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les mille et une vies des urgences, baptiste beaulieu, dominique mermoux, rue de sevres, contes cliniques, mythologie, maltraitance medicale, oliver sacks, martin winckler, relation medecin patient
 
D'UN CÔTÉ, il y a Baptiste Beaulieu, médecin généraliste de la région toulousaine qui aime follement entendre et raconter des histoires. De l'autre, Dominique Mermoux, illustrateur et dessinateur chevronné. les mille et une vies des urgences, baptiste beaulieu, dominique mermoux, rue de sevres, contes cliniques, mythologie, maltraitance medicale, oliver sacks, martin winckler, relation medecin patientLe premier a créé un blog où il transforme en fables des histoires de patients. Des histoires de ce blog, il a fait un livre. Et de ce livre, son collaborateur a fait une BD qui vient de paraître aux éditions Rue de Sèvres : Les Mille et une Vies des urgences.

Par Fleur Kuhn-Kennedy

C'EST L'HISTOIRE D'UN IMMEUBLE de cinq étages – l’hôpital – traversé par des morceaux d’existence intime : celle, classique, de l’homme qui est "tombé sur un concombre" ou qui égare à répétition des gadgets à l’intérieur de sa moitié, celles du vieillard si négligé par sa famille d’accueil que sa jambe a fini par s’infecter, de la jeune femme qui prend sa constipation pour une manifestation divine, de l’interne filiforme qui vomit les sucettes qu’elle a toujours aux lèvres, du patient angoissé qui réclame une IRM parce qu’il a le teint terne. C’est l’histoire des maux petits et grands, réels ou imaginaires, drôles ou tragiques qui se découvrent dans les "box" de consultation des urgences. Mais c’est aussi et surtout l’histoire d’Oiseau-de-feu, la femme de la chambre 7 qui attend pour mourir le retour de son fils, coincé outre-mer par l’éruption d’un volcan islandais, et de Baptiste, narrateur de l’intrigue en même tant que conteur inlassable des multiples petites fables hospitalières par lesquelles il espère maintenir sa patiente en vie.


Un livre politique

DE CE RÉCIT À LA FOIS AUTOBIOGRAPHIQUE et multibiographique, qui nous laisse entrevoir un échantillon d’humanité livré à ses peurs et ses douleurs les plus pofondes, Baptiste Beaulieu ne tire pas seulement une ribambelle d’anecdotes destinées à distraire ou émouvoir le lecteur. Il accomplit un geste politique au sens le plus large du terme, donnant à voir, à travers ce microcosme que constitue l’hôpital, une image de notre société, de ses inquiétudes et de ses travers. C’est qu’aux urgences, tout le monde est amené à se côtoyer : le pauvre et le nanti, le blanc et le noir, l’homophobe et le transgenre, le nouveau-né et le vieillard. Mais surtout les médecins et les patients. Et c’est d’abord sur la nature de cette relation entre soignés et soignants que l’auteur adopte une position engagée, démantelant des rapports de pouvoir qui, dans leur violence passive, reflètent des structures patriarcales si bien installées dans les pratiques sociales qu’elles finissent par en sembler presque légitimes.

DE CE POINT DE VUE, la double casquette de médecin et d’écrivain de Baptiste Beaulieu le rend proche de Martin Winckler, l’illustre auteur de La Maladie de Sachs qui s’est également fait connaître par ses prises de position sur la maltraitance médicale, notamment au moment de la polémique sur la violence gynécologique. Comme lui, il défend le droit à s’exprimer des patients en général et des populations minorisées en particulier – les homosexuels, les transgenres, les immigrés, les défavorisés, les femmes –, leur ouvrant à cet effet un espace sur son blog, sa page Facebook et son compte Twitter. On y trouve des témoignages reproduits tels quels, dans lesquels des patients rapportent les brimades que leur ont valu leur surpoids, leur statut social ou leur orientation sexuelle, ou racontent au contraire leur rencontre avec des soignants dont la présence accueillante a adouci les épreuves qu’ils étaient en train de traverser.

MAIS LES MILLE ET UNE VIES DES URGENCES est un livre, pas une tribune mise à la disposition des populations discriminées. Si celles-ci y sont présentes, c’est donc d’une autre façon : en tant que personnages d’une histoire racontée par l’auteur, et non en tant que porteurs d’une expérience qu’ils prennent eux-mêmes l’initiative d’énoncer et de partager publiquement. les mille et une vies des urgences, baptiste beaulieu, dominique mermoux, rue de sevres, contes cliniques, mythologie, maltraitance medicale, oliver sacks, martin winckler, relation medecin patientIl y a Mme Coupe, non pas "un peu prostituée" comme le suggère poliment Baptiste d’un air gêné mais "carrément pute" comme elle l’affirme elle-même avec un rire tonitruant. Tenu de l’informer sur les protections contre les MST, le jeune médecin constate avec humour l’inadéquation de la position qu’il se trouve contraint d’adopter : "Moi, 27 ans, je fais la leçon à une femme de 67 ans qui en connaît plus long sur le sujet qu’un colloque de vénérologues sous méthamphétamine". Il y a aussi M. Job, buveur invétéré qui a perdu coup sur coup son travail et sa famille, avant de se retrouver à la rue avec une cirrhose et un cancer. Il y a la candidate à la liposuccion à laquelle le chirurgien, qui la croit anesthésiée, donne une claque sur la fesse en ironisant sur son poids. Et puis il y a Marie, "heureuse" et "en paix" depuis qu’elle a commencé les injections qui achèvent la féminisation de son corps. Pour chacun de ces personnages, la relation médecin/patient joue un rôle central, soit qu’elle accompagne la personne dans son accomplissement – pour Marie, l’interne qui la suit "répare" une erreur de la nature – soit, au contraire, qu’elle participe à sa stigmatisation, comme le fait l’indélicat chirurgien liposuceur ou le raciste docteur Quichotte. Celui-ci, voyant passer une femme noire avec son bébé en écharpe, remarque d’un air aussi dédaigneux que contrarié qu’"il y en a de plus en plus". Le livre, parce qu’il a un narrateur qui est aussi médecin, et qui dénonce de l’intérieur, non sans humour, les travers d’un métier que certains exercent par goût du prestige plus que par vocation, transforme toutes ces anecdotes individuelles en problème collectif. Il nous rappelle par là que la façon qu’a une société de traiter ses malades, et de penser la relation patient/médecin, est révélatrice de rapports de pouvoir et de déséquilibres sociaux beaucoup plus profondément ancrés dans les mœurs. La manière qu'elle a de valoriser ou non le personnel médical
 c'est-à-dire non seulement les médecins mais aussi les infirmiers et aides-soignants  recouvre des enjeux éthiques tout aussi fondamentaux. Ainsi le livre s'efforce-t-il de rendre hommage aux soignants qui, se préoccupant plus de leurs patients que de leurs titres, sont éprouvés par des conditions de travail parfois difficilement supportables.


Contes cliniques

 
RESTE À SAVOIR CE QU'APPORTE le médium de la BD à de tels récits. D’abord de la visibilité. Baptiste Beaulieu le dit lui-même : le récit graphique touche un public plus jeune, et plus varié, que des formes de narration plus classiques. Ensuite une certaine stylisation, qui transforme les personnages et les situations en vignettes, et donc en fables exemplaires, propres à parler de sujets sociaux à travers la mise en récit de trajectoires individuelles. Un médium fort bien adapté à l’écriture de Baptiste Beaulieu, dont les histoires mises bout à bout peuvent s’apparenter à autant de "contes cliniques" à la manière d’Oliver Sacks, suscitant des questions ontologiques universelles à partir d’expériences singulières.

SES PERSONNAGES, tout en ayant chacun une histoire propre, sont donnés comme des types : si les patients sur lesquels ils sont modelés ne doivent pas pouvoir s’y reconnaître formellement, tout lecteur doit en revanche pouvoir trouver, dans l’une ou l’autre de ces figures, quelque chose de lui-même. En témoignent les noms dont l’auteur choisit de les affubler, empruntés à la mythologie, à la littérature, à l’histoire religieuse ou culturelle : M. Lazare, véritable ressuscité ayant retrouvé le goût de vivre malgré les graves séquelles laissées par sa tentative de suicide ; M. Narcisse et sa ribambelle d’amant(e)s en tout genre ; M. Argan le malade imaginaire ; M. Achab qui, à la différence du personnage de Melville, a perdu un bras et non une jambe ; Mme Jocaste et sa vie d’interminables déboires… Comme la comédie, la tragédie, l’épopée romanesque ou le mythe, les histoires rapportées par le médecin se veulent métaphysiques autant que cliniques, objets de rires, de larmes, de crainte et de compassion, lieux d’une catharsis qui fait de la littérature une manière possible d’exercer l’art de soigner.

 

Le récit comme soin


CAR À LA DIFFÉRENCE de ce qui se passe dans la plupart des réappropriations littéraires d’expériences médicales, ce n’est pas seulement le malade qui fournit la matière à une bonne histoire, c’est aussi l’histoire qui devient un instrument à part entière de la guérison ou, tout au moins, de l’apaisement de la souffrance. Il y a chez Baptiste Beaulieu une attention scrupuleuse à ce que signifie la relation verbale, le fait de s’adresser à l’autre ou de parler de l’autre. Les mots échangés ne sont pas l’appendice superflu de l’acte médical : ils en font partie et, tout comme les gestes accomplis et les traitements administrés, ils ont le pouvoir de soulager ou de nuire selon qu’ils prennent ou non l’existence de l’autre au sérieux. Il y a, d’une part, les mots qui réifient, qui construisent un discours autour de l’autre sans l’inclure dans le processus. C’est à cela que se résume le plus souvent la manière qu’a le médecin de parler de ce qui arrive à ses patients : l’étude de cas, le rapport d’hospitalisation, l’expertise médicale amplement analysée par Michel Foucault, sont des genres dont la fonction normative place le discours dans un dispositif de pouvoir. Quelles traces reste-t-il de cela dans le récit de Beaulieu et les dessins de Mermoux ? Il y a d’abord les paroles sentencieuses ou railleuses de certains personnages peu amènes, qui font du surpoids, des maladies vénériennes, du manque de ressources ou de l’orientation sexuelle des valeurs morales. Mais il y a aussi des formes de dépossession plus subtiles, dont le narrateur lui-même s’est malgré lui rendu coupable. Ainsi du récit qu’il a jadis fait à une de ses co-externes de la vie de Mme Jocaste. les mille et une vies des urgences, baptiste beaulieu, dominique mermoux, rue de sevres, contes cliniques, mythologie, maltraitance medicale, oliver sacks, martin winckler, relation medecin patientAprès avoir déroulé la litanies de ses misères (enfant de l’Assistance publique, abandonnée par son mari avec six enfants dont l’aîné la battait, elle a subi plusieurs opérations qui ont toutes mal tourné et lui ont fait perdre qui un œil qui la maîtrise de ses sphincters), l’apprenti médecin affirme avec aplomb : "Moi, à sa place, je sais ce que j’aurais fait", avant d’entendre avec effroi une voix s’élever derrière lui : "Vous vous seriez occupés de vos enfants !", le coupe la patiente qui a tout entendu. Des années plus tard, l’écrivain ajoute : "Je suis désolé Mme Jocaste. Pour tout." Pour ce que vous avez traversé, mais aussi pour la blessure que peuvent infliger des mots imposés de l’extérieur à l’identité propre.

DE CETTE RÉFLEXION sur ce que fait à l’autre la manière qu’on a de parler de lui, se dégage pourtant une foi ardente dans le pouvoir rédempteur du conte. Il y a certes un effet nocebo du verbe quand ce dernier, utilisé à mauvais escient, exclut et marginalise son objet ; mais à l’inverse, le fait d’inclure l’autre dans l’acte de raconter apparaît comme un outil thérapeutique précieux et, de même que Baptiste Beaulieu "placébolise" ses patients en se déguisant en vieux professeur chevronné, il agit sur leur santé par les histoires qu’il leur raconte. Les Mille et une Vies des urgences est un livre bien nommé : comme dans le recueil de contes arabe, chacune des vies racontées assure une nouvelle nuit de survie à la patiente de la chambre 7, la femme Oiseau-de-feu que le médecin ne peut plus guérir mais qu’il voudrait voir tenir jusqu’à l’arrivée de son fils. C’est à elle, plutôt qu’à nous, qu’il raconte le monde, la vie, l’extérieur, transformant la froideur mortifère de l’hôpital en bouillonnement vivifiant, embellissant le cynisme cruel de la réalité pour la maintenir en vie. Oui, bien sûr, ils ont réussi à sauver l’enfant épileptique. Oui, la fillette aux couettes et au body bleu aussi. Et Mme Ariane n’est pas morte le jour de Noël abandonnée des siens, elle a miraculeusement guéri de son méningiome et a retrouvé une famille aimante. Ce monde si inhospitalier, les mots de Baptiste Beaulieu et les images de Dominique Mermoux se conjuguent pour nous le rendre attachant, s’appropriant les histoires des autres sans les en déposséder, administrant aux lecteurs les contes bienfaisants de cet opus graphique que, en guise de clin d’œil à à Edmond Jabès, nous nommerons ici "livre de l’hospitalité". 


F. K.
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À Rennes, le 26 septembre 2017

Les Mille et une Vies des urgences 
de Dominique Mermoux et Baptiste Beaulieu
Éditions Rue de Sèvres, 13 septembre 2017
Prix : 18 €




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