L`Intermède


NE A ATHENES EN 1944, ANDREAS STAÏKOS, ECRIVAIN et traducteur, a étudié les Lettres à l'Université de Thessalonique, puis le théâtre à Paris, au Conservatoire national d'art dramatique, dans la classe d'Antoine Vitez. Dès le début de sa formation, il écrit et met en scène de nombreuses pièces : Dédale (1971), Clytemnestre peut-être (1974), jouée en 1981 à Paris au Théâtre du Ranelagh, Karakoroum (1989), 1843 (1990), Le Petit doigt d'Olympias (1994), Plumes d'autruche (1994), La Plume de Milo (1996), Le Rideau tombe (1999), L'Empire du tabac (2005), Napoleontia (2007), Alceste ou les beaux rêves (2012), Hermione (2022). Il se fait également remarquer en France avec son célèbre roman Les Liaisons culinaires, traduit dans un grand nombre de langues, et adapté au théâtre sous le titre Manuel de cuisine et d'infidélité (Actes Sud/IFA, 1997, traduction Delphine Garnier et Karin Coressis), présenté en 2002 au Studio-Théâtre de la Comédie Française. Cette année, le public grec découvre sa dernière pièce, Alifeira, jusqu'au 30 avril au Théâtre Municipal de Pirée (Scène Omega). Rencontre avec le dramaturge à Exarheia, au centre d'Athènes.

 

Par Nektarios - Georgios Konstantinidis


Un théâtre nourri d’influences complexes


DEPUIS SA JEUNESSE, ANDREAS STAÏKOS SE DIT « destiné à écrire pour le théâtre ». Il a pris « conscience de cette qualité pendant la première année de [s]es études à l’école secondaire (gymnassio en grec). [S]on professeur de littérature, Yannis Sidéris, célèbre historien du théâtre grec moderne, avait d’emblée identifié dans ses compositions écrites des marques de théâtralité ». Alors encouragé à quitter le style et la méthode de la composition scolaire afin d’écrire uniquement des dialogues comiques ou conflictuels, son professeur l’enjoint à travailler la dramaturgie et l’écriture théâtrale. Naturellement, ces productions écrites demeuraient une pratique secrète entre le professeur et le jeune Andreas, en marge des activités et des travaux scolaires et académiques. « Cette relation a duré deux ou trois années, ponctuées par des rencontres hors du cadre scolaire où j’écrivais et soumettais à son regard avisé mes premières pièces courtes, en un seul acte, ou composées de monologues ». Des observations et des critiques qui ont alors été décisives dans sa formation d’auteur dramatique.
 
DE CE TRAVAIL PRECOCE EST ALORS NEE UNE RELATION PARTICULIERE entre le jeune auteur et les autres textes, notamment en raison de ses influences. D’ailleurs, sa découverte du théâtre français classique s’est faite assez tôt dans sa formation, alors qu’il lisait « assidument les textes dans les traductions disponibles ». Plus tard, à l’âge de 22 ans, et pour des raisons politiques (lors de la dictature des colonels de 1967[1]), Andreas Staïkos est contraint de se réfugier à Paris. « Je me suis mis à apprendre rapidement la langue pour être pleinement en contact avec le théâtre français. J’ai découvert avec surprise un auteur avec lequel j’ai trouvé une grande parenté sentimentale et intellectuelle : Marivaux ». Auteur qu’il a traduit de nombreuses fois en grec (Le Triomphe de l’amour, Les Fausses Confidences, Les Comédiens de bonne foi, Le Legs, Le Jeu de l’amour et du hasard, La Commère[2]), et qui a constitué une rencontre incontournable : « J’ai pensé que si Marivaux avait écrit en grec, il aurait écrit comme moi. Et si moi j’écrivais en français, j’écrirais sans doute comme Marivaux. C’est l’auteur qui a le plus influencé mon style théâtral ». Mais sa formation se fait aussi au contact d’Antoine Vitez, dont Andreas a la chance de devenir élève au sein du Conservatoire National d’art dramatique. Pendant ses cours, il a alors l’occasion de découvrir et d’approfondir la richesse du théâtre français.
 
DEPUIS CETTE EPOQUE ET JUSQU'A AUJOURD'HUI, LE DRAMATURGE A TRADUIT plusieurs pièces de Racine, Molière, Lesage, Labiche, Feydeau, Musset, Claudel, Lagarce etc. « Mon contact avec la langue française à travers le théâtre a enrichi même mon écriture grecque et m’a ouvert des nouvelles perspectives jusqu’alors inattendues. En ce qui concerne mes travaux de traduction, j’ai l’impression qu’il s’agit d’un acte d’adultère. La nuit, je me couche avec une française et le matin je me réveille avec une grecque ».
 

Un dramaturge de plateau

 
ET POURTANT, MALGRE LA FORCE ET L'IMPACT DE CES INFLUENCES, la question de l’aléatoire est centrale dans sa création théâtrale et dans son approche du spectacle vivant. En effet, le dramaturge considère qu’au théâtre on peut s’inspirer d’un mot, d’un geste, d’une situation ou d’un rien que le hasard nous offre. Ainsi, par exemple, pour sa dernière création, « Alifeira », le metteur en scène a été inspiré par le mot « Αλ?φειρα », qui est un lieu antique du Péloponnèse. « J’ai rencontré ce lieu chez Pausanias, écrivain du 2ème siècle apr. J-C, qui décrivait ses impressions de voyage à travers la Grèce antique. Cette pièce traite alors du thème des ruines. À Alifeira, un village quasiment abandonné, deux jeunes filles, Lela et Papagalina, survivent dans le désert et la solitude, dans une attente continuelle et interminable, en compagnie d’anciennes ruines, de lézards et d’araignées. L’arrivée d’une femme excentrique et ambiguë qui se présente sous le nom de baronne ainsi que d’un jeune archéologue avec des dispositions romantiques, nommé Epaminondas, donne l’impression d’un évènement bouleversant et éveille Alifeira de sa léthargie. La présence des deux étrangers ravive des désirs vieux et inassouvis et crée des nouvelles attentes. La réalité se retire et l’imagination, les fantasmes et le rêve éclatent et constituent le matériau avec lequel se bâtira sur le sable le nouveau et majestueux bâtiment d’Alifeira ».
 
CETTE QUESTION DE L'ALEATOIRE, DE L'EXPLOITATION DU HASARD, est aussi extrêmement présente dans sa manière de monter ses textes, puisque le travail des comédiens, et donc l’humain, vient interagir, vient jouer un rôle dans le travail dramaturgique et dans le rendu final. Car outre son travail de traduction de textes dramatiques, Andreas Staïkos écrit et met en scène ses propres textes, comme de nombreuses figures de la scène contemporaine. Pour lui, impossible d’écrire seul à son bureau et de soumettre les rôles à des comédiens. La création naît d’un travail de collaboration et d’un contact sensible avec ces derniers : « D’abord je dois connaître mes comédiens et par le biais de discussions et d’exercices d’improvisations interminables avec eux, nous aboutissons à un thème d’intérêt commun. Ensuite, pendant nos échanges et nos séances de travail, je fournis aux comédiens de petites scènes ou de petits monologues pour connaître réellement les possibilités de mes comédiens, leurs qualités ou même leurs faiblesses. Au fur et à mesure se forme et s’élabore la pièce. Ce ne sont donc pas les comédiens qui rencontrent les rôles mais les rôles qui rencontrent les comédiens ». Emmanuelle Kontogiorgou qui incarne la baronne dans Alifeira, et à qui la pièce est dédiée, s’enthousiasme de la manière dont se déroulent les répétitions, qui sont des « pleines représentations », « durant lesquelles Andreas nous conduit et nous charme avec sa parole. On ignore ce qui va se passer par la suite, la seule chose qu’on connaît c’est que la soirée-représentation finira avec une surprise culinaire, un verre de vin et une nouvelle scène écrite de la pièce répétée. »
 

Recherche de la vérité

 
DE CET ALEATOIRE NAÎT UN GOÛT POUR LA DISSIMILATION, L'INATTENDU. Ainsi, dans sa pièce, Lela et Papagalina vivent dans le village presque désert d’Alifeira mais ces jeunes femmes sont sur le point de partir, et c’est bien l’arrivée inattendue d’Epaminondas, l’archéologue, et de l’excentrique Baronne, qui bouleversera leurs plans. Ces personnages tourbillonnent alors jusqu’au vertige dans une danse de vérités et mensonges, secrets et tromperies. L’espace chez Andreas Staïkos est toujours l’occasion d’une aventure linguistique vers l’absurdité, la parodie et le déguisement.
 
MAIS CET INATTENDU ALEATOIRE N'EST PAS CELUI DU FAUX-SEMBLANT, il est celui d’une tension vers la vérité, celui d’une quête. Dès lors, si le dramaturge s’inspire de la vie de cette ancienne cité oubliée d’Arcadie, nous retrouvons toutes ses références, obsessions et souvenirs. Le protagoniste est la Langue avec ses allusions, ambiguïtés, négations, présupposés ; les dialogues se conjuguent avec d’autres textes et avec l’Histoire elle-même. En cela, Andreas Staïkos met en évidence la théâtralité, la création d’une autre illusion, à la recherche de la vérité, plutôt que la vérité elle-même. Car il faut bien comprendre que personne ne reste à Alifeira et personne ne la quitte. Des valises au centre de la scène signifient l’arrivée et le départ et seront là jusqu’à la fin. Le nouveau se construira sur l’ancien et le présent sur le passé ; il le remettra en question, voudra le détruire, mais à partir de ses fragments, regardera vers l’avenir.

SELON ANDREAS STAÏKOS, « L'ECRITURE DRAMATIQUE CONTEMPORAINE SOUFFRE d’un épuisement généralisé. Les écrivains, victimes des idéologies éphémères, des sujets d’actualité, se consument à une expression à court terme ». Pour l’auteur, nous nous trouvons dans une époque de l’hégémonie du metteur en scène qui supplante un peu trop le travail du dramaturge, en exaltant le travail du corps, en mélangeant les arts et les techniques (projections, vidéos, éclairage extravagant…) et dès lors, en dépossédant presque le théâtre de son langage propre. C’est cela qui fait dire à Hélène Zarafeidou, qui interprète le rôle de Lela, « être un acteur d’Andreas Staikos, c’est comme ouvrir un champ de création véritable, où toute votre formation et votre expérience en tant qu’acteur, vos rêves, vos perceptions artistiques se mêlent à l’inspiration profonde de cet intellectuel unique, où, avec une grande espièglerie, ses mots, ses pensées et les personnages qu’il crée s’entrelacent et s’enracinent dans votre cœur, puis dans le cœur et l’esprit du public. »
 

Nektarios-Georgios Konstantinidis
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le 25 avril 2024
 
Alifeira,
Texte et mise en scene : Andreas Staïkos,
Musique : Nikos Xydakis
Décor-Affiche : Alexis Kyritsopoulos
Éclairage : Charis Dallas
Distribution : Dimitris Passas, Hélène Zarafeidou, Emmanuelle Kontogiorgou, Émilie Miliou
Jusqu’au mardi 30 avril 2024, puis en tournée.
Le lundi et le mardi à 21h
Théâtre municipal du Pirée, Scène Omega
32 avenue des héros de Polytechnique, Le Pirée (Grèce). 
Infos et réservations : 0030 2104143310
 
Découvrez le spectacle ici.
 
 
[1] La dictature des colonels est le nom donné au pouvoir politique en place en Grèce du 21 avril 1967 au 24 juillet 1974. Elle est aussi appelée dictature du 21 avril. Cette dictature est issue du coup d'Etat d'avril 1967 mené par Georgios Papadopoulos. Elle provoqua l’exil du roi Constantin II, monté sur le trône en 1964.
 
[2] Traductions réalisées entre 1993 et 1998.

 
© Crédits photos Raphaël Souliotis.


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