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L`interlude du jour

 
 
 
 
 


ALORS QUE LA POLÉMIQUE allait bon train cette année, faisant du Festival International de la Bande Dessinée à Angoulême une manifestation de plus de la non-reconnaissance des femmes dans tous les domaines professionnels, y compris le domaine artistique, l’envie de creuser la question a été l’occasion d’une belle découverte : celle des éditions de L’Œuf, où la parité semble de mise et où sont publiés des auteurs, hommes ou femmes, dont le travail se trouve par ailleurs peu représenté.
IL EST TOUT AUSSI DELICAT de parler de "bande dessinée féminine" que de ramener une œuvre à l’origine ethnique, religieuse ou nationale de son auteur. Si on a pu souvent se demander ce qui définit une littérature "juive" ou une écriture "noire", au risque de ramener l’œuvre à une catégorie à laquelle ne s’identifie nullement son créateur, la question s’applique également aux productions, aussi bien narratives que graphiques, qui sont l’œuvre de femmes. Le danger, alors, serait de faire de la "bande dessinée féminine" un véritable genre, avec ses caractéristiques propres, auxquelles toute femme s’essayant à l’art séquentiel se trouverait inexorablement astreinte. Cela fait d’ailleurs partie des travers dénoncés par le collectif des créatrices de bande dessinée dans une charte contre le sexisme qui détaille les formes prises par les clichés misogynes et l’essentialisme genré dans les modes d’édition et de diffusion de la BD.

LES FEMMES SONT SUPPOSÉES se cantonner à des thèmes typiquement féminins, destinés à un public lui aussi féminin, comme si elles n’étaient susceptibles de s’illustrer que dans une sous-catégorie de la narration dessinée qui leur serait assignée de l’extérieur. De ce point de vue, la création de collections, voire d’éditions dites "féminines", ne fait qu’aggraver le problème : elle accentue un peu plus une différenciation qui tient avant tout à la politique de publication et à la manière dont se trouve anticipée la réception des œuvres. Peut-être faut-il alors distinguer les lignes éditoriales féministes des séries féminines. Est féminin ce qui essentialise et réduit inutilement les types de récit auxquels sont censés s’intéresser les femmes, à la fois comme créatrices et lectrices. Sont féministes les maisons d’édition qui, sans toujours s’afficher comme telles, se trouvent mues par le souci de donner aux créatrices une place égale à celle de leurs confrères, et de leur laisser la même liberté dans la palette des expressions narratives et graphiques dont elles peuvent user. C’est bien le cas de L’Œuf, association créée en 1997 : la maison ne publie pas que des femmes, ne revendique pas sur son site de positions ouvertement orientées en ce sens, mais donne un espace d’expression à des voix – et des crayons – dont le discours se trouve par ailleurs sous-représenté. Plus qu’une création "féminine", c’est une création autre, décentrée à la fois géographiquement et symboliquement, qui trouve à s’énoncer dans les livres ici publiés.



Croiser les formes d’expression

NÉ D'UN COLLECTIF D'AUTEURS de bandes dessinées réunis en association, L’Œuf se consacre à des activités qui, tout en privilégiant l’édition, se déclinent en différents domaines : ateliers, performances, concerts dessinés, expositions, spectacles mêlant dessin, musique et conte… Les initiatives sont nombreuses, souvent collaboratives, et relèvent toutes d’une forme d’engagement qui, sans se revendiquer formellement comme tel, œuvre pour la circulation et la dépolarisation de la culture, favorisant ainsi l’exploration de nouveaux chemins et les rencontres insolites. Établie en Bretagne, à Rennes plus précisément, l’association privilégie les manifestations qui font se croiser les talents et, tout en insistant sur la dimension participative des événements organisés, accorde une place centrale au texte et aux processus narratifs dans ses choix éditoriaux. Les ateliers BD, par exemple, mettent l’accent sur tout ce qui relève de la constitution de la narration, du tissage d’une histoire, sur tout ce qui donne forme à l’expression, au-delà de la maîtrise technique de l’art graphique.

ET EN EFFET, DANS LES PUBLICATIONS
  elles-mêmes, on retrouve cet entrelacement mouvant du texte et de l’image, qui dépasse la distribution séquentielle classique (où dialogues et commentaires ne fonctionneraient que comme supports à l’intelligibilité de l’histoire racontée) pour explorer les mots dans leur dimension plastique et les images en tant que langage. Premières Fois de Zoraida Zaro, autobiographie en forme de fragments poétiques, évoque des souvenirs sous formes d’instants initiatiques, imprimés dans les représentations mentales comme les tatouages, gravés sous la peau, que l’on voit le personnage arborer en couverture. À chaque image mentale ainsi narrée correspond une illustration : maison à l’architecture sans rime ni raison pour le premier gros mensonge, explosion détonante entre deux paumes pour l’"hiroshima de poche" que fut la première révolte… Les adaptations conçues à partir de narrations exclusivement textuelles sont elles aussi nombreuses, du Pélycanthrope de Marcellin, librement – et lestement – inspiré du Petit Chaperon rouge, à l’Ubu cocu de Bé, en passant par les récits dans lesquels Mandragore rend hommage à une littérature du XIXe siècle qui façonne son propre imaginaire narratif et graphique. 


Héritières

UNE
ŒUVRE EN PARTICULIER attire le regard, à la fois pour les déplacements du medium d’expression et en tant qu’espace donné à des voix de femmes : L’Homme semence, co-création de Laëtitia Rouxel et de Mandragore imaginée à partir d’un mystérieux récit rédigé, puis laissé en latence pendant plusieurs décennies, par une certaine Violette Ailhaud en 1919. Dans un manuscrit qu’elle aurait scellé dans une enveloppe à destination d’une descendante inconnue – qui devait impérativement être une femme âgée de quinze à trente ans en 1952, date à laquelle l’ouverture du pli avait été prévue par l’auteur – elle raconte le destin étrange de son village, privé pendant plusieurs années de toute population masculine après le soulèvement concomitant au coup d’État de Louis-Napoléon Bonaparte en décembre 1851. Comme la plupart des autres femmes du village, l’auteur a perdu un père, un fiancé, et déambule dans un espace hanté par l’absence de ces disparus. Et lorsque, ensemble, ces femmes imaginent l’homme qui viendra un jour combler ce vide laissé par leurs fantômes, elles font le vœu de se le partager, de le transformer en "homme semence", chargé de repeupler le village et, plus symboliquement, d’y faire renaître la vitalité dont il est désormais privé. En 1919, la Première Guerre mondiale vient de s’achever et le village a, une seconde fois, perdu tous ces hommes : c’est le moment que choisit Violette Ailhaud pour coucher par écrit cette histoire.

LE LIVRE, CONFIÉ PAR LA MYSTÉRIEUSE descendante de l’auteur aux éditions Parole en 2006, a été publié une première fois sous sa forme originale, avant de connaître plusieurs incarnations, au fil des interprétations auxquelles le livraient des lectures nouvelles, à la fois héritières symboliques de ce texte et créatrices de leur propre voix à l’intérieur de celui-ci. Outre des traductions de l’ouvrage (en allemand, en suédois, en italien), L’homme semence a donné lieu à des créations théâtrales, à une édition illustrée par des gravures de Maryline Viard, à un livre audio porté par la voix de conteuse d’Agnès Dumouchel et, en 2013, à cette bande dessinée à deux faces pour laquelle L’Œuf a collaboré avec les éditions Parole.

LE TRAVAIL COMMUN des deux maisons d’édition n’est pas anodin. Il illustre, à lui seul, le souci de faire entendre un type d’énoncé qui serait autrement destiné à rester sans écho : celui d’une femme, certes, mais aussi d’une personne dont la langue maternelle était l’occitan et qui a choisi d’écrire en français pour que son récit ne reste pas confiné à l’intérieur des frontières qui délimitent son dialecte provençal. Ce sont ces voix-là que Parole et L’Œuf s’efforcent de faire résonner, par un travail d’édition et de diffusion qui évite toute catégorisation prédéfinie, à la fois des auteurs publiés et des lecteurs envisagés. Le livre, tout en accordant une place évidente au rôle joué par les femmes dans l’histoire racontée et dans le trajet du manuscrit, tout en ramenant au centre un événement et une région laissés de côté par la mémoire collective, conserve ainsi la possibilité d’être reçu autrement que comme le lieu d’expression d’une minorité. Il devient justement l’histoire de ses réceptions : celle de Laëtitia Rouxel qui met en images le texte de Violette Ailhaud ; celle de Mandragore qui, tout en revenant sur les circonstances historiques dans lesquelles prend place ce récit, raconte aussi sa propre histoire, sa propre découverte de ce texte, la manière dont il résonne avec ses désirs ou ses expériences personnelles. Héritières d’une parole dont elles deviennent habitées, et qui se métamorphose en elles, elles se font le relai d’un voyage du sens qui pourra se poursuivre par des lectures elles-mêmes créatives et participatives. Car bien entendre une voix, c’est peut-être aussi cela : être capable, sans pour autant la trahir, de s’en faire l’écho, de répercuter le son reçu en y ajoutant quelque chose de neuf.


 F. K.
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au Festival d'Angoulême, 2016



Editions L'Oeuf 
22, Bd Paul Painlevé
35700 Rennes


Premières fois, de Zoraida Zaro
Editions L'Oeuf
Sorti le 15 avril 2014 
11€

L'Homme semence, de Laëtitia Rouxel et Mandragore

Editions L'Oeuf & Parole
Sorti le 28 octobre 2013

26€

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