus pressantes (par la presse ou par les lettres). L’historien de la Shoah le sait : les écrits personnels sont une source de choix pour l’étude des savoirs en contexte de persécution. Ainsi, La Bonbonnière des Wagowski donne à entendre la force des rumeurs, les connaissances parcellaires progressivement acquises par les protagonistes : « Elle a reçu dernièrement une courte lettre de son cousin qui habite aux Pays-Bas : l'oncle a été arrêté chez lui et les nazis l'ont envoyé dans un camp appelé Dachaw (?). Je lui ai interdit de retourner au Comité : les histoires qu'elle y entend lui retournent le sang. » (p. 175).
 
TANT D'INCERTITUDE DANS CE POINT D'INTERROGATION MIS ENTRE PARENTHESES – artifice redoutable pour dire aussi la montée d’une angoisse, fabriquée ici par la narration au service des personnages. Le dispositif épistolaire, car il rend les silences et les à mi-mots, façonne la violence de ce qu’on ne comprend (au sens étymologique) que partiellement : « Nous vivons dans l’angoisse » (p. 175), « Tout semble se précipiter » (p. 180). Cette angoisse est donc celle de ce qui ne se dit pas frontalement ou factuellement, de ce qui ne peut être que vécu de manière parcellaire – comme tant de Juifs ont eu à le vivre –, et qui génère des « trous » sur lesquels le langage « opère sa prise sur le réel » (comme le disait Lacan dans son Séminaire XXIII, et comme Coralie Vankerkhoven, l’autrice et psychanalyste lacanienne, le donne à penser). Combler les « trous » : le pathos nait également de ces épreuves de lecture.


Un tombeau
 
LES LETTRES ET LES DOCUMENTS INSERES JOUENT DONC UN VERITABLE RÔLE de personnages dans le roman, un rôle narratif créant une pression inextricable sur les Wagowski. Peu à peu, les lettres administratives se font envahissantes, les violences tendent à remplacer les préoccupations du quotidien, voire la vie et l’existence même des protagonistes, effaçant jusqu’à leur voix lorsque le récit prend le relai des lettres pour décrire leur déportation (p. 268-273). Les êtres ont disparu, la mécanique de l’extermination prend le dessus.
 
C’EST AU LECTEUR D'OPERER UN TRAVAIL DE TISSAGE, de déblaiement et de terrassement. Combler les « trous » : c’est donc aussi à lui qu’incombe cette tâche, lire entre les lignes pour dessiner la violence là où elle commence à poindre, si discrètement même que ce n’est que parce que nous connaissons nos manuels d’histoire que nous pouvons la déceler. Lorsque Johanna écrit « Nous allons être heureux, Victor. » (p. 29), il doit entendre la violence qui s’abat sur ceux qui ne savent pas qu’ils ne seront pas heureux. Ce travail de reconstitution est promu par le texte : il est celui d’Émile et Simone en 1944, par l’analepse, celui de chacune des lettres qui cherche à sentir les indices de la persécution, de chacun des protagonistes pris dans l’Histoire. 
 
AU-DELA DE LA CHRONIQUE HISTORIQUE, LA BONBONNIERE DES WAGOWSKI se fait donc acte de réparation. Il est un tombeau poétique, celui de Mallarmé à Anatole, celui de Ravel à Couperin. La dernière lettre du roman est celle de l’autrice elle-même (Bruxelles, aujourd’hui), aux Wagowski, élucidant le propos de son ouvrage, né de la culpabilité de sa grand-mère, donc, mais aussi les étapes de son chemin, à elle, pour les retrouver et imaginer leur itinéraire jusqu’aux camps de la mort. Dans un texte qui se fait récit de sa propre genèse, elle assume l’entremêlement des fils de la fiction et de l’archive : « Très chère Jeanne, j'espère que vous ne m'en voudrez pas de vous avoir donné une famille que les historiens ou les férus de généalogie ne reconnaitront sans doute pas, d'avoir ainsi entrecroisé plusieurs fils qui, s'ils ne sont pas tout à fait vrais, n'en sont pas moins vraisemblables. » (p. 280) ; « Me pardonnerez-vous d'avoir imaginé pour vous les épisodes tristes ou gais, les moments infimes et multiples qui font que la vie qui s'écoule est à la fois banale et singulière ? » (p. 282)
 
DANS SA DERNIERE LETTRE, L'AUTRICE REND DE MANIERE SENSIBLE SA DEMARCHE (voire sa méthodologie), dans un écrit d’une grande honnêteté intellectuelle et d’une véritable générosité. Le roman est comme offert aux Wagowski, il devient le tombeau, la bonbonnière de porcelaine quittant le salon familial des Vankerkhoven – Simone n’avait jamais pu le rendre à leurs propriétaires – pour entrer dans l’espace de la mémoire de ce couple, mais aussi de tous les Juifs assassinés en Europe. Urne funéraire – où la famille de l’autrice n'a rien déposé « sauf peut-être ce récit imparfait » (p. 283), mais aussi souvenirs de bonbons et de bonheurs à jamais disparus, d’enfances et de landaus d’un passé tragiquement enseveli.


EN 2019, CORALIE VANKERKHOVEN PUBLIAIT SON ESSAI SE RÊVER RESCAPE. Essai sur des faussaires de la Shoah (lien vers notre compte-rendu). Déjà là, les questions de l’héritage de la Shoah, de la mémoire des persécutions, mais aussi de l’intrication de la fiction avec les faits « réels » (avec toute la complexité que ce terme peut avoir, surtout dans ce contexte), étaient sur le devant de la scène. En 2026, l’autrice signe un roman très dynamique, où la rigueur dans le travail de contextualisation n’empêche pas le texte de se déployer avec une grande inventivité. Un roman épistolaire, une bonbonnière, un tombeau qui « n’est pas, dans tous les cas, un point final au “Hier ist kein warum” (ici, il n’y a pas de pourquoi), tel que l’a rapporté Primo Levi dans Si c’est un homme. Six millions de morts empêchent-ils que l’Histoire ne se répète ? Hélas. » (p. 289, fin).

Cécile Rousselet
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le 07 juin 2026

 
La Bonbonnière des Wagowski,
Coralie Vankerkhoven

Editions Murmure des soirs
Parution 2026.
305 pages,
19,00€
 
Image de Une : Renoir, Fruit et Bonbonnière, © The Barnes Foundation, BF39.
Fig. 1. Le Vieux Marché de la place du Jeu de Balle dans les Marolles (Bruxelles), 1939 © CegeSoma.
Fig. 2. Inscription au Registre des Juifs - © Collection des Archives communales d’Anvers.
 
 
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