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TEL UN ÉCRIN A SOUVENIRS, la façade du 14 rue de La Rochefoucauld à Paris renferme tout un pan de vie de Gustave Moreau (1826-1898). Au pied des tableaux et ébauches encadrés sur les murs, le mobilier d’origine impose une atmosphère feutrée et intimiste, comme une invitation au voyage dans l’univers singulier de ce peintre symboliste. Après un an de rénovations, le rez-de-chaussée est de nouveau accessible depuis janvier 2015.

Par Thomas Vassal 

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Note de Gustave Moreau


LES MURS TAPISSÉS DE TOILES de la maison-atelier de Gustave Moreau sont comme un cocon nébuleux rassemblant et protégeant ses rêves mystiques. Une demeure hantée d’entités réelles et chimériques qui font vibrer le fil de la mémoire, vriller la courbe du temps, gémir les ectoplasmes séculaires. Dans cet univers fantasmatique, sombre et violent, la visite peut s’avérer déroutante sans conditionnement ou préparation préalable. Moreau ne s’appesantit pas en considérations inutiles mais peint avec brutalité et crudité, sans réprimer sa force poétique.

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Profusion de détails

REDÉCOUVERT EN 1960, Moreau reste longtemps incompris, voire ignoré. Il commence très jeune la peinture et suit une formation classique à l’École Royale des Beaux-Arts, jusqu’à son échec au grand prix de Rome. Le jeune homme se découvre alors une passion pour les peintres romantiques, en particulier pour Eugène Delacroix et Théodore Chassériau, qu’il côtoit régulièrement. Leur influence se retrouve dans son goût prononcé pour la grandiloquence des mythes, les mystères du sacré, la profusion de détails et de sens.

RECONNU ET APPRÉCIÉ un temps par la critique et fréquentant les Salons, Gustave Moreau se retire par la suite dans sa maison-atelier où il vit avec sa mère, presque reclus. Le peintre affirme sa place et son influence dans le monde de l'art en devenant, jusqu’à sa mort en 1898, professeur à l’École des Beaux-Arts où il forme, entres autres, les futurs fauvistes Georges Rouault et Henri Matisse. Apprécié dans les milieux symbolistes pour son esthétique et son imaginaire, il marque les esprits de nombreux artistes tels que Marcel Proust ou André Breton. "La morbidesse un peu molle de ses Salomé ou de ses Galatée, la grâce inquiétante des androgynes qui peuplent ses peintures  ont nourri les rêves parfois pervers de toute une génération", explique Pierre-Louis Mathieu, expert sur le peintre.


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En ce moment Minerve dresse au plafond sa redoutable égide qui remplit de crainte l’âme des prétendants.
Ces orgueilleux jeunes princes s’agitent, tremblent et fuient comme un troupeau de génisses poursuivies à travers les plaines par des taons agiles qui les piquent durant le printemps et lorsque viennent les longs jours
."

Note préparatoire aux Prétendants


Chaque porte est une brèche

À TRAVERS DES SCÈNES MYTHOLOGIQUES, bibliques, parfois inventées par le peintre et subverties par son imaginaire païen, Moreau révèle son âme entière. Cet intime découvert se retrouve encore dans ses meubles qui occupent toujours les lieux, se mêlant indistinctement aux oeuvres. Son lit, son bureau et celui de sa mère, sa collection de livres, celles de petites gustave moreau, musée, paris, atelier, réouverture, tableau, artiste, symboliste, symbolisme, peintre, sculpteur, peinture, ulysse, sirène, analyse, reportage, critique, exposition, moreau, gustavesculptures et de céramiques de son père, jusqu’au boudoir dédié à la mémoire de son amie Alexandrine Dureux, sont autant d'échos aux toiles. À la marge des froideurs et de l’objectivité des musées, une vie entière de sensibilité et d’émotions personnelles est concentrée dans cette maison. Les fondations, éternellement empreintes des fulgurances de ses inspirations. Les pierres, gravées du martèlement des coups de pinceau comme des éclairs de génie.

CETTE INCURSION DANS L'INTIMITÉ du peintre, qu’il a lui-même voulue en léguant tous ses biens, ses œuvres et son foyer à l’Etat pour pérenniser son art, favorise l’appréciation de ses toiles en le rendant plus familier. Mais tout respire le mystère, à commencer par les peintures. Celles-ci sont disséminées comme des indices pour accéder aux arcanes de son esprit, à l'instar de la disposition des tableaux, que l’artiste a lui-même choisie, ou des études effectuées en Italie et au Louvre reproduisant les œuvres de maîtres ou ses petites sculptures de cire. Chaque pièce, chaque recoin sombre, chaque objet, par leur singularité dans l’harmonie d’ensemble, apparaît comme une clef de compréhension, ou de confusion. Tout est partie du cosmos de Moreau. Chaque porte est une brèche entre les dimensions de son esprit ; chaque escalier, une percée vers les strates supérieures. "Il peint ses rêves, non des rêves simples et naïfs comme nous en faisons tous, mais des rêves sophistiqués, compliqués, énigmatiques, où on ne se retrouve pas tout de suite", écrit Émile Zola en 1876. L’œil se perd lorsqu’il s’engouffre dans les sinuosités des tableaux. La conscience est absorbée, engloutie dans les profondeurs mystiques.


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Je ne crois qu’à lui seul.
Je ne crois ni à ce que je touche, ni à ce que je vois. Je ne crois qu’à ce que je ne vois pas et uniquement à ce que je sens.
Mon cerveau, ma raison me semblent éphémères et d’une réalité douteuse ; mon sentiment intérieur seul me paraît éternel, incontestablement certain.
"

Note de Gustave Moreau


Voile de mystère

CE SONT CE RESSENTI et ce "sentiment intérieur" qui sont justement extériorisés par l’artiste. Une esquisse d’émotion, un doute croqué, la souffrance peinturlurée. Autant d'allégories des troubles et des affections de Moreau, comme des tragédies grecques. Génie solitaire vivant avec sa mère, à l’amour unique et idéalisé pour Alexandrine Dureux, le peintre semble s’être appliqué gustave moreau, musée, paris, atelier, réouverture, tableau, artiste, symboliste, symbolisme, peintre, sculpteur, peinture, ulysse, sirène, analyse, reportage, critique, exposition, moreau, gustaveà mythifier sa vie comme il mythifiait ses toiles, un voile de mystère recouvrant le tout éternellement. Pour comprendre Gustave Moreau il ne faut pas rester à la surface mais plonger au plus profond des abîmes de ses œuvres ; se laisser transporter dans les méandres des rêves et des mythes, jusqu’aux confins de l’âme humaine ; et enfin s’élever pour errer dans les arcanes célestes.

IL Y A UN DÉSIR DE MÊLER toujours le terrestre au divin, le profane et le sacré, qui crée une étrange impression de relief et de profondeur, de flottement et d’enracinement dans ses toiles. Cette sensation provient également de sa technique particulière à ne peindre, sur certains tableaux, que les contours des personnages ou des motifs. Dans Le Triomphe d’Alexandre le Grand, des éléphants apparaissent comme transparents, tout comme la citadelle qui s’élève en arrière-plan. De la même manière, les motifs païens qui recouvrent l’architecture de la cathédrale représentée dans L’Apparition, ou encore les tatouages sur le corps de Salomé dansant, semblent avoir été ajoutés une fois la toile terminée, comme s'ils étaient doués d'une existence propre, indépendante du sujet initial. Leur aspect fantomatique profite à la confusion. Ils en deviendraient presque vivants, mouvants tout du moins. Ils forment des émanations de mythes oubliés, comme s’ils surgissaient sitôt l’œuvre achevée, conférant aux toiles une propension au magique, à l’ésotérique, au spirituel.


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Note préparatoire aux Chimères


Païen mystique

gustave moreau, musée, paris, atelier, réouverture, tableau, artiste, symboliste, symbolisme, peintre, sculpteur, peinture, ulysse, sirène, analyse, reportage, critique, exposition, moreau, gustaveLE PEINTRE NE SE LIMITE PAS non plus à un seul style de dessin. Certains tableaux sont réalistes, le trait fin et précis comme une araignée tisse sa toile, quand d’autres sont plus abstraits et peints avec un magma bouillonnant de peintures et un trait plus rugueux, comme dans Moïse sauvé des eaux dans lequel les personnages apparaissent squelettiques et spectraux sur un fond rouge sang coagulé. Jupiter et Sémélé, son œuvre testament, réunit les deux styles. Débordante de personnages et d’ornements, elle est réalisée avec une peinture assez épaisse, bien qu’étant extrêmement minutieuse et détaillée. Quand les rayons du soleil s’accrochent aux reliefs et aux anfractuosités de la toile, seules les figures divines et lisses de Jupiter et Sémélé transparaissent distinctement. Derrière des apparences mystérieuses et obscures, semblant la rendre hermétique, il émane de sa peinture une force presque cosmique, amenant à une certaine fascination et pressant à la contemplation jusqu’à l’abandon de soi.

DANS L'IMAGINATION SYMBOLIQUE de l’artiste, où la mort et la souffrance côtoient l’amour et la décadence, empreint de religiosité bafouée, de spiritualité universelle et de mysticisme exotique, l’esprit se perd et se laisse transporter dans l’étrangeté intrinsèque de l’œuvre, enivré par la surabondance de détails tous signifiants et par l’atmosphère exaltée des scènes mythologiques. "Ce païen mystique, cet illuminé pouvait s’abstraire assez du monde pour voir, en plein Paris, resplendir les cruelles visions, les féeriques apothéoses des autres âges", comme le décrit Huysmans dans À Rebours. Gustave Moreau bouleverse le temps et les sens par son esthétique, dans une maison toute en contrastes, entre l’exiguïté intime du rez-de-chaussée et de son appartement et la grandeur de ses ateliers, à l’image de son œuvre.

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à Paris, le 10 juin 2015

Musée Gustave Moreau 
14 rue de la Rouchefoucauld
75009 Paris 
lun-mer-jeu : 10h-12h45 et 14h-17h15
Ven-sam-dim : 10h -17h15 
Plein tarif : 6€
Tarif réduit : 4€

Rens.  : 01 48 74 38 50
 
 




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Crédits photos :
Eliza de Romilly, "Portrait de Gustave Moreau", photographie, Paris, musée Gustave Moreau, Inv. 16048 (c)RMN-GP / René-Gabriel Ojéda
Vue du rez-de-chaussée depuis la salle C, Paris, musée Gustave Moreau (c)RMN-GP /Adrien Didierjean
Gustave Moreau, "Près des eaux", aquarelle, Paris, musée Gustave Moreau,Cat. 588 (c)RMN-GP / René-Gabriel Ojéda
Gustave Moreau, "Bertrand et Raton", huile sur bois, Paris, musée Gustave Moreau,Cat. 743 (c)RMN-GP / René-Gabriel Ojéda
Escalier de l'atelier de Gustave Moreau, Albert Lafon architecte, 1895, Paris, musée Gustave Moreau (c)RMN-GP /Franck Raux