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PARTIR EST UN ARRACHEMENT, une dépossession. Partir revient à basculer dans le vertige d’une expérience sensible démesurée. Si celle-ci peut s’avérer salutaire, rien ne viendra pour autant contrebalancer l’angoisse galopante qui l’accompagne. La liberté tant espérée, dont le revers est la chute dans l’angoisse, cette "angoisse sale et grisante" qui ravage le narrateur de Madame Edwarda (1941) de Georges Bataille, deux œuvres d’auteurs québécois la réclament à corps et à cris : Hélène Frédérick et Michaël Trahan. Un roman d'un côté, un recueil poétique de l'autre, où la pensée radicale du créateur d’Achéphale se laisse entendre dans un écho puissant. L'Intermède y consacre deux articles, donc, publiés simultanément sous forme de dyptique. Avant Noeud coulant de Michaël Trahan (à lire ici), excursion dans la Forêt contraire d'Hélène Frédérick.

par Martin Hervé


"J’AI ENVIE D’ÊTRE SEULE un moment, de voir ce qui peut apparaître quand il n’y a plus rien d’humain", confie la narratrice de Forêt contraire à son ami Antoine lors de son arrivée à Montréal. Leurs retrouvailles n’ont en rien l’allure d’une fête car elle cherche à fuir au plus vite le béton et les dettes contractées en France. Le chalet familial à Inverness, loin de la route et des centres urbains traversés de lumières, paraît donc le repère idéal. Dans ce pavillon de bois gagné par une végétation dense, l’héroïne du roman d'Hélène Frédérick tend à comprendre celle qui fut son passé, ainsi qu’à larguer les amarres d’un monde si souvent écœurant. Pourtant, la proximité de la nature n’est en rien synonyme d’un serein conciliabule avec soi-même.


La vie sauvage

DANS LA TOUFFEUR DE LA FORÊT automnale, elle fait la connaissance d’André, un ancien comédien en quête non pas du passé mais de sa chienne fugueuse. Au gré de leurs rencontres et devant son obstination à lui cacher son prénom, André la baptise Sophie – nouvelle pierre apportée à l’édifice croulant de sa personnalité. Une autre rencontre, de papier et de mémoire cette fois, survient lorsque "Sophie" retrouve au milieu d’une pile de livres la biographie d’un homme qu’elle a connu, un militant politique allemand, Lukas Bauer, dont la mélancolie l’a poussé à se jeter dans les eaux du Saint-Laurent. Du vivant de Lukas Bauer, les face-à-face étaient épisodiques, leur relation se lovant dans le creux distendu des quinze secondes d’une unique étreinte. Entre André et Lukas, entre la présence fuyante du vivant et l’empreinte tenace du mort, se dessine un réseau de regards, de non-dits et de souvenirs au milieu duquel le "triumvirat" de la narratrice, réparti entre son moi intérieur, son avatar social Sophie et Elle, celle qui fut avant l’arrivée à Inverness, cherche un nouvel agencement. Est-ce alors étonnant que le récit écrit par le personnage de Lukas s’appelle Les Liens ? Afin d’apaiser la cacophonie qui la compose, Sophie consent à accepter l’offre d’André de construire sur le lopin de terres qu’il lui cède un cabanon bien à elle. Elle y rêvera d’accueillir Lukas Bauer au sein de ce qu’elle espère devenir une maison des fictions.

C’EST QUE SOPHIE est une lectrice affamée. Dans les cartons ramenés de Montréal, elle récupère des ouvrages d’Anaïs Nin, de Bertolt Brecht, de Georges Bataille également. Il n’est pas anodin que le livre sous lequel elle redécouvre Les Liens soit justement L’Histoire de l’œil. Sans le savoir, Sophie paraît guidée par l’impératif bataillien d’un érotisme salvateur, sauvage et sacré. Sa fougue ne conçoit aucune limite, et surtout pas dans le sexe, point d’ancrage à partir duquel son questionnement se déploie. C’est que tout a concouru pour elle à en venir à ce constat : "Une chose est sûre, pour plusieurs dont je suis, il n’y aurait jamais eu de liberté sans l’arrivée de la première forme qu’elle avait pu prendre en secret, dès l’enfance : l’érotisme."


Le sexe et le masque 

AINSI, C'EST BIEN LE SEXE, si rarement évoqué de manière frontale, qui conduit l’ire silencieuse de Sophie. De cette "liberté qui me brûlait entre les jambes", elle tire sa folle énergie et ses moments de torpeur. Sophie boit tous les soirs, court se jeter dans un lac sous la lune ronde. Si, comme elle le dit, elle se laisse porter par les flots à défaut de savoir nager, elle apprend pourtant dans son retrait à Inverness à se noyer, à avancer au milieu des eaux troubles et, enfin, à embrasser le sourire carnassier lové dans le creux de la béance sexuelle. Sophie, c’est donc ce personnage épris d’absolu, haïssant le conformisme et les petits arrangements avec le quotidien, et pour qui le retour dans le chalet familial est avant tout un pèlerinage visant "à s’abreuver à la source débridée du sexe", source contraire, pour reprendre le titre du livre, source double de jouissance et d’angoisse face à l’Autre. En ce sens, Sophie devient une figure irrécupérable, hétérogène au sens où l’entendait Bataille, indéfiniment imperméable à la marche du monde et à la norme.

L’ANGOISSE, AUSSI APPELÉE "vertige du possible" par Søren Kierkegaard, se manifeste par l’indétermination et la multiplicité des objets sur lesquels peuvent se fixer la peur et l’attention du sujet. La forêt d’Inverness, dense et inhabitée, semble dès lors un creuset d’élection où pourrait s’épanouir l’effroi impalpable. Pourtant, sous la plume d’Hélène Frédérick, il semble plutôt que ce sont les visages des hommes qui la suscitent. Un pullulement affolant que les personnages du livre endiguent par une prolifération de postiches et de masques. L’écrivaine est, en effet, loin d’être novice dans l’art des dupes. Dans son premier roman paru en 2010, La Poupée de Kokoschka, les faux-semblants étaient comme à demeure, s’épanouissant dans l’entre-deux d’un échange de lettres entre le peintre autrichien Oskar Kokoschka et une costumière engagée afin de réaliser une poupée imitant au plus près les traits de son amante disparue. Là encore, une peur sourde gagnait la narratrice à chacune des pages de cet inquiétant dialogue épistolaire. Ici, c’est sur invitation d’André que Sophie se plie à un jeu de rôles masqués où les identités s’échangent, se diffractent et, ultimement, se réduisent à l’os de la seule gestuelle.

À CE JEU, ELLE SE RÉVÈLE étonnante, et cela n’a rien de fortuit puisque ses jours se sont résumés jusque-là à "cette peau de femme que j’ai prise l’habitude d’enfiler". Or, si le jeu propose, non pas de tutoyer les disparus, mais de saisir au mieux ce qui relie Sophie au souvenir de Lukas Bauer, très vite le pouvoir médiumnique du masque réveille en chacun les loups endormis, les fantasmes tempétueux et les morts jactant silencieusement. Jusqu’à ce que le rideau se lève et que la mascarade tombe, les solitudes et les failles communiquant à nouveau dans une étreinte où les vertiges se reconnaîtront mutuellement pour ce qu’ils sont, des "vertiges du possible", et s’appréhenderont, enfin, face à l’éclat d’une allumette ou dans la sensation d’un nœud se nouant autour de la gorge. Sans faire l’addition de ses moi passés et présents, la narratrice de Forêt contraire aura donc appris à vivre sa liberté et à faire sienne le néant inscrit entre chacune des facettes de sa personnalité. Créatrice de liens impossibles, elle pourra certes s’avouer divisée, mais démesurément libre.


M.H.
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À Montréal, le 18 septembre 2014

Forêt contraire
d’Hélène Frédérick
Verticales, 2014


Nœud coulant
de Michaël Trahan
Le Quartanier, 2013


Lisez l'article consacré à Michaël Trahan en cliquant ici
 
 




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