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L`interlude du jour

 
 
 
 
 
ovide, rainer maria rilke, kafka, kundera, sarah oppenheim, johnathan genet, fany mary, jean-christophe quenon, theatre du soleil, compagnie du bal rebondissant, spectacle hybride, metamorphose


APRÈS LE PAYSAN DE PARIS d'Aragon, puis La Voix dans le débarras de Raymond Federman, présentés à la Maison de la culture de Bobigny en 2013 et 2014, Sarah Oppenheim propose en ce moment dans les nefs du Théâtre du Soleil une nouvelle création scénique qui associe graphisme, sons et gestuelle quasi-chorégraphiée. 
ovide, rainer maria rilke, kafka, kundera, sarah oppenheim, johnathan genet, fany mary, jean-christophe quenon, theatre du soleil, compagnie du bal rebondissant, spectacle hybride, metamorphoseDans son précédent spectacle - Saisir, une adaptation de textes d'Henri Michaux -, elle explorait un univers empli de métamorphoses intérieures. Avec Donnez-moi donc un corps !, elle a souhaité poursuivre son travail sur la métamorphose en l'abordant sous l'angle du corps: "Il s'agit pour moi d'évoquer la question de notre rapport intime, imaginaire et fantasmatique à notre identité, au-delà des images de soi héritées ou imposées". Dans ce spectacle hybride, qui relève le défi d'adapter à la scène des textes non théâtraux, la compagnie propose un univers visuel et sensible, à la frontière du théâtre et de l'installation plastique.

Par Emilie Combes
 
LA MISE EN SCÈNE de Sarah Oppenheim, proche du théâtre expérimental, joue sur les rythmes et les variations pour nous offrir un résultat visuel étonnant. Donnez-moi  donc un corps ! part directement du corps du comédien : un corps qui se dénude, s’examine, se dissout, se renouvelle, se masque… Les corps mouvants de Johnathan Genet, Fany Mary, et Jean-Christophe Quenon, se créent, se défont, se recréent, et explorent quelques chemins de métamorphoses. Leurs parcours sont pensés comme une variation à partir d’extraits des Métamorphoses d’Ovide, auxquels se mêlent d’autres textes plus contemporains : Rainer Maria Rilke, Georges Rodenbach, Fernando Pessoa, Franz Kafka, Milan Kundera, Gwenaëlle Aubry…
 

Dilution des corps

 
DONNEZ-MOI DONC UN CORPS ! porte sur le sentiment étrange d'habiter son corps, un corps énigmatique. Ce sentiment, ce rapport au miroir, ont déjà été expérimentés par tous, et en ce sens le spectacle suggère un imaginaire et des sensations qui résonnent chez le spectateur.ovide, rainer maria rilke, kafka, kundera, sarah oppenheim, johnathan genet, fany mary, jean-christophe quenon, theatre du soleil, compagnie du bal rebondissant, spectacle hybride, metamorphose Certains se sentent encombrées par de multiples êtres, d’autres se sentent dispersés ou poreux. Certains ne se reconnaissent pas dans la glace ou y ont perdu leur reflet, d’autres perdent la sensation de leurs limites… Il s'agit donc de laisser la parole au corps invisible : celui à qui notre corps de surface, façonné et contraint par l'image que nous renvoie notre miroir ou le regard de l'autre, laisse rarement se déployer. "Elle s’approchait du miroir, de plus en plus près, jusqu’à se trouver nez-à-nez avec elle-même, et devant son visage, une buée légère se déposait, sous laquelle elle s’effaçait. Et c’est comme ça qu’elle  s’est mise à vouloir disparaître. [...] N’être elle-même qu’un regard, un témoin. Lumière dans la lumière. Ombre parmi les ombres" (extrait, d’après Gwenaëlle Aubry, Notre vie s’use en transfigurations).
 
NOUS SUIVONS AINSI LE PARCOURS de trois êtres mouvants, multiples, sujets aux métamorphoses, qui tentent de donner forme à d’autres corps. Solitaires, ils sont traversés par d’autres récits que les leurs, d’autres êtres passés, réels ou mythologiques. Ainsi, la Femme, fuyant les regards, s'affranchit du monde des reflets et retourne à une nature mythique, celle de la forêt. Femme-cerf, lointain souvenir d’Artémis, d’Écho – qui hante la forêt de son chant – ou encore de Daphnée, elle fait corps avec l’écorce de l’arbre avant de disparaître dans la brume et de rejoindre les souvenirs des métamorphoses contées par Ovide. L’Homme, qui ne cesse de scruter son reflet dans l’eau et les miroirs, en quête de lui-même, porte en lui des bribes d’Apollon, d’Actéon, et de Narcisse. Il se met à nu, tente de revêtir diverses apparences, avant de se diluer dans la pluie. Enfin, un Homme est là, pour les observer, les raconter. Effeuillant ses multiples visages, il collectionne en lui leurs traces, se fond dans leurs empreintes.
 

Voyage sonore

 
À PARTIR D'UN CORPUS de textes, Sarah Oppenheim a réalisé avec ses comédiens un grand travail d’improvisation silencieuse et a porté une attention particulière aux rythmes pour en arriver à cette performance visuelle. Certains textes sont restés sonores, restitués sur scène par la parole, tandis que d’autres ont nourris l’inspiration. Ils ont disparu, sont devenus silence, mais ont laissé une trace dans l’image visuelle et esthétique. Nous sommes profondément touchés par le grand travail réalisé à partir du bruit de l’eau, omniprésente sur scène, et vectrice de mélodie : eau versée dans les bassines, gants qui gouttent, table qui ruisselle sans cesse, pluie… Par un jeu sur les quantités et donc sur les sons et les rythmes, Sarah Oppenheim crée une musicalité gestuelle, grâce à la présence de l’eau. ovide, rainer maria rilke, kafka, kundera, sarah oppenheim, johnathan genet, fany mary, jean-christophe quenon, theatre du soleil, compagnie du bal rebondissant, spectacle hybride, metamorphoseC’est ce va-et-vient entre son et scénographie qui constitue la trame narrative de l’ensemble. Accompagné par le travail graphique de Louise Dumas, la metteur en scène construit l’espace scénique comme une œuvre plastique, où elle associe chant, sonorités, et silence.
 
DANS LA LIGNÉE DE BOB WILSON, et d’un théâtre très visuel, les lumières constituent un élément essentiel, notamment grâce à l’omniprésence de l’eau et des miroirs sur scène. Dans un jeu de reflets, d’éblouissement, et de clair-obscur, elles nous permettent de voir mais créent aussi l’atmosphère, tout en structurant l’espace qui transforme la perception du spectateur au sein d’une esthétique touchante. Les jeux de lumière modifient l’appréciation de la perspective par l’utilisation des silhouettes et des objets qui se détachent sur un contre-jour, et sur lesquels le regard du spectateur est ainsi focalisé.
 

Quête des possibles

 
LE TEMPS DU SPECTACLE est celui du voyage de ces êtres. L’espace scénique, terrain d’expérimentation des corps, évolue en fonction du parcours des trois figures qui, par leur métamorphose, se meuvent sur le plateau. La forêt envahit progressivement le devant de la scène. Par les sons d’éléments naturels – pluie, vent – mais aussi de manière allégorique : la femme recouvre les miroirs d’images de bois de cerfs, son chant évoque celui des nymphes, et attire l’homme dans cette forêt de reflets, où, tel Narcisse, il se dilue dans l’eau. La pluie emporte tout, fait dégouliner et disparaître les arbres, et le collectionneur de métamorphoses, resté seul, se dépouille de lui-même pour les rejoindre. La réussite de ce spectacle tient dans cette création d’un univers sensible, visuel et sonore, où le spectateur touche à la matérialité du texte et du corps.
 
DONNEZ-MOI DONC UN CORPS !, c’est la quête de notre corps enfoui, le rêve d’un corps affranchi, qui resterait mouvant, et qui s’avère porteur d’une multiplicité de possibles. Si les figures tentent d’échapper à leur image, c’est pour se réinventer sans cesse. Sarah Oppenheim interroge le processus de construction de notre moi. Des sensations invisibles, voire indicibles, nous agitent. Dans la lignée d’Artaud, son théâtre ne se borne plus à nous faire pénétrer dans l’intimité de quelques fantoches, et ne s’adresse pas seulement à notre entendement mais parvient à "joindre notre sensibilité", par une "action immédiate […] dont la résonance en nous est profonde", et "qui nous insuffle le magnétisme ardent des images".

 
E. C.
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à Paris, le 28 janvier 2017

Donnez-moi donc un corps !, création d’après Ovide, et d’autres textes : Rilke, Kafka, Kundera…
Jusqu’au 5 février 2017,
Reprise le 18 mars 2017 à 19h, La Scène Louvre-Lens
Mise en scène de Sarah Oppenheim
avec Johnathan Genet, Fany Mary, Jean-Christophe Quenon
Théâtre du Soleil
Cartoucherie, Route Du Champ de Manoeuvre, 75012 Paris
Du mercredi au samedi à 20h30,
Dimanche à 15h30
Tarifs : tarif normal 18€/tarif réduit : 13€, 9€
Rens. et réservations : reservation@lebalrebondissant.com / 06 65 25 58 60

Crédits photos :
© Luc Maréchaux


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