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PARTIR EST UN ARRACHEMENT, une dépossession. Partir revient à basculer dans le vertige d’une expérience sensible démesurée. Si celle-ci peut s’avérer salutaire, rien ne viendra pour autant contrebalancer l’angoisse galopante qui l’accompagne. La liberté tant espérée, dont le revers est la chute dans l’angoisse, cette "angoisse sale et grisante" qui ravage le narrateur de Madame Edwarda (1941) de Georges Bataille, deux œuvres d’auteurs québécois la réclament à corps et à cris : Hélène Frédérick et Michaël Trahan. Un roman d'un côté, un recueil poétique de l'autre, où la pensée radicale du créateur d’Achéphale se laisse entendre dans un écho puissant. L'Intermède y consacre deux articles, donc, publiés simultanément sous forme de dyptique. Après Forêt contraire d'Hélène Frédérick (à lire ici), plongée dans la poésie de Michaël Trahan avec son Noeud coulant.

par Martin Hervé


UNE ALLUMETTE CRAQUE, le nœud échappe des mains et un gouffre aussi vaste et profond que la nuit engloutit tout. Le premier livre de poésie de Michaël Trahan, Nœud coulant, ne traîne à sa suite ni bagages ni cartons. C’est que le départ ne se définit pas seulement du point de vue du mouvement extérieur : l'immobilité spatiale peut dissimuler le vaste chantier d’une expropriation intérieure de soi par soi. Chaque mot de Nœud Coulant se conjugue dans la grammaire de la perte, de l’engloutissement, d’un fracas ininterrompu. Le monde n'y a ni fin ni fond, chaque pas se solde par une nouvelle chute, car le réel échappe sans cesse, fuit à l’orée du regard. Celui qui se met en chasse du réel, un trou bordé de crocs le guette à l’autre bout du tunnel : "une voix murmure encore : / qu’est ce qui te retient /à toi-même". Comment donc résister à cette voix non pas suave ni moqueuse, mais ô combien tentante – voix intérieure animée par la propre pulsion d’anéantissement du sujet ?


La voix du pire 

LE NŒUD SE RESSERRE. Au bord de l’abime, l’être prêt de disparaître a la vision d’un noir incommensurable, un noir qui va au-delà de l’envers du blanc, car ce "noir ce n’est pas / tout ce qui ne respire pas / c’est là où ce qui brille / brise au-delà de lui-même". Un noir total, de nuit et d’encre, une noirceur et en même temps une lumière, lumière-noir projetée à l’instar de l'outrenoir de Pierre Soulages, noir effarant de dévoilement, à défaut de connaissance, et au sein duquel "bang : retentit la voix du pire / une allumette craque et le monde se renverse". Tout s’ouvre alors chez le poète : cœur crevé, "œil le plus nu", puits ou blessure, bouche enfin fendue pour crier ou partir dans un rire tonitruant. C’est parfois une seule et même chose. L’ancien voyant s’improvise réceptacle du spectacle de pur effroi. Mais, au lieu d’être pulvérisé, comme il aurait pu le croire de prime abord, il vient à penser qu' "on ne parle pas / de la même façon / dans le noir". Fort de ses "mots d’échafaud", ces scories langagières rapportées de son face-à-face avec le néant, le poète retrouve la virulence antique, sa puissance d’explosion et de fascination. L’hybris encastrée dans sa mâchoire expulse une vérité crue. Puisqu’il demeure "des éclats de temps / auxquels seule la nuit / donne visage", la confrontation avec l’innommable est le passage obligé pour tout arpenteur des abîmes.


NOMBREUX SONT LES SIGNES qui tracent un chemin de Bataille à Michaël Trahan. Le jeune auteur a ainsi achevé il y a trois ans un mémoire de maîtrise sur la réception de l’œuvre de Sade. L’importance des textes du Divin Marquis pour la réflexion critique et philosophique de Bataille est bien connue. Par ailleurs, tant chez Bataille que chez Michaël Trahan, le sacré et la mort, "une église / ou un abattoir" comme écrit le second, mènent tels deux canassons irrésistibles le char du poète. Les motifs récurrents des poèmes serrés de Nœud coulant – la corde, la lune, le cœur, la bouche, l’allumette, le puits –, s’offrent comme autant d’outils mis à la disposition du poète-sacrificateur prêt à s'immoler sur l’autel de la langue. Souverain bataillien, l'écrivain l’est du moment qu’il reconnaît qu’ "une fois les pieds au fond / j’ai su ce que c’était tomber / graver sur le noir un autre /ton de noir".


Dent noire 

LA CORDE QU’EMPOIGNE le poète, cette corde qui n’est certainement plus celle du rappel, il tâche de la nouer à sa dent la plus noire, mais la "dent noire" n’est-elle pas aussi cette dent gagnée par la cause enténébrée, par l’envers terrible du visible? Une dent grosse de mort, que l’on retrouve dans les vers de L’Archangélique de Bataille : "Nouer la corde du pendu avec les dents d’un cheval mort". Pareille image échappe de fait aux codes d’écriture de la langue commune. Comme il se devait, les recherches universitaires de Michaël Trahan portent aujourd’hui sur les limites du lisible dans la poésie française. Retirer son chicot malade du noir revient donc à affronter le tremblement procuré par le réel, à ouvrir une brèche, une blessure, sur un non-savoir sidérant. La corde, la dent, et pour finir le cadavre : la trinité bataillienne de l’angoisse. Il est, à ce sujet, significatif que la proposition de poèmes de Michaël Trahan pour le Prix de poésie de Radio-Canada 2013 soit intitulée Toutes mes dents. Sur le seuil du trou insondable de l’effroi, qui est paradoxalement le négatif et le prolongement de la source sexuelle débordante, les mains s’agrippent vainement au souvenir d’une corde. Les enfants sont tombés, les jambes brisées. Adultes inquiets désormais, ils ramassent leurs dents avant de chavirer dans cette expérience intérieure dévastatrice.

Michaël Trahan livre donc le spectacle d’un monde pris entre le nœud d’une corde et le craquement de l’allumette. Mis à jour par l’éclat de l’écriture, l’angoisse y est reconnue pour ce qu’elle est, invariable et immuable sans doute, stupeur de l’homme face à l’ineffable de sa disparition et de sa solitude, que les trépassés nous rappellent depuis leur absence assourdissante car, "au fond de moi cent visages / se nouent sans un bruit". Angoisse qui est aussi l’apanage de l’homme libre, selon Kierkegaard, puisque le sujet angoissé est celui qui est mis en face d’un choix et de l’infinité proprement vertigineuse des possibles à sa portée. Noeud coulant, tout comme Forêt contraire d'Hélène Frédérick, fait donc résonner les mots de Bataille, pour qui l’érotisme, entendu comme espace de liberté originelle, est "l’approbation de la vie jusque dans la mort" (L’Érotisme, 1957). Son inséparable envers, l’angoisse, pourrait donc se penser comme la libre approbation de la mort jusque dans la vie. Mis en branle tant par les caresses que par le frissonnement du langage, l’homme est enjoint à se jeter consciemment dans l’inconnu d’un saut signant tant sa perte qu’un couronnement. Hélène Frédérick et Michaël Trahan témoignent du fait que la littérature, une fois encore, tire hors de soi et invite à faire taire la peur pour mieux ouvrir les bras à l’angoisse.

M.H.
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À Montréal, le 18 septembre 2014

Forêt contraire
d’Hélène Frédérick
Verticales, 2014


Nœud coulant
de Michaël Trahan
Le Quartanier, 2013


Lisez l'article consacré à Hélène Frédérick en cliquant ici
 
 




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