L`Intermède


AVEC LE FIRMAMENT, ECRIT DANS LA VEINE DE CARYL CHURCHILL ET DENNIS KELLY (L'Arche, 2022), Lucy Kirkwood s'impose comme une voix majeure de sa génération. Chloé Dabert, metteuse en scène et directrice du CDN-La Comédie de Reims, s'est emparée de ce drame qui se déroule en mars 1759, en plein coeur de l'Angleterre rurale entre le Norfolk et le Suffolk. Alors que tous les habitants du comté attendent le passage de la célèbre comète de Halley, Sally Poppy, une jeune domestique de 21 ans dont la vie n'a été que misère et corvées, est jugée coupable du meurtre d'une fillette. Celle de la puissante famille de notables de cette bourgade de province. Son amant, également reconnu coupable, est condamné à mort et pendu le matin même. Mais Sally "plaide le ventre" et affirme être enceinte, ce qui, si cela est vrai, lui permettrait d'échapper à la pendaison et de commuer sa peine en déportation. Un jury populaire de douze femmes est alors réuni. Exceptionnellement exemptées de leurs tâches ménagères quotidennes pour quelques heures, elles sont convoquées au tribunal pour décider si l'accusée dit la vérité.


Par Émilie Combes
 
ENTRE RÉALISME SOCIAL, DRAME, SUSPENS, HUMOUR ET ÉMOTION, l’écriture du Firmament nous saisit dès les premières scènes et le scénario s’avère extrêmement bien construit. Chloé Dabert apprécie en effet la précision de cette écriture dramatique très « écrite, qui emprunte autant aux ressorts du théâtre qu’aux découpages scénaristiques et qui raconte surtout très bien les histoires ». Une écriture qui a « du fond, des idées, des convictions, de l’humour ». La metteuse en scène a particulièrement été « séduite par la finesse des rapports entre les personnages et la façon dont l’humour finit toujours par nous amener vers le drame ».


Esthétique cinématographique et picturale

 
SI LA LANGUE DE LUCY KIRKWOOD SE NOURRIT DE LA TRADITION britannique et se trouve notamment influencée par Caryl Churchill – dont les pièces et nombreux textes radiophoniques présentent également une coloration féministe et sociopolitique –, elle l’est aussi par de nouvelles écritures scénaristiques empruntées au cinéma ou à la télévision. C’est dans une langue libre, très orale, faite à la fois de brutalité, de traits d’esprit et de modernité que le spectateur est rapidement plongé. La metteuse en scène a donc dû prendre en charge cette écriture très particulière au sein de laquelle la dramaturge est très présente. Cette dernière donne en effet énormément d’indications dès les didascalies liminaires, qu’il s’agisse de « Notes sur la pièce » : « Je  préfère  que  le  juge  soit  une  voix  désincarnée  mais  il peut être joué par un acteur supplémentaire », « Les  mères  de  famille  peuvent  être  de  toute  origine,  il  est même  essentiel  que  le  groupe  soit  représentatif  de  la  population actuelle de l’endroit où la pièce est jouée »… ou bien de « Notes sur le texte » : « – indique une interruption abrupte. / indique des répliques qui se chevauchent. * indique deux répliques qui commencent en même temps. , sur une ligne séparée indique un temps, une respiration, un changement du cours de la pensée du personnage. Les mots entre crochets ne sont pas prononcés ».
 


CHLOÉ DABERT FAIT ALORS LE CHOIX DE METTRE EN SCÈNE la pièce comme un thriller, de jouer des différentes focales, des différents champs, du panoramique au gros plan. A l’entrée dans la salle, le spectateur constate la présence d’un écran qui fait office de rideau de scène. Après l’affichage d’un titre « La Nuit en question », l’écran-rideau s’ouvre et dévoile un décor sommaire. Nous plongeons in medias res dans une scène de conflit entre Sally et son mari qui découvre la robe de sa femme tâchée de sang. Pause. La scène est interrompue par l’écran qui s’abaisse, et produit un effet de cut. L’écran permet alors de projeter un second titre « Tâches ménagères » puis douze tableaux mouvants mettent en scène douze femmes occupées à des tâches ménagères aussi pénibles que variées, propres à l’époque.
 
LA METTEUSE EN SCÈNE TIRE PARFAITEMENT PARTIE de ce théâtre en costume pour traiter également la lumière et créer une esthétique très picturale, qui n’est pas sans évoquer les toiles de Vermeer. L’accent est mis sur les corps grâce à des plans de plus en plus rapides et rapprochés. Et nous retrouvons ensuite au plateau, tout au long de la pièce, ce traitement à la fois pictural et narratif de l’image. L’enchaînement des tableaux permet en effet une forme de fluidité très cinématographique, et ce malgré le huit clos. Le travail sur les contrastes, les jeux de positionnements et de lumière ne met cependant pas à distance le regard du spectateur. Malgré l’esthétisation de la scénographie, il n’en demeure pas moins que la dimension très organique – avec la présence sur scène de suie, d’urine, de sang – et le rapport très violent au corps – palpation, instruments gynécologiques, coups, meurtres – nous projettent dans une empathie émotionnelle forte à l’égard des personnages.
 

Huit clos et portraits de femme

 
APRÈS DOUZE PORTRAITS EN ACTES ET MUETS, LE RIDEAU se relève à nouveau sur l’huissier de justice qui se rend chez Elisabeth Luke. Étant la sage-femme du village, Lizzie paraît tout indiquée pour intégrer le jury. Elle semble tout d’abord se désintéresser totalement de l’affaire, et se montre d’ailleurs très critique à l’égard de la famille Wax endeuillée. Mais lorsqu’elle apprend l’identité de la coupable et qu’elle comprend que les autres femmes convoquées pour la juger ont l’intention de la condamner, elle accepte de rejoindre les autres jurés : onze femmes, nobles ou plus modestes, de tous âges – jusqu’à avoir mis au monde vingt-et-un enfants –, des femmes en proie à leurs désirs, à leurs tourments, enceintes ou stériles, parfois endeuillées mais toutes soumises aux déterminismes sociaux, historiques et biologiques, ce qui n’est pas sans rappeler les romans naturalistes de Thomas Hardy et sa célèbre Tess d’Urberville. À travers leurs échanges à la fois houleux et emprunts d’un humour pince-sans-rire, c’est un portrait de la société d’hier, mais aussi d’aujourd’hui, que Lucy Kirkwood nous livre.
 
TOUTES SONT ENFERMÉES DANS UNE SALLE DU TRIBUNAL, « sans nourriture, boisson, feu, ni chandelle », dans l’espoir qu’elles se mettent unanimement d’accord au plus vite. La tension est palpable, certaines veulent en finir vite – pour cause de « poireaux à tirer », de bouffées de chaleur ou parce qu’elles sont déjà décidées – tandis que d’autres semblent déterminées à prendre la bonne décision et à faire bon usage du pouvoir qui leur est octroyé. Elles sont tiraillées entre leur morale, leurs a priori, leur dignité, et accablées par le corps social et cette fenêtre d’où émane – dès qu’elles l’ouvrent – les passions déchaînées de la foule qui attend, insatiable, un nouveau spectacle de pendaison. Mais si les hommes sont ici réduits au silence – l’huissier assiste aux délibérations mais n’est pas autorisé à s’adresser et à répondre aux jurés – ou sont juste bons à vociférer sous les fenêtres du tribunal, les douze femmes apparaissent comme autant d’héroïnes silencieuses du quotidien et s’imposent comme les piliers de la société où elles mènent bien seules les combats.
 

Prendre le pouvoir

 
SANS AUTRE EXPERTISE QUE LEUR EXPÉRIENCE DE FEMME, elles doivent donc statuer sur la condition de Sally. Elizabeth qui la défend plus ardemment que d’autres, savoure la rare opportunité qui leur est donnée d’avoir un pouvoir décisionnaire sur les événements dans un monde régi par les hommes. Trop peu éduquées, cantonnées à leurs tâches domestiques et à leurs rôles d’épouses et de mères, soumises aux desiderata des hommes, elles peinent à exister par et pour elles-mêmes. Leurs délibérations au sein de ce jury populaire apparaissent alors comme un acte d’affirmation et d’élévation individuelle.

MAIS QUE FAIRE DE CE POUVOIR DONT ON N’A PAS L’HABITUDE ? Le prendre, s’en remettre à d’autres, ou l’exercer selon ses critères personnels ? Dans une tirade magistrale, Lizzie pose la question de la justice, de la dignité et de la nécessité de se libérer des carcans sociaux : « Parce que chaque carte qu’elle a eue en mains aujourd’hui et depuis des années était mauvaise parce qu’elle a été condamnée par des hommes qui prétendent être sûrs de choses dont ils sont parfaitement ignorants, et maintenant on est assises là à les imiter, à essayer de rendre gouvernable une chose ingouvernable, je ne vous demande pas de l’apprécier. Je vous demande d’avoir de l’espoir pour elle, afin qu‘elle sache qu’elle en mérite de l’espoir. Et si vous ne pouvez pas le faire pour elle, pensez alors aux femmes qui seront dans cette pièce quand la comète reviendra, et comme elles trouveront nos esprits inflexibles, comme elles auront honte, qu’on nous ait accordé notre propre autorité et qu’on en ait fait l’exacte copie de ce qui se passe en bas […] ».
 
IN FINE, LA MAJORITÉ SE SENTIRA RASSURÉE DE FAIRE appel à un homme, médecin, persistant ainsi à se soumettre à une autorité indiscutable. De même, alors que le résultat de la délibération laissait entendre une issue favorable pour la condamnée, c’est le pouvoir de l’argent et l’ascendant social qui altèrent le verdict. Le drame s’ajoute au drame, montrant définitivement les femmes comme des victimes de leur condition.
 

1759 et aujourd’hui

 
CHLOÉ DABERT A ÉTÉ SÉDUITE PAR LE FAIT QUE « LA PIÈCE part d’un fait divers posé dans un contexte lointain et paraît néanmoins très actuelle dans sa forme et ses préoccupations ». Par la scénographie même, conçue par Pierre Nouvel, la metteuse en scène combine deux époques. Les costumes de Marie La Rocca renvoient en effet à la garde-robe dix-huitièmiste – coiffes, corsets, superpositions de tabliers et jupons qui circonscrivent les corps – tandis que le décor, minimaliste et noir et blanc, renvoie à un espace-temps plus contemporain. Cette fusion temporelle se manifeste également par la manipulation d’une langue volontairement anachronique – qu’il s’agisse du vocabulaire, les « putain ! » abondent, de la syntaxe ou encore des intonations –, permettant un jeu plus souple et incarné.
 
PLUS QU’UNE CONFRONTATION DES ÉPOQUES, IL EN RESSORT une réelle volonté de télescoper les périodes afin de penser la place des femmes dans la société, de questionner les libertés acquises ou non depuis le XVIIIe siècle, ou encore de constater la survivance alarmante de préjugés concernant la vision du corps féminin. Et si certains anachronismes génèrent des situations cocasses voire franchement drôles, certaines répliques résonnent curieusement avec notre présent. En creux se dessinent donc des résonances fortes avec les combats féministes actuels, qu’ils aient trait au traitement du corps féminin, à sa méconnaissance – « Je trouve très curieux qu’on en sache plus sur les mouvements d’une comète à des milliers de kilomètres d’ici que sur le fonctionnement du corps d’une femme », ironise l’une d’elles –, à la domination patriarcale, mais aussi à cette charge mentale qui transforme leur vie en sacerdoce.
 
LA MISE EN REGARD DES ÉPOQUES REND LEURS DÉBATS PROBANTS, et on mesure à chaque instant les écarts et les constantes entre elles. Le Firmament parle de manière plus générale de nos sociétés contemporaines, de la question de la justice sociale, du déterminisme de classe, du passé colonial, de la condition des femmes, mais pas de façon revendicative ni frontale. « Je suis davantage intéressée par un texte dont les entrées sont multiples et qui nous raconte d’abord une histoire avant de chercher à nous délivrer un message ». C’est un théâtre qui pose des questions plutôt que d’apporter des réponses ou de donner des leçons et qui laisse de la place au spectateur pour réfléchir. « Cette histoire est racontée avec ce qu’on est toutes, sans avoir besoin d’en rajouter dans le militantisme. L’idée, c’est de proposer un spectacle qui alimente le débat jusqu’au coup de théâtre final. »
 
LE FIRMAMENT EST DONC UN MAGINFIQUE HUIT CLOS CHORAL, empreint de réalisme social tout autant que de références à la figure diabolique et enchanteresse de la femme, où Lucy Kirkwood inscrit la petite histoire dans la grande, « nous rappelant que nous sommes dans une révolution perpétuelle comme celle que la comète de Halley entreprend ». Si le patriarcat et la domination de classe sont triomphants, les douze femmes, malgré leurs individualités, parviennent à s’unir dans une force sororale qui n’est pas dénuée d’espoir.

 

Emilie Combes
-------------------------------
le 17 mai 2024


Le Firmament,
de Lucy Kirkwood,  adapté par
 Louise Bartlett
L’Arche est éditeur et agent théâtral du texte représenté
Mise en scène : Chloé Dabert
Scénographie, réalisation : Pierre Nouvel 
Avec : Elsa Agnès, Sélène Assaf, Coline Barthélémy, Sarah Calcine, Bénédicte Cerrutti, Chloé Dabert, Gwenaëlle David, Brigitte Dedry, Olivier Dupuy, Andréa El Azan, Sébastien Éveno, Anne-Lise Heimburger, Asma Messaoudene, Océane Mozas, Léa Schweitzer, Arthur Verret
Collaboration artistique : Sébastien Éveno
Lumière : Nicolas Marie
Son : Lucas Lelièvre
Costumes : Marie La Rocca
Maquillage, coiffures : Judith Scotto


du 14 au 17 mai au TNBA, Théâtre national de Bordeaux en Aquitaine
Plus d'informations ici.
 
Crédits Photos © Victor Tonelli


D`autres articles de la rubrique Scènes