L`Intermède
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LA RÉCENTE DIFFUSION EN STREAMING sur Canal+ du film Soeurs d'armes (2019) de Caroline Fourest, ainsi que sa sortie en DVD et Blu-Ray, est l'occasion de le revoir et de revenir sur ce film qui a fait l'objet de violentes controverses au moment de sa sortie en salles le 9 octobre 2019. Précédé par la réputation de polémiste de sa réalisatrice, ce film avait profondément divisé les avis et les critiques et avait déclenché une polémique d'une rare violence dans les médias. À présent que cette polémique est terminée et que la tension autour de ce film est retombée, le moment semble opportun pour revenir sur sa réception et sur son interprétation. Les critiques se sont enflammées autour de l'image de l'islam que Caroline Fouret proposait, ainsi que sur les inexactitudes historiques ou politiques dont son film était accusé. Mais peut-être une intérprétation autre, qui ne soit ni historique ni politique, est-elle susceptible  d'éclairer le film d'une nouvelle manière. En réinscrivant le film dans le registre symbolique du sacré, qui est celui-là même que convoque Caroline Fourest dans les réponses à ses critiques, il est possible de l'approcher comme une parabole apocalyptique, celle-là même décrite par l'Apocalypse de Jean dans le passage où la femme affronte le dragon, la bête de l'Apocalypse.

Par Christian Walter

SOEURS D'ARMES RACONTE UNE HISTOIRE : celle d’une jeune yézidie, Zara (Dilan Gwyn), dont la vie quotidienne heureuse dans un village syrien est soudainement confrontée à la terreur de l’organisation État islamique (Daech) au moment où les soldats de Daech pénètrent en territoire syrien et arrivent au village. Tout bascule, et se succèdent alors des scènes d’horreur (les hommes sont tués, les femmes sont emmenées pour être vendues comme esclaves sexuelles aux combattants de Daech, les enfants sont séparés de leurs parents et enrôlés comme futurs martyrs de la cause islamique) que l’on suit pendant toute la première partie du film, avec des portraits de personnages secondaires intéressants, comme par exemple un frère et une sœur français musulmans qui ont quitté la France pour venir s’engager auprès de Daech et qui partagent leur logement avec un officier de Daech d’origine anglaise, "Al Britani" (Mark Ryder), celui-là même qui va acheter Zara comme esclave sexuelle : les deux Français désapprouvent la venue de Zara chez eux. On suit les vexations quotidiennes et les humiliations que subit Zara, ainsi que la violence qui lui est imposée par les autres femmes de Daech. On suit aussi la manière dont la police religieuse de Daech fait régner l’angoisse dans les rues. caroline fourest, cinema, soeurs d`armes, yezidie, kurde, combat, femmes, féminisme, daech, guerre, résistance, esclavage, apocalypse, sacré, amira casar, camilia jordana, dilan gwyn, maya sansaPuis l’oncle de Zara parvient à l’exfiltrer du village où elle est retenue prisonnière et Zara arrive dans un camp de réfugiés yézidies situé à la frontière, où elle retrouve le reste de sa famille. Commence alors la seconde partie du film.

CETTE SECONDE PARTIE s’ouvre par l’engagement de Zara auprès de la brigade internationale de femmes kurdes de Syrie avec le geste symbolique de la remise d’un foulard autour de son cou par le commandant (Korkmaz Arslan), foulard qui matérialise son engagement dans cette brigade, le lieu où elle va découvrir celles qu’elle appelle ses "sœurs d’armes". Suit alors une autre série de portraits, celles de femmes combattantes dont on a déjà vu la présence au début du film, lorsque le convoi qui emmène Zara et les autres femmes yézidies vers le village de Daech est attaqué. Une scène montre l’une de ses femmes surnommée Snipe (Nanna Blondell), une afro-américaine tireur d’élite de l’armée américaine en Irak, qui tue à plusieurs centaines de mètres le combattant de Daech qui discutait avec le chauffeur du bus de la qualité de sa cargaison d’esclaves sexuelles. Cette partie du film décrit la vie quotidienne de la brigade internationale et la personnalité de sa cheffe (Amira Casar). Arrivent alors dans cette brigade deux jeunes françaises, Kenza la musulmane (Camélia Jordana) dont la sœur a été tuée en Algérie par des fondamentalistes musulmans, et Yaël la juive (Esther Garrel), dont on apprendra qu’elle a fait son service militaire en Israël. La progression de cette partie du film conduit à la troisième partie, l’arrivée sur la ligne de front de la brigade internationale. Cette partie est musicalement annoncée (dernière image avant le décor de guerre à 1h18 du film) par le chant des partisans, l’hymne de la Résistance français durant l’occupation par l’Allemagne nazie, pendant la Seconde Guerre mondiale. Commencent alors les scènes de bataille, la guerre elle-même, avec l’affrontement direct de la brigade internationale à Daech dans une ville-frontière de la Syrie, une bataille de rues. La cheffe de la brigade dira à un moment : "Pendant des milliers d’années, les hommes en guerre sont passés sur le corps des femmes mais là, pour la première fois, ils nous craignent".

UNE FOIS LA BATAILLE DE RUE TERMINÉE, non sans perte du côté de la brigade internationale, commence alors la quatrième et dernière partie du film, l’attaque de la place-forte de Daech dans laquelle est toujours prisonnier le frère de Zara. À la suite d’une audacieuse opération de commando, Zara parviendra à retrouver son frère et à éviter qu’il ne se fasse sauter avec la charge explosive dont l'avait chargé le commandant de la place-forte. Kenza mourra dans l’attaque. La fin du film montre une émotion qui accompagne la commémoration des actes de guerre et de résistance des femmes.
 

Cygne noir ou signes noirs ?

SOEURS D'ARMES COMMENCE comme dans tous les films qui relatent des histoires de catastrophes : au début, la vie heureuse se déroule paisiblement, dans l’insouciance et la gaieté, dans le quotidien des joies et des peines, une vie ordinaire faite de plaisirs simples et de gestes habituels, une routine qui est porteuse de paix, dans un cadre lui-même propice à cette paix, ici un village yazidi dans le nord de la Syrie en 2014. Puis tout bascule dans l’horreur. La catastrophe survient, laissant chacun sans voix et sans ressources, démuni et désemparé devant le flot furieux d’événements que, la veille encore, étaient inimaginables. Ainsi, dans Le Monde d’hier, Stefan Zweig décrit-il l’Europe insouciante à l'orée de la guerre de 1914.

COMME SOEURS D'ARMES, beaucoup de films commencent ainsi le récit d’un drame humain et historique, insérant une tragédie personnelle dans une tragédie politique ou sociale. Par exemple, Mayrig(1991) d’Henri Verneuil décrit les jours heureux de la famille Zakarian en Turquie avant la décision de Mehmet Talaat Pacha (1874-1921) de lancer en 1915 ce qui sera appelé ensuite le génocide arménien. Mayrig dépeint l’avant du génocide en accentuant les scènes heureuses pour mieux faire saisir l’horreur des massacres qui vont suivre et la manière dont personne ne peut imaginer, avant, ce qui se passera, ensuite. caroline fourest, cinema, soeurs d`armes, yezidie, kurde, combat, femmes, féminisme, daech, guerre, résistance, esclavage, apocalypse, sacré, amira casar, camilia jordana, dilan gwyn, maya sansaDe la même manière, La Déchirure(1984) de Roland Joffé montre la fin de la ville de Phnom Penh juste avant et juste après l’entrée des Khmers rouges dans la ville. Même si chacun attend avec anxiété ce qui peut arriver, personne n’imagine l’horreur des camps khmers pendant la durée du régime du Kampuchéa démocratique. Des scènes d’anthologie, comme l’évacuation des derniers ressortissants américains par hélicoptère alors que la limousine officielle amène l’ambassadeur pour embarquer, donnent cette impression de violence latente, contenue, mais présente, et qui va déferler sur le Cambodge. On pourrait aussi faire référence à La Liste de Schindler (1993) de Steven Spielberg, qui décrit l’entrée des troupes allemandes en Pologne et le basculement de la vie des juifs de Cracovie qui, du jour au lendemain, passent de leurs appartements confortables au ghetto. Voilà des films qui présentent tous un basculement : on passe du bonheur quotidien à la terreur quotidienne.

ON POURRAIT ÉTENDRE CE SCHÉMA et la notion de basculement à ce qui avait été appelé les "films catastrophe" dans la production hollywoodienne des années 1970 avec par exemple Airport (1970), La Tour infernale (1974), L’Aventure du Poséidon (1972), Tremblement de terre (1974), Deep Impact (1998), Le Jour d’après (2004) et évidemment La Guerre des mondes (2005) dans ses multiples versions. Il suffit de lire les titres de ces productions pour entrer dans la problématique des films : la terre tremble, les mondes s’affrontent, l’impact est énorme, et personne ne pouvait prévoir le jour d’après (la catastrophe). Il y a un "avant" et un "après" la catastrophe. La catastrophe est naturelle (un tremblement de terre, une éruption volcanique, un astéroïde qui percute la Terre, une tornade dévastatrice) ou d’origine humaine accidentelle (un court-circuit provoque un incendie) ou les deux (une vague scélérate renverse le paquebot Poséidon). Dans ces films, la catastrophe est considérée à la manière d’un "cygne noir" dans le sens popularisé par Nassim Taleb, un événement qui paraît totalement imprévu alors qu’en réalité tout existait pour le prévoir mais qui n’était pas vu pour diverses raisons, soit d’aveuglement idéologique, soit d’aveuglement économique, dans les deux cas une trop grande confiance dans une théorisation fausse du monde. Dans le cas du naufrage du Poséidon, on croit qu’aucun risque n’existe et par ailleurs les contraintes financières nécessitent de ne pas se détourner de la route prévue malgré la vague qui est annoncée. Dans le cas des génocides, personne n’arrive à imaginer ce qui pourtant était en germe dans les programmes idéologiques dont le contenu était disponible avant qu’ils ne soient mis en pratique (comme par exemple Mein Kampf). Les signes noirs précurseurs sont là, mais cachés aux yeux de la plupart, qui ne peuvent ou ne veulent les voir. Et on appellera ensuite "cygne noir" ce qui auparavant relevait de signes noirs.

DANS SOEURS D'ARMES, Caroline Fourest veut nous dire : les signes noirs étaient là, sont là depuis longtemps, mais nous ne voulons pas les voir. D’où le film : pour les faire voir, les montrer, et, au-delà, dans cette exhumation cathartique, faire saisir une autre réalité que celle que l’histoire déroule dans cet affrontement à la frontière de Syrie entre la bridage internationale des femmes et les combattants de Daech.


Polémiques

ON TROUVERA SUR LA PAGE WIKIPÉDIA du film l’ensemble des critiques positives et négatives qui ont été faites dans la presse française. Une première série de critiques s’est voulue définitive, sans autres commentaires que ceux se concentrant sur la mise en scène estimée maladroite ou mauvaise. caroline fourest, cinema, soeurs d`armes, yezidie, kurde, combat, femmes, féminisme, daech, guerre, résistance, esclavage, apocalypse, sacré, amira casar, camilia jordana, dilan gwyn, maya sansaDonnons-en ici deux exemples : "Bien que très documenté, Sœurs d’armes s’avère souvent artificiel, maladroit dans le scénario comme dans la mise en scène" (Télérama), ou encore : "Rien ne nous est épargné dans ce récit ultra-démonstratif qui se veut féministe mais aligne rapidement tous les clichés des films de garçons à gros bras au point de déraper dans la complaisance, accentuée par l’utilisation pompière du ralenti et de la musique" (Le Journal du Dimanche). Pour d’autres critiques, l’intention est bonne, voire louable, mais malheureusement gâchée par la mise en scène. À nouveau, deux exemples : "Si les intentions sont nobles, le récit n’en finit pas d’aligner les poncifs du genre et confine à la naïveté" (Les fiches du cinéma) ; "Si le sujet est indispensable – on ne rappelle et salue jamais assez le courage de ces femmes –, le film est dispensable, tant il cède à un pathos prévisible, qui englue le drame dans la guimauve. Ces héroïnes martyres sont écrasées par les clichés, et le souffle épique n’est en fin de compte qu’un petit vent sec" (Le Nouvel Observateur). Enfin une troisième série de commentaires a considéré le propos lui-même, pour le critiquer en tant que tel. Par exemple : "un film de fiction équivoque et embarrassant" (Libération), "un film de propagande décevant" (France Culture), "un djihad antimusulman" (Ajib.fr). Et des critiques ont mis en avant l’inexactitude historique du film, par exemple le Collectif des combattantes et combattants francophone du Rojava (CCFR) qui considérait que "la fiction n’est pas un passe-droit permettant de s’affranchir de la réalité d’un conflit en cours".

LES CRITIQUES LES PLUS POSITIVES l’ont été précisément pour ces mêmes raisons, au nom de l’intention de la réalisatrice. Par exemple : "Rares sont les films d’action où l’on peut – de manière très basique, certes, mais si réjouissante – se projeter à la place d’une héroïne guerrière. On ressort et on regrette presque de n’avoir pas été combattre à leurs côtés" (Charlie Hebdo). Ou : "Avec Sœurs d'armes, son premier film, l'essayiste rend un hommage poignant aux combattantes kurdes. Avec force et détermination" (Paris Match).


Réponses
 
CAROLINE FOUREST A RÉPONDU à ces critiques en mobilisant différents registres d’argumentation. Un premier registre est celui d’une identification personnelle avec les femmes yézidies et les combattantes kurdes. Dans Allo Ciné(9/10/19), elle explique que le personnage de Zara a été pour elle central : "Ce qui arrive à Zara (…) justifie toute cette guerre". Elle laisse entendre qu’elle trouve dans cette lutte une forme d’incarnation personnelle : "Je voulais être dans la peau d'une yézidie (…). Je ne voulais pas raconter l’histoire d’une survivante, je voulais être dans sa peau comme dans celles des combattantes kurdes qui allaient leur faire payer. Le cinéma permet tout ça."

CES PROPOS RENVOIENT à une autre série d’arguments qui apparaissent dans un deuxième registre : celui des engagements politiques passés de Caroline Fourest : "Cette histoire est devenue la catharsis de tous mes engagements". Elle voit dans ce conflit une résonance de ses combats antérieurs : "l’histoire de Sœurs d’armes s’est imposée [à elle] après les attentats de Charlie Hebdo car elle réunit toutes [ses] passions, toutes [ses] obsessions aussi, sans doute" (nos italiques). Dans Le Monde (6/10/19), cette "nécessité" est précisée : "Je ne serais pas arrivée là si je n’avais pas été rattrapée par le flot d’émotions accumulées au fil de vingt ans de combats, et trop longtemps contenues, notamment après les attentats de Charlie et de Paris. J’avais longtemps résisté, refoulé ma peine, gardé mon calme, maintenu un cap, misé sur la raison, un journalisme d’enquête et d’explication (…) J’ai senti un bouillonnement intérieur, un trop-plein d’émotions qu’il fallait que je transcende pour qu’elles ne me consument pas. Le cinéma m’a offert une nouvelle voie. La liberté de la fiction m’est devenue vitale". Vient alors le déclencheur : "Une vidéo diffusée sur les réseaux sociaux, dans laquelle on assiste à la foire aux esclaves et où l’on voit des combattants de Daech, rigolards, évaluer les petites yézidies, yeux bleus, yeux marron, qu’ils sont prêts à échanger contre un pistolet. Vous vous souvenez ? Cette scène était un sommet de racisme, de totalitarisme misogyne, de déshumanisation. Elle me hante. Je ne peux pas passer à autre chose". La rencontre entre un terrain émotionnel chauffé à blanc et une émotion de trop provoque la décision de se lancer dans l’écriture d’un film. Ce sera un film, et un film de guerre : "Il faut l’ampleur du cinéma pour raconter cette histoire inouïe qui combine un sommet d’oppression misogyne et un sommet de puissance féminine. J’écris donc un film de guerre. Un film de guerre féministe !" L’objectif sera de toucher le plus grand nombre, bien au-delà des cercles de spécialistes ou des lecteurs des essais : "Le cinéma me paraît être un outil tellement plus puissant, plus profond, qui permet d’entrer en communion avec des foules de gens différents".

UN QUATRIÈME REGSITRE de réponses est mobilisé, celui du plaisir pris à réaliser ce projet grâce entre autres à la fonction cathartique du tournage. Ainsi "le tournage a été jubilatoire. J’ai pu jouer avec les symboles qui me hantaient". On met en scène et cette mise en scène permet d’entrer dans ses démons et de les faire vivre. Évidemment il faut partir de situations réelles, comme par exemple la bataille de Kobané mais au fond, ce qui compte, ce n’est pas la bataille elle-même mais ses enjeux, qu’il s’agit d’isoler et de rendre saillants visuellement : "Ce film n’est pas un tract, et j’en suis fière. C’est une fiction. Les scènes de combat y sont forcément plus spectaculaires que dans la vraie vie, où 90% du temps consiste à attendre, parfois des bombardements". Ici on entend presque une déclaration de foi selon laquelle, au fond, peu importe l’exactitude historique des situations, il s’agit juste de faire comprendre quelque chose à partir de ces situations.
Enfin apparaît le dernier registre d’argumentation : "Des gens sont partis combattre pour des motifs d’une noblesse absolue, car ils voulaient défaire un totalitarisme d’une saloperie absolue (…). Il y a un vrai combat symbolique, plus fort que dans une guerre classique" (nos italiques). Ce qui résume le personnage de Zara : "Je rejoins mes sœurs d’armes pour venger mon père et retrouver mon frère". Le mot choisi par Caroline Fourest est clair. C’est le mot "absolu", celui qui implique une lutte absolue, une lutte à mort. Et tout sera, dans ce qu’elle déclare, mis au service de l’illustration de cette lutte à mort. Le film fera apparaître les ressorts profonds de cette lutte à mort, leur dimension métaphysique.


Au coeur de la violence

IL EST INTÉRESSANT ICI de comparer le film de Caroline Fourest avec deux autres films traitant du courage féminin, La Source des femmes (2011) de Radu Mihaileanu et Et maintenant, on va où ? (2011) de Nadine Labaki. Ces deux films présentent également une insurrection des femmes face à la domination masculine, par des moyens différents dans chaque film. Mais il existe une différence sensible entre ces deux films et Sœurs d’armes : Caroline Fourest ne se contente pas de filmer sympathiquement des femmes qui se révoltent mais qui, en définitive, acceptent – ou ne cherchent pas à renverser – le système masculin, ce qui laisserait à la révolte et à la sororité leur caractère bon enfant. Non, la démarche de ces deux films lui semble trop conciliante et pacifique. caroline fourest, cinema, soeurs d`armes, yezidie, kurde, combat, femmes, féminisme, daech, guerre, résistance, esclavage, apocalypse, sacré, amira casar, camilia jordana, dilan gwyn, maya sansaIl lui faut davantage. Elle présente des femmes qui ont été confrontées à la violence extrême et qui partent en guerre militaire contre celle-ci. Et il ne s’agit évidemment pas de n’importe quelle violence : pour styliser à l’extrême la violence masculine, Caroline Fourest a choisi l’idéologie de Daech. Ainsi Sœurs d’armesse présente comme une parabole paroxystique sur la guerre féministe. "Entrer dans l’histoire c’est entrer dans la haine", disait Malraux. Avec Sœurs d’armes, Caroline Fourest nous fait entrer dans l’histoire au cœur même de la haine. D’où les aspects perçus comme naïfs par les critiques, car cet axe d’entrée dans le conflit syrien gomme évidemment les différentes particularités géographiques ou politiques, qui pourraient venir affaiblir le propos parabolique du film. Finalement, les explications de Caroline Fourest amènent à envisager son film comme une tentative d’aller Au cœur de la violence, pour reprendre le titre de l’ouvrage de Jean-Marie Tézé (1998) illustré en couverture par Le Portement de Croix de Gand (1508) de Jérôme Bosch.

Les ingrédients qui ont conduit à la réalisation de ce film sont donc multiples : identification personnelle aux femmes yézidies et aux combattantes kurdes par empathie, aboutissement des engagements politiques passés avec leur charge émotionnelle en attente de résolution, choix d’un média à capacité de projection forte et plaisir cathartique de pouvoir jouer avec ses enjeux personnels dans la mise en scène, et finalement le cri du cœur, une lutte à mort au cœur de la violence.


Shiva danse sur le monde


PEUT-ON ALLER PLUS LOIN ? À certains moments, Shiva danse sur le monde, et un cycle de destruction-création s’enclenche dans un paroxysme de violence sacrée. Il semble alors éclairant de porter sur le film Sœurs d’armes un regard emprunté au symbolisme sacré, en considérant la lutte à mort des femmes contre Daech par le prisme de la danse de Shiva et la victoire de la femme sur l’homme dominateur.

CETTE DANSE DE SHIVA rappelle la scène de l’Apocalypse de Jean dans laquelle la femme affronte le dragon, puis le terrasse. Celui-ci figurerait alors l’adversaire de Shiva, cette tête du démon primordial, Apasmârapurusa : "Un grand signe apparut dans le ciel : c’était une femme enveloppée du soleil, la lune sous les pieds et une couronne de douze étoiles sur la tête. (…) Un autre signe apparut dans le ciel ; c'était un grand dragon rouge feu (comme Apasmârapurusa), qui avait sept têtes et dix cornes, et sur ses têtes sept diadèmes (…). Mais la terre secourut la femme: elle s'ouvrit et engloutit le fleuve que le dragon avait lancé de sa gueule". La création du nouvel ordre cosmique est associée à la destruction simultanée de la bête primordiale (Apasmârapurusa, le dragon) qui asservissait la femme. La "libération" de la femme de la bête entraînerait à sa suite la "libération" de l’homme, les deux sexes étant sous l’emprise d’Apasmârapurusa ! Ainsi la danse créatrice de Shiva (ou la femme de l’Apocalypse de Jean) sauve le monde.
En ce sens, le film de Caroline Fourest dépasse de loin les aspects historiques ou politiques qui en constituent le terreau réaliste, et auxquels on a trop souvent voulu le réduire.  Il s’agit d’une véritable parabole apocalyptique.


C. W.
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À Paris, le 7 octobre 2020

Soeurs d'armes, un film de Caroline Fourest
Avec Dilan Gwyn, Amira Casar, Camélia Jordana, Maya Sansa



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