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ÉCRIRE SUR SOI, mélanger le réel et la fiction, est une pratique qui est loin d'être exceptionnelle. Ces dernières années, une forme d'autofiction extrême semble en effet s'être installée dans la publication littéraire scandinave. Au Danemark, en particulier, elle est représentée par un drôle d'hurluberlu. En 15 ans, il a changé plusieurs fois de nom ; aux dernières nouvelles, il s'appellerait Nielsen.

Par Sara Lykke Nielsen


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TOUT AMATEUR DE LITTÉRATURE NORDIQUE vous le dira : la tendance est claire, jamais les auteurs ne se sont autant servis de leur propre vie pour écrire leurs oeuvres. Parmi les grand noms de la scène littéraire scandinave, on recense le Norvégien – controversé - Karl Ove Knausgaard, qui oppose le récit de sa vie privée à celui de la société norvégienne. Depuis qu'il est père, il préfère mener une vie de bohème plutôt que de pousser le landau de son enfant dans les rues d'Oslo ; c'est là une provocation pour les féministes, très virulentes dans la société norvégienne, et qui voient dans les cinq livres que Karl Ove Knausgaard a publiés une menace pour la famille nucléaire telle qu'elle est envisagée en ce début de troisième millénaire. Chez leurs voisins danois, la jeune écrivaine Josefine Klougart privilégie l'aspect autobiographique dans son troisième livre récemment publié, En af os sover (littéralement, L'un de nous dort) : le personnage principal porte le nom que l'auteur et se trouve à un même tournant de sa vie puisque, en plus d'une rupture amoureuse difficile, elle doit affronter le cancer qui affaiblit peu à peu sa mère. Entre autobiographie et autofiction, la frontière tend à se brouiller.
 

Émacié

LE PERFORMATEUR DANOIS Nielsen a fait de cette limite imprécise l'essence même de son art. On l'appelle Nielsen, car c'est son pseudonyme actuel, mais pour combien de temps ? Impossible de le savoir. Il porte ce caractère fuyant jusque sur son visage : impassible et émacié, il ressemble à un spectre. Cela fait partie de son projet artistique contemporain, et ajoute à l'aura ambiguë qui émane de lui : ceux qui l'ont côtoyé disent que ce vivant ressemble à un mort – mais c'est peut-être l'inverse. 

POUR L'ÉTAT-CIVIL, il s'appelle Claus Beck-Nielsen. Depuis ses débuts, en 1997, il a publié des œuvres en partie fictionnelles, a joué dans une dizaine de pièces de théâtre, et a organisé diverses manifestations artistiques. En 2001, il lance un projet audacieux et controversé : faire disparaître le personnage Claus Nielsen – qui n'est ni tout à fait Claus Beck-Nielsen, ni tout à fait un autre. Concrètement, sa démarche se traduit par la destruction de son numéro de CPR (l'équivalent danois du numéro de Sécurité Sociale, essentiel à la vie de tout citoyen), et par une perte de mémoire. Si cette amnésie est feinte, elle a des conséquences bien réelles : feu Claus Nielsen se retrouve réduit à vivre dans la rue, sous l'œil des médias qui tentent d'en savoir plus sur cet étrange personnage. Surtout, la contrainte qu'il s'est imposée affecte d'autres personnes, puisque l'artiste prétend ne pas reconnaître sa femme ni leur enfant.

LA PERTE D'IDENTITÉ ne s'arrête pas là : Claus Beck-Nielsen, se prêtant chaque jour davantage au jeu qu'il s'est fixé, continue de vivre dans la rue et porte les mêmes vêtements pendant plusieurs mois, comme un clochard. La presse s'intéresse de près à son projet, sans pour autant le comprendre. Sa femme lui fixe un ultimatum : soit il revient à la vie réelle, soit elle le quitte. Mais la machine est lancée. Aux dires de l'artiste lui-même, il est déjà trop tard, et sa femme bientôt demande le divorce. L'ancien auteur, acteur et musicien est devenu un homme de fiction. De cette démarche inédite naîtra le livre Claus Beck-Nielsen (1963-2001): en biografi, paru en 2003 et dans lequel l'auteur – ou ce qu'il reste de lui – revient sur les détails de la disparition du personnage Claus Nielsen. Ni roman, ni autobiographie, l'ouvrage mélange le réel et la fiction. A la suite de sa publication, l'artiste franchit une étape supplémentaire dans ce qui s'apparente à une "quête de perte d'identité" : désormais, il ne s'appellera plus Claus Nielsen, ni même Claus Beck-Nielsen. Puisque son nom n'a plus de valeur, autant l'effacer complètement. Sur ses cendres renaîtra une nouvelle entité : Das Beckwerk, que l'artiste, sur son site Internet, qualifie lui-même d' "entreprise transnationale, qui considère le monde entier comme sa scène, son public et son collaborateur."


Silicone

EN 2010, UNE NOUVELLE ÉTAPE est franchie : puisque son corps, qui possède encore des traces d'identité physique et génétique, l'empêche de disparaître tout à fait, il lui faut s'en débarrasser, autrement dit se faire enterrer. C'est ainsi que naît le projet Funus Imaginarium. L'artiste fait construire un mannequin en silicone, en tout point semblable à lui – même taille, même maigreur affolante. Le "cadavre" de cette poupée reste présenté au regard des passants une semaine durant, dans une petite chapelle aménagée devant la Glyptothèque de Copenhague, et attire des visiteurs célèbres, comme le Prince consort Henri de Montpezat. Le lieu n'a d'ailleurs pas été choisi au hasard : le musée, situé sur l'un des boulevards les plus passants de la ville, abrite des collections d'art antique aussi bien que d'art nouveau. Après quelques jours de cette veillée funèbre d'un genre inédit, le mannequin est escorté vers Assistens Kirkegården, le cimetière le plus célèbre de la capitale danoise. Une mise en terre s'ensuit, sous les yeux de la sœur de l'artiste, de son fils... et de Das Beckwerk lui-même.

MAIS L'EFFACEMENT n'a duré que le temps de la volonté du performer qui, en janvier 2012, a décidé de "renaître" au cours d'une cérémonie baptismale à Kunsthallen Nikolaj, l'ancienne église Sankt Nikolaj au cœur de Copenhague, là même où les artistes du mouvement Fluxus faisaient la plupart de leurs spectacles. Alors que l'artiste demande à la foule réunie de lui choisir un nouveau nom, quelqu'un dans l'assemblée crie "Nielsen!" Soit : Das Beckwerk est mort, vive Nielsen – un nom assez courant et générique pour que son propriétaire se réinvente une nouvelle identité d'homme, de femme ou même de chien. Le tout récent Nielsen peut alors accomplir une forme d'autofiction extrême, qui, si contraignante qu'elle soit, ouvre aussi la porte à une liberté totale : comment agir ? Comment écrire ? Quoi écrire ? Le choix est infini, et infiniment libre.


S. L.
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A Paris, le 31/07/12

CET ARTICLE FAIT PARTIE DU DOSSIER "CONTRAINTES"

 



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