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L`interlude du jour

 
 
 
 
 
valere novarina, theatre 71, agnes sourdillon, claire sermonne, metatheatre, langage, poetique, corps
 
"VIVIER DES NOMS". C'est le titre d'un carnet où Valère Novarina notait les noms de ses personnages, chaque fois qu'il lui en venait un à l'esprit. "Plusieurs milliers de noms me sont venus ainsi, comme dictés, je ne les retouche jamais. Lorsque je n'écris plus, je dessine les personnages à l'encre rouge et à l'encre noire... D'autres jours, je les écoute et ils parlent." Ainsi, peu à peu, de ce surgissement est né ce carnet qu'entrouvre l'Enfant Animal à la fin du Vrai Sang, mis en scène par le dramaturge en 2011. S'y sont accumulés ce que l'auteur appelle des anthropoglyphes, une multitude de noms qui prolifèrent dans l'espace dramaturgique. C'est la seconde fois que Novarina explore cette floraison de patronymes, après Le Drame de la vie, mis en scène en 1986, qui laissait déjà libre cours au déploiement de 2587 noms. Dans Le Vivier des noms, 1100 personnages sont évoqués, appelés, présentés, au cours de cinquante-deux scènes indépendantes, véritable magma poétique, où les mots se caressent et s'évitent, en dévoilant la condition humaine.
 

Par Emilie Combes

 
valere novarina, theatre 71, agnes sourdillon, claire sermonne, metatheatre, langage, poetique, corpsLA SCÉNOGRAPHIE SE LIMITE à des dessins, reproduits sur de grands panneaux rectangulaires blancs qui dament le sol, comme des cartes qui forment un tapis de jeu, et qui seront parfois dressées à la verticale. Les figures humaines, animales, esquisses abstraites, qui émergent de traits minces, sont unies par leurs couleurs – rouge et noire, auxquelles fait écho le costume de l’Historienne – et leur style. À la manière des mots, la peinture est une matière, le dessin une écriture. Selon Philippe Marioge, "la peinture de Valère Novarina peut cohabiter avec son écriture, à condition d’être inscrite dans une structure géométrique ; la scénographie doit aider le spectateur à accéder à la profusion chaotique du double langage novarinien grâce à un ordonnancement rigoureux de l’espace. […] On pourrait comparer la scénographie à un squelette sur lequel devront se greffer les muscles picturaux, la chair des acteurs et le souffle des mots. […] Le texte de Valère Novarina est le résultat d’une accumulation de matière verbale, et d’un long travail de rangement dramaturgique dans un ordre mathématique. […] Ce qui est donné au regard – donc à l’écoute – c’est l’acteur proférant une matière verbale, se détachant sur une matière picturale. La scénographie ne se fait pas voir, elle aide à voir et à recevoir ; c’est un facilitateur de sensations".
 

Exhiber la dramaturgie

 
LORSQUE LE PREMIER PERSONNAGE entre en scène, le spectateur est d’emblée plongé dans la machinerie théâtrale, où les personnages sont conscients de leur nature fictive et remettent en cause le principe de mimesis. Ainsi, celle qui ouvre la pièce, la « Créatrice » – incarnée par l’admirable Agnès Sourdillon – se contente d’énumérer et de décrire, telle une didascalie vivante, avec une minutie excessive et espiègle, les lieux et les décors absents que le spectateur devra lui-même imaginer en les superposant à ce qui est présent. Allégorie moderne du Prologue qui lance l’intrigue, et qui s’assure en frappant l’air de son balai "qu’il n’y a pas de quatrième mur". Puis entre l’Historienne – incarnée par une impressionnante Claire Sermonne –, et l’histoire commence. Il ne s’agit plus ici de faire voir une réalité absente, mais d’appeler – L’Homme qui…, La Femme à…, L’enfant…, Celui qui…. – et ainsi de rythmer les scènes. Durant toute la pièce, elle indique qui entre, qui sort, qui est présent, énumère les nombreux noms de ceux qu’on voit, ou qu’on ne voit pas. Éclairée seulement par la rampe – clin d’œil à une tradition dramaturgique, supprimée dans la scénographie moderne dès la fin du XIXème siècle ? – l’Historienne se situe entre tradition et modernité, sorte de prêtresse qui, pour susciter ou ressusciter une présence, nomme les choses, convoque devant le public des personnages qui après quelques mots, un chant, retournent au néant.
 
ÉLARGISSANT L’ESPACE DRAMATURGIQUE, Novarina étire l’action jusqu’au hors-scène : en coulisse, le chien Uzedent sait qu’il n’apparaîtra plus, les Antipersonnes préparent un mauvais coup, l’Acteur fuyant autrui démontre le contraire de sa pensée ; tandis que sur scène, les multiples personnages passent, meurent, chantent, accompagnés d’hommes en noir, les Ouvriers du drame, qui installent et déplacent les objets sur scène avant d’avouer soudain "souffrir de ne pas avoir la parole".  valere novarina, theatre 71, agnes sourdillon, claire sermonne, metatheatre, langage, poetique, corpsÀ l’inverse de la voix imposante et solennelle de l’Historienne qui construit la pièce, l’Ouvrier, régisseur muet, meuble et déconstruit l’espace scénique, mais c’est peut-être lui qui en tient les ficelles.
 
LES ACTEURS DÉCIDENT SOUDAIN de rejouer un passage de L’Acte inconnu. Pause. Les personnages redeviennent des personnes, les acteurs s’interpellent par leurs noms réels, s’adressent au régisseur, demandent davantage de lumière. Novarina et les acteurs jouent avec la mémoire du spectateur, qui, depuis huit ans, a changé, ou est peut-être mort, et installent des résonances d’un texte à l’autre. Pour le dramaturge, "les espaces communiquent, il y a une organisation d’échos, un corps résonnant…" Les adresses au public sont pléthores, et alternent entre volonté d’établir une complicité – lorsqu’un personnage se met tout à coup à chanter et tente de trouver un moyen d’entrer en communication avec lui – ou au contraire d’établir une distance : "Seigneur public, cesse de nous faire à ton image !". Les remarques métathéâtrales exhibent la mise en scène tout au long du spectacle et permettent d’une certaine manière de mettre en question le rapport au réel : le théâtre est-il reproduction ou transposition du réel, art naturel, artificiel, superficiel, vérité, grossissement, caricature ? Le théâtre se veut-il simple miroir ou travestissement de la réalité ? Et c’est surtout une interrogation sur la qualité du langage qui est suscitée.
 

Poétique du mot

 
PAS DE FABLE, MAIS DES MOTS, des refrains et des logorrhées articulées qui comblent le vide scénique et donnent corps aux personnages. Les noms et la langue, tels sont les véritables objets du spectacle. On aurait en effet bien du mal à résumer la pièce, ou bien dire de quoi ça parle : de jeux sur les sonorités et la prononciation, de rêveries sur les noms, de fascination pour les chiffres, de réflexion sur le genre des mots, de délires absurdes par la substitution de voyelles… Tout cela s’accumule sur scène, sans autre logique que celle de l’invocation litanique des mots, de l’exploration du langage, et de son impact sur l’humain.
 
LA SUCCESSION DES SCÈNES trouve peu à peu son liant dans l’atmosphère onirique. Les séquences sont décousues, dépeignent des fragments de vie sans filtre, et les absurdités abondent : "Ma mère n’a pas eu d’enfants", "En tout lieu, où que nous nous trouvions, nous nous félicitons de la présence de nous-mêmes", "Taisez-vous un instant que j’entende ce que disent vos yeux"… Derrière le nonsense,  c’est la dimension poétique et insolite du texte qui nous interpelle. La scène devient un espace ludique où le personnage, figure humaine multiple, se réinvente sans cesse par le biais d’un langage lyrique d’où émane une bouleversante intensité : "Le langage est de la dynamite. Je m’étonne beaucoup qu’aujourd’hui le théâtre semble l’oublier – au profit des actes transgressifs, des ambiances insupportables... […] Dans le théâtre du langage, j’ai l’impression d’avoir à faire à des forces. Chaque phrase, chaque mouvement de sens agite un champ de forces – comme un accident ou un événement de la nature. […]. Nous avons à observer sans cesse cette « physique du drame » qui peut nous délivrer ou nous assujettir." A travers une sorte de "Comédie humaine" moderne, Novarina nous pousse à repenser le rapport de l’homme à l’animal, l’utilité et le pouvoir du langage.
 

Matérialité de la langue

 
LE NOM, C’EST DÉJÀ LE THÉÂTRE, il fait surgir la figure humaine, "il esquisse rapidement une silhouette. […] Nous sommes faits de notre nom autant que de chair". Face au spectateur, le langage prend corps sur scène, agit, se répand, dans une pratique quasi performative de la parole. Voici qu’il paraît matériel, que les lettres sortent – littéralement – de la bouche des personnages, que le théâtre apparaît comme l’action du langage. Selon Novarina, la parole agit à travers l’espace, transgresse le plateau et touche le public : "Il faut rendre les mots à l’espace, au pluriel de l’espace, à sa chair. Percevoir à nouveau le langage comme une onde, un fluide. J’ai toujours pensé la linguistique comme une partie de la physique des fluides." valere novarina, theatre 71, agnes sourdillon, claire sermonne, metatheatre, langage, poetique, corpsLe langage est une onde de sens et de son, la seconde étant plus rapide que la première. Et cela peut se mesurer. La réponse du spectateur au langage scénique se fait par vague, de manière plus ou moins rapide. Au hasard des répliques, chacun vibre à son rythme, les rires se propagent puis s’éteignent, notre esprit se nourrit de la chair du verbe.
 
POUR NOVARINA, le théâtre est bien un moyen d’entrer dans le corps résonateur de la langue. La langue est corps qui résonne, à la fois résonnant et résonance. Le théâtre sert à reprendre conscience que toute représentation plane du langage est fausse. Au contraire, ce dernier agit en volume, dans notre corps, dans le corps de l’acteur, dans l’espace : "Je vois le théâtre comme le lieu du redressement du livre. Keímeno, qui en grec moderne signifie « le texte », désigne quelque chose de couché, de gisant... Le texte gît, et l’acteur le redresse, le ressuscite. On va au théâtre reprendre conscience que le langage n’est pas une chaîne de concepts mécaniques mais un fluide, une danse, une matière vive. […] Les mots retrouvent dans l’espace leur volume. Il est très beau que dans notre langue le « livre » soit aussi un « volume ».  On ne pénètre jamais assez profondément dans la partition, dans les sens, dans les sons, dans les rythmes...". Novarina parvient à nous faire capter la profonde matérialité du souffle de l’acteur, l’énergie d’un langage créateur qui se déverse. Il renoue avec le sens originel du théâtre, lieu où l’on regarde, et nous fait contempler le langage, qui s’y fait visible. Le Vivier des noms serait alors ce réservoir où les mots meurent aussitôt qu’ils sont prononcés, où la langue proférée est semblable à une onde, diffuse, située hors de tout ancrage, et où Novarina laisse le public libre de construire quelque chose "à partir de ce qui est ici éparpillé, cassé, mystérieux.".  
 
 
E. C.
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à Paris, le 21 janvier 2017


Le Vivier des noms, de Valère Novarina,
Jusqu’au 26 janvier 2017,
Puis en tournée Les 2 & 3 février 2017 à l’Hexagone, Scène Nationale de Meylan.
Texte, mise en scène et peintures : Valère Novarina
avec Ivan Hérisson, Julie Kpéré, René Turquois, Dominique Parent, Claire Sermonne, Agnès Sourdillon, Nicolas Struve, Valérie Vinci…
Théâtre 71
3 Place du 11 Novembre, 92240 Malakoff
Mardi, vendredi à 20h30,
Mercredi, jeudi, samedi à 19h30
Dimanche à 16h
Tarifs : tarif normal 27€/tarif réduit : 18€, 13€, 9€
Rens. et réservations : 01 55 48 91 00 / billetterie@theatre71.com
 
Exposition sur Valère Novarina, au foyer-bar du Théâtre, jusqu’au 26 janvier.




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