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Albert Camus et René Char, amitié solaire
"Il est des rencontres fertiles qui valent bien des aurores". A l'occasion des cinquante ans de la mort d'Albert Camus (1913-1960), deux pensionnaires de la Comédie Française ont lu les passages importants de la correspondance que l'auteur de La Chute a entretenu pendant treize années avec le poète René Char (1907-1988), parue aux éditions Gallimard, sous la direction de Muriel Mayette et Marie-Claude Char. Entre les deux hommes assis devant leur table d'écriture, côte-à-côte mais à distance et sans se voir, une longue histoire commence. Un narrateur discret égrène les années et rappelle les jalons importants de leur amitié.

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provenceCette correspondance, de 1946 à 1959, vaut autant pour sa valeur littéraire que dans ce qu'elle manifeste des sentiments profonds qui animent les deux hommes. On n'y voit pas de ces belles lettres apprêtées, au style léché, où parfois les "gens de lettres" se congratulent et se font des phrases. Albert Camus et René Char ne s'écrivent pas pour la postérité. Mais ils savent choisir des formules sobres où émerge ici et là une poésie brute qui laisse toujours place à l'humour et à la tendresse virile. La lecture d'Alexandre Pavloff et de Hervé Pierre, le 1er juin à la Comédie française, les fait singulièrement revivre, leur rendant toute leur humanité. Davantage qu'un échange d'écrivains, une histoire entre deux hommes d'exception.

La rencontre se fait en 1946 quand Albert Camus écrit à René Char pour lui demander l'autorisation de publier les Feuillets d'Hypnos dans la collection "Espoir" qu'il dirige chez Gallimard. Char y raconte la vie de résistance au milieu des montagnes, l'histoire vue et vécue par le poète : peu de poèmes construits mais des traits fulgurants d'un lyrisme à fleur de peau qui chantent l'homme debout dans les ténèbres. De cette plume puissante, Albert Camus puise la vitalité de la pensée de Midi qu'il appelait de ses voeux. Lui qui concède porter peu d'intérêt au genre de la poésie, il voit dans l’œuvre de René Char une de ces forces sur laquelle il compte tant pour restaurer la vigueur d'une Europe malade : "Avant de vous connaître, lui écrit-il, je me passais de la poésie. Rien de ce qui paraissait ne me concernait. Depuis dix ans au contraire, j'ai en moi une place vide, un creux, que je ne remplis qu’en vous lisant, mais alors jusqu'au bord."
 
Char invite Camus dans sa petite maison à l'Isle-sur-la-Sorgue, dans le Vaucluse, près du Lubéron, où il règne comme un seigneur en son Royaume. Ils marchent ensemble et parcourent le pays chaud, gravissent les coteaux ensoleillés et se ressourcent dans la fraîcheur de la Sorgue. Tandis que René Char fait connaissance avec "la voix d'homme et la main d'écrivain" de son ami, ce dernier découvre une terre où il retrouve un peu de son Algérie natale. Dès lors, quand il évoquera le Vaucluse, l'auteur de L'Etranger parlera de "retourner au pays." De cet amour commun pour la Provence naît La postérité du soleil, beau livre d'amitié où Albert Camus se fait poète devant les photographies d'Henriette Grindat. A de nombreuses reprises, Camus fuit la grisaille parisienne pour rejoindre son ami à l'Isle. Il y achètera même une maison, à Lourmarin, dans ce village où son maître Jean Grenier fut pensionnaire. Entre leurs tempéraments solitaires mais amoureux du monde et de la lumière, le lien Albert Camus, René
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lettre, lettres, épistolaire, signaturequi les unit, de désir, devient besoin. L'amitié de Char est nécessaire pour Camus qui voit toujours plus d'amis lui tourner le dos. Retiré dans son domaine, le poète n'a pas perdu le goût des relations profondes, bien au contraire : "Nous sommes pareils à ces crapauds qui dans l'austère nuit des marais s'appellent et ne se voient pas, ployant à leur cri d'amour toute la fatalité de l'univers." (Feuillets d’Hypnos, 129). Char, comme Camus, a choisi la solitude exigeante des créateurs.

Les deux hommes s'admirent autant pour les œuvres que pour leurs personnes. Camus aime le colosse méridional à la santé robuste, sa fidélité dans l’amitié, la passion de la femme et des beaux corps et l'humour de celui qui a appris à être heureux dans la tragédie de l'existence. Du côté de Char, qui s'est dégagé de l'emprise des prêtres du surréalisme, nul doute qu'il retrouve en Camus son refus de s'enfermer dans les idéologies et les systèmes. L'amour du soleil, enfin, et de la liberté forme la pierre angulaire de leur fraternité. Camus voue aussi une franche admiration à l'œuvre de René Char et le cite souvent parmi ses maîtres, au côté des plus grands. L'émission radiophonique de Jean-Louis Barrault en 1948 lui donne l'occasion de célébrer le poète. Premier fruit de leur amitié, la revue Empédocle qui réunit le temps de onze numéros (d'avril 1949 à juin1950) les grandes plumes de l'époque, sous les auspices du présocratique.

Dans une longue traversée en solitaire, Albert Camus écrit L'Homme révolté (1951) et c'est alors vers Char qu'il se tourne pour demander des conseils et lui confier ses doutes et souffrances : "J'ai retiré beaucoup de notre rencontre d'hier ou plutôt vous m'avez retiré quelques uns de ces doutes où j'étais après ce long travail aveugle." (lettre à René Char, 12 juillet 1951). Camus renvoie dos-à-dos les polices et idéologies de tout bord. Equilibre difficile, la révolte de l'époque bascule facilement dans le nihilisme ou le totalitarisme. Démontant les mécanismes de perversion qui transforment la rébellion en meurtre, Camus oppose la tension de la mesure au confort de la démesure. Il en va ainsi du conflit algérien où il refuse de cautionner aussi bien la violence d'Etat que le terrorisme sauvage du FLN ou encore de sa dénonciation du stalinisme et sa montée au créneau après l'entrée des chars soviétiques à Budapest en 1956. A rebours des intellectuels de son époque, il rejette la compromission au nom des "lendemains qui chantent".
 
Après la publication de L'Homme révolté, la meute se déchaîne : André Breton le prend violemment à partie, les amis d'avant des Temps modernes l'insultent et Jean-Paul Sartre lui-même l'abandonne. Camus seul, là encore, Char vient à son secours, lui qui sait trouver les mots pour son ami. N'a-t-il pas écrit "La lucidité est la blessure la plus proche du soleil" ? Il lui dit son accord total avec L'Homme Révolté, non seulement par amitié, mais aussi par conjonction morale. Car lui non plus n'a jamais Albert Camus, René Char, correspondances, gallimard, la  comédie
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l`étranger, la chute, lettre, lettres, épistolaire, signaturetransigé, refusant de publier le moindre ouvrage sous l'occupation. Il aurait pu rappeler que "celui qui écrit n'est jamais à la hauteur de ceux qui meurent", comme le fera Camus au jeune poète Jean Sénac. Il se retrouve aussi dans le combat de Camus contre le nihilisme, véritable fléau de son époque : c'est que les deux hommes tiennent la même position si difficile de ceux qui se refuseront toujours à voir un homme mourir au nom des idéologies. "Au sommet de la plus haute tension va jaillir l'élan d'une droite flèche, du trait le plus dur et le plus libre", ainsi s'achève L'Homme révolté.

Les années passent et, si les deux hommes se voient peu, leur complicité se fait néanmoins plus étroite. Que l'un ne puisse donner signe à l'autre et c'est le désarroi : "Un peu, cher Albert, où êtes-vous? J'ai la sensation cruelle, tout à coup, de vous avoir perdu. Le Temps se fait en forme de hache. A quand ? Votre René Char." Chaque lettre est une occasion pour parler de leurs œuvres mais aussi, et peut-être surtout, de ces considérations qui seraient triviales si elles n'étaient le témoignage d'une fraternité dans ce qu'elle a de plus intense. La sollicitude de l'un envers l'autre est constante : Camus s'informe de la santé de son ami, Char s'occupe de lui trouver un logis. La fidèle correspondance, longue de treize années, ne s'interrompt qu'avec la mort accidentelle d'Albert Camus, le 4 janvier 1960. S'en retournant à Paris, après avoir passé Noël chez son ami de toujours, il se tue dans un accident de voiture. La Sorgue pleure. Dans L'éternité à Lourmarin, René Char écrit "Cet être supprimé se tient dans quelque chose de rigide, de désert, d’essentiel en nous, où nos millénaires ensemble font juste l’épaisseur d’une paupière tirée ."
 
Augustin Fontanier
Le 05/06/10
 
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Soirée René Char - Albert Camus
Le 1er juin 2010

Comédie Française, salle Richelieu
Mise en scène : Marie-Claude Char et Muriel Mayette
Avec Alexandre Pavloff, Hervé Pierre et Clément Hervieu-Léger
 
Correspondance 1946-1959
Présentation et notes de Franck Planeille
Gallimard 2007







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Crédits et légendes photos
Vignette sur la page d'accueil : signature de René Char
Photo 1 Albert Camus et René Char à L'Isle-sur-la-Sorgue (AFP)
Photo 2 René Char en 1967 dans l'émission télévisée "Champ Libre" du 20 nov. 1967 qui lui est consacrée
Photo 3 Albert Camus en 1957, l'année où il a reçu le prix Nobel
Photo 4 Couverture de la correspondance éditée chez Gallimard