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SI LES SÉRIES TÉLÉVISÉES des années 1990-2000 ont consacré des personnages emprunts de contradictions et de complexité, derrière la caméra, il en allait de même. Dans Des hommes tourmentés, le nouvel âge d’or des séries : des Soprano et The Wire à Mad Men et Breaking Bad (Editions de la Martinière), le journaliste américain Brett Martin retrace l'histoire des séries américaines depuis l’avènement de la télévision comme médium de masse jusqu’à aujourd’hui, à travers ces figures-clés que sont les showrunners, démiurges du petit écran. Près de soixante années de télévision sont ainsi compilées en 480 pages documentées, précises et émaillées de savoureuses anecdotes qui permettent de comprendre pourquoi, au cours des deux dernières décennies, les séries américaines ont connu un tel essor. Et comment ce dernier a permis de faire émerger des auteurs tout-puissants.

Par Alexis Pichard

LA POLITIQUE AUTEURISTE DE HBO – puis des autres chaînes du câbles – a eu pour conséquence d’ériger des créateurs (souvent aussi scénaristes et producteurs de leur série) parfois méconnus, parfois venus du cinéma, en demi-dieux. Tout au long de son analyse, Brett Martin s’attache aux vétérans de ce nouvel âge d’or, notamment les trois David (Chase, Simon et Milch), et leurs successeurs, Shawn Ryan (The Shield) ou bien encore Matthew Weiner (Mad Men), et propose une immersion dans les coulisses de leurs séries respectives. Loin d’être présentés sous un jour positif, ce serait même l’exact opposé, ces des hommes tourmentés, livre, analyse, série, HBO, brett martin, breaking bad, les soprano, mad men, game of thrones, dexter, the wire, sur écoute, série, télé, américaine, usa, david, chase papes des séries contemporaines étant dépeints comme des hommes à l'égo surdimensionné, qui auraient une difficulté profonde à travailler avec les autres et entretiendraient, ironiquement, une relation ambiguë avec le médium télévisuel.



Une politique d'auteur

DES ANN
ÉES 1980 AUX ANNÉES 2000, le paysage télévisuel américain évolue considérablement : la dérégulation reaganienne bouleverse l’hégémonie des trois grands networks originels et l’on voit apparaître de nouvelles chaînes nationales (Fox, UPN et theWB) à destination d’un public plus jeune et ethnique dans un contexte où l’audience elle-même se fragmente. En parallèle, Internet se développe et devient un nouveau medium de divertissement tandis que le câble connaît une ascension fulgurante que va incarner la chaîne HBO (lire notre analyse).

OR L'AVÈNEMENT DE LA TÉLÉVISION
 de qualité ne se fera que par un dénigrement du format que l’on retrouve dans l’un des slogans phares d’HBO dans les années 2000 : "This is not television." Faire de la bonne télévision, c’est avant tout ne pas faire de télévision. Cette culpabilité à travailler pour un médium aussi répudié que le petit écran hante nombre de scénaristes et de créateurs jusqu’à la fin des années 1970, période qui voit l’émergence de la MTM, une société de production qui révolutionne le milieu télévisuel en offrant des libertés créatives et un statut inédits aux scénaristes. Très vite, MTM attire les auteurs les plus prolifiques et inspirés et commence à vendre ses séries aux grands networks de l’époque : ABC, CBS et NBC. Parmi elles, on trouve des succès comme Remington Steele avec Pierce Brosnan ou bien encore la médicale St Elsewhere. Un nouveau style d’écriture plus décomplexé et audacieux émerge alors et change peu à peu l’univers très standardisé des séries américaines, à une époque où la logique du tout public est encore en œuvre et où il faut donc diffuser des séries consensuelles. Or Brett Martin montre comment HBO a repris le flambeau de MTM en brisant, cette fois, tout formatage.

LE MODÈLE AUTEURISTE D'HBO inspire par la suite les autres chaînes du câble, telles que FX ou Showtime, qui se mettent aussi à la production de séries tout aussi marquantes (Damages, Breaking Bad, Dexter…), et devient un paradigme absolu allant jusqu’à avoir un impact sur les séries des networks traditionnels. Mais, peu à peu, l’hégémonie s’effrite, les revers s’accumulent (Carnivàle est un échec cinglant, idem pour John From Cincennati) et une vaste crise identitaire s’amorce avec la fin prématurée de Deadwood, vécue comme un traumatisme par la chaîne, et celle de la pionnière, Les Soprano, l’année suivante. Après un passage à vide, HBO remonte la pente avec le retour en force de ses auteurs maison et des hommes tourmentés, livre, analyse, série, HBO, brett martin, breaking bad, les soprano, mad men, game of thrones, dexter, the wire, sur écoute, série, télé, américaine, usa, david, chase des séries incontournables comme True Blood et Game of Thrones. Mais la concurrence fait rage : AMC, Showtime, FX et consorts, toutes les autres chaînes du câble se sont allègrement emparé de la formule HBO pour se différencier de la concurrence, se construire une image de marque et attirer un public de plus en plus nombreux. Il n’est pas anodin que la politique de FX fut pendant un temps de faire du "HBO pour tous".

DE TOUTES LES PERCÉES des chaînes câblées, c’est l’essor d’AMC qui surprend le plus. Brett Martin raconte comment cette petite antenne spécialisée dans la rediffusion de vieux films s’est soudain réinventée pour survivre à l’ère du numérique. Les séries sont alors apparues comme les programmes de la reconquête. Peu intéressée par les taux d’audience, jusqu’à un certain point, AMC prend des risques et mise tout sur le projet maudit de l’ex-scénariste des Soprano Matthew Weiner, intitulé Mad Men. Maudit car le projet a, entre autres, été refusé par HBO et aura mis huit ans à trouver preneur. Alors cadre chez AMC, Rob Sorcher résumera Mad Men en ces termes : "C’est lent. Ça parle d’une autre époque. C’est la pire idée au monde." Et pourtant la série connaîtra un succès d’estime considérable. Dans la foulée, la chaîne proposera une autre série rejetée par tous, Breaking Bad, et plus tard The Walking Dead.



Cheval de Troie

DANS CE CONTEXTE D'UNE INDUSTRIE culturelle qui dicte ses lois, Brett Martin évoque plusieurs stratégies qu'ont pu mener les scénaristes pour imposer leur propre vision et notamment, celle du "Cheval de Troie", c’est-à-dire une série qui réponde aux exigences formelles et commerciales des chaînes comme du public, tout en autorisant ses créateurs à atteindre quelque chose de beaucoup plus complexe. Cette idée de "cheval de Troie", de projet trompe-l’œil, est tout à fait pertinente au regard de séries comme Les Sopranos, vendue à HBO comme une dramédie familiale qui traitera finalement d’un mafieux en pleine crise existentielle, ou bien comme The Wire, initialement prévue pour être une série policière mais qui basculera vers une radiographie balzacienne de la ville de Baltimore et de son microcosme. Le titre même de la série est trompeur selon son créateur, David Simon : "Dans mon esprit, ça n’a jamais été des hommes tourmentés, livre, analyse, série, HBO, brett martin, breaking bad, les soprano, mad men, game of thrones, dexter, the wire, sur écoute, série, télé, américaine, usa, david, chase uniquement une histoire de mise sur écoute. Il s’agissait du câble d’un délicat numéro de haute voltige et des connexions entre les gens." Et aura dupé les traducteurs français, ces derniers baptisant la série Sur Ecoute.

L'image même du "cheval de Troie" suggère un ennemi qui serait, potentiellement, le medium télévisuel lui-même, support des oeuvres de ces auteurs mais qu'ils traitent parfois avec ambivalence. Ainsi, David Simon, venu du journalisme d’investigation, voyait sa série The Wire comme une œuvre militante et se désintéressait totalement des questions esthétiques et de la mise en intrigue, ce qui le poursuivra de manière encore plus évidente dans la contemplative Treme.



Une histoire d'hommes

LE GRANDE FORCE DU LIVRE de Brett Martin réside malgré tout dans les portraits surprenants, car peu reluisants, qu'il dresse de ces hommes qui ont fait des années 2000 un âge d'or attesté des séries américaines. Par cet examen des caractères et des psychologies, le journaliste met en exergue la manière dont ces auteurs égotistes ont révolutionné le système de production et d'écriture des séries et contribué à donner au genre ses lettres de noblesse. Martin montre plus généralement comment le scénariste, encore accessoire au cinéma par rapport au réalisateur, est devenu la figure phare de la télévision américaine avec l’avènement des showrunners, ces scénaristes en chef, décisionnaires de tout sur leur série.

DAVID CHASE, QUI A CRÉE Les Soprano, est dépeint comme une diva acariâtre rongée par la culpabilité d’avoir vendu son âme au diable télévisuel. Celui qui aspirait uniquement à faire des films, allant jusqu’à saboter les pilotes de ses séries pour les rendre impossibles à diffuser et obtenir ainsi une rallonge pour en faire des longs métrages, aura finalement passé toute sa carrière à écrire pour le petit des hommes tourmentés, livre, analyse, série, HBO, brett martin, breaking bad, les soprano, mad men, game of thrones, dexter, the wire, sur écoute, série, télé, américaine, usa, david, chase écran, parfois pour des séries d’une qualité toute relative. Certaines de ses déclarations, retranscrites par Brett Martin, peuvent paraître délirantes, notamment quand il dit qu’il aurait préféré consacrer les huit années passées sur Les Sopranos au cinéma s’il avait eu le choix. Chase finira par réaliser un film en 2012, le seul de sa carrière, qui se soldera par un échec commercial retentissant.

CARACTÉRIEL, CONVAINCU QUE LE MONDE ENTIER est contre lui, Chase ménerait "aussi la vie dure à son équipe de scénaristes et serait généralement perçu comme le tyran des "writers’ rooms". Brett Martin revient notamment sur le cas de Todd Kessler, lequel fut brièvement scénariste des Sopranos alors qu’il n’avait que 26 ans. Le jour où celui-ci obtient une nomination aux Emmy Awards pour son travail sur la série, David Chase le met à la porte à cause d’un fléchissement dans la qualité de ses scripts. Après avoir concédé à reprendre Kessler, Chase le licencie une nouvelle fois, n’ayant pas vu d’améliorations significatives. Quelques années plus tard, le jeune scénariste revient sur le devant de la scène avec la série Damages dont l’intrigue tourne justement autour "d’une horrible patronne (…) et d’une jeune, talentueuse mais impressionnable employée qui se retrouve séduite, repoussée, et en définitive plus mûre, mais aussi corrompue à force d’être dans l’orbite de cette femme". Suivez mon regard.



Cyrano de Bergerac

MATTHEW WEINER, DISCIPLE DE CHASE, a suivi les pas du maître allant jusqu’à l’égaler, voire le surpasser à certains égards. Elevé dans une famille d’intellectuels soudée mais aussi très compétitive, Weiner développe un désir viscéral de réussite. Après quelques expériences sur diverses sitcoms, il intègre l’équipe scénaristique des Soprano. Très vite, malgré son génie créatif que tous lui reconnaissent, le jeune auteur est perçu comme "le parfait tyran", un être opportuniste et condescendant, et se fâche notamment avec un producteur de la série qui ira jusqu’à l’abandonner en plein repérage dans le New Jersey. Aussi, lorsque HBO ne donne pas suite à son pilote pour la série Mad Men, malgré le soutien de David Chase, beaucoup y voient une punition de la part de la chaîne ainsi que son souhait de ne plus retravailler avec cet auteur brillant mais intenable. C’est finalement AMC qui s’empare du projet et Weiner en devient le showrunner.

L'EX-SCÉNARISTE DES SOPRANO se fait dès lors connaître pour ses changements fréquents de scénaristes, ses renégociations de contrat périlleuses avec AMC et ses tendances narcissiques qui vont bouleverser quelques traditions. Brett Martin indique notamment que Weiner serait revenu sur la règle tacite selon laquelle le scénariste responsable d’un épisode est crédité comme l’auteur de cet épisode même si des ajouts de la part du showrunner ont été faits. Pour satisfaire ses besoins de reconnaissance, le créateur de Mad Men établit sa propre règle et adjoint son nom à celui du scénariste en cas de modifications conséquentes de sa part. C’est ainsi que sur les quatre-vingt-cinq épisodes que la série comporte en 2014, seuls dix-neuf épisodes ne créditent pas Weiner comme scénariste ou coscénariste. Ce dernier justifie ainsi son choix : "Regarder quelqu’un monter les marches et recevoir une récompense pour une chose dont chaque mot est de moi… Je ne pourrais pas vivre avec ça. Je ne suis pas Cyrano de Bergerac."

LA DÉMARCHE DE BRETT MARTIN, bien qu’elle souffre parfois quelques longueurs et qu’elle s’adonne à un name-dropping excessif par moments, met finalement en lumière la corrélation entre la noirceur des antihéros des séries contemporaines et leur créateur que l’on découvre tout aussi torturés qu’eux. Cela se traduit par une projection des névroses et frustrations de chacun et renforce la dimension des hommes tourmentés, livre, analyse, série, HBO, brett martin, breaking bad, les soprano, mad men, game of thrones, dexter, the wire, sur écoute, série, télé, américaine, usa, david, chase auteuriste de ces séries. Il ne fait aucun doute que Tony Soprano est une persona de David Chase ou que les aspirations militantes de David Simon structurent tout le récit de The Wire et en habitent chaque personnage. Ces séries sont aussi bien des séries d’auteurs, qui en pensent tous les détails et en suivent toute la conception, que des séries parlant de leur auteur, ces hommes tourmentés qui ont trouvé dans le format sériel le moyen d’exorciser leurs incertitudes, leurs peurs, et avec elles, les nôtres.

A.P.

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à Paris, le 21 décembre 2014

Des hommes tourmentés, le nouvel âge d’or des séries : des Sopranos et The Wire à Mad Men et Breaking Bad
De Brett Martin
Editions de la Martinière
Paru le 25 septembre 2014
480 pages
24€

 
 




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