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cyrano de bergerac, Jean-Philippe Daguerre, mise en scène, théâtre, comédien, comédie, ranelagh, paris, nez, edmond rostand, Stéphane Dauch, masque, Petr Ruzicka, musique, musicalité, violon, roxane

MUSIQUES, CHANT ET COMBATS CHORÉGRAPHIÉS tutoient, sur scène, les alexandrins du cadet de Gascogne. C'est l'interprétation à la fois singulière et plurielle du Cyrano de Bergerac d'Edmond de Rostand que proposent actuellement Jean-Philippe Daguerre et la compagnie du Grenier de Babouchka au théâtre du Ranelagh, à Paris. Un spectacle poétique total, aussi sonore que visuel, dans lequel l'énorme nez de Cyrano occupe finalement bien peu de place.

Par Jérémy Robert


"C'EST UN ROC! … C'EST UN PIC ! … c'est un cap !/Que dis-je, c'est un cap ? … C'est une péninsule !" (Cyrano de Bergerac, acte I, scène IV) Pourtant, le nez de Cyrano n'a jamais été le centre de la pièce, comme il l'est, ostensiblement, de son visage. Stéphane Dauch, l’interprète du mousquetaire, a d'ailleurs le sien masqué. En somme, ce que la postérité est appelée à retenir de cette citation est moins le nez que la manière de l'évoquer. Par allitérations, par hyperboles, par métaphores. Avec poésie. En cela, la mise en scène de Jean-Philippe Daguerre rend justice à la comédie héroïque d'Edmond Rostand publiée en 1897. Si sa simplicité tend parfois à la simplification, allant jusqu'à débarrasser le texte original de la première moitié de son premier acte, et donc de son exposition, pour ne pas excéder les deux heures, il faut tout de même attribuer à Daguerre le mérite d'avoir favorisé la lisibilité de la pièce ainsi que le cœur de son propos : fi du vilain nez autant que des belles allures, c'est dans l'âme que se juge l'élégance, et dans l'art que celle-ci peut être admirée.

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"Dans cette ombre, à tâtons, [les mots] cherchent votre oreille."

À PARTIR DE CETTE LECTURE, une telle adaptation justifie son exceptionnelle musicalité. Point d'orchestre, mais un violon : Petr Ruzicka, créateur de plusieurs spectacles musicaux et ancien compagnon de route de Daguerre dans le cadre de sa mise en scène de La Flûte Enchantée de Mozart au Théâtre des Variétés en 2014. "Suite à l'immense plaisir que j'ai pris en créant au Théâtre des Variétés à Paris une adaptation de La Flûte Enchantée qui mêlait théâtre, chant lyrique, musique classique, danse contemporaine et combats, je rêvais de retrouver une œuvre littéraire permettant une mise en jeu de ces différentes formes artistiques", explique Daguerre dans sa note d'intention aux spectateurs, motivant la présence du musicien sur les planches du Ranelagh.

SON PARTI PRIS N'EST PAS, au demeurant, une trahison de Rostand — au contraire, aussi amoureux que respectueux de son œuvre, il tente de se rapprocher, voire d'anticiper l'intention, la vision, et peut-être même l'ambition initiale du dramaturge. Les "musiciens" (acte III, scène I), les "violons" (acte I), la "cornemuse" (acte I, scène III) de Montfleury, l'"orgue" (acte V, scène VI) de la chapelle, le chant des cadets de Gascogne, les poèmes... Le texte de Rostand fait place large à la musicalité. Daguerre lui restitue seulement son autonomie : "À partir des partitions musicales inédites imaginées par Rostand et retrouvées dans sa maison d'Arnaga, j'ai pu construire une mise en scène de Cyrano de Bergerac qui répondait à ces attentes symphoniques." Et, tout au service de celles-ci, Petr Ruzicka (tantôt remplacé sur scène par Survier Flores ou Aramis Monroy) donne au spectacle une empreinte musicale inédite.

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"Ce sont les cadets de Gascogne !"

LA MUSIQUE N'ÉCLIPSE JAMAIS LE TEXTE, ni d'ailleurs ne ternit à la comparaison. Elle le soutient, le suit, le souligne ; la page et la partition réunies, des lettres et des notes, les dialogues comme inscrits sur les portées. L'échange entre les deux arts est si naturellement cinématographique qu'il est facile d'oublier le surcroît de travail qu'exige pareille entreprise au théâtre. Sur des airs ingénus et rebondissants, les moments de comédie redoublent de charme et conviennent plus généreusement à la sincérité des petits rires. Montfleury, le "mauvais auteur et comédien" au timbre déclamatoire, tout à fait ridicule avec sa grande plume au derrière, devient délicieusement drôle dès lors que celle-ci remue sur le tempo. A contrario, les instants tragiques et pleins de "panache" (acte V, scène VI), tels la mort des rivaux, grandissent sous les larmes graves du violon, la pluie des coups de canons, et le martèlement funeste du glas.

ÉVIDEMMENT, L'ESTHÉTIQUE SONORE ne fait pas simplement office de bruitages et de bande-son. À la manière d'une comédie-ballet, elle fait partie intégrante de la représentation. Toutes les récitations poétiques de la pièce muent la scène en chanson, sérénade ou fanfare. L'ode héroïque et humoristique dite chant des cadets de Gascogne, uniquement psalmodiée par Cyrano dans le texte, est ici reprise en chœur par toute la compagnie, Cyrano devenant soliste, et la cloche du pauvre pâtissier Ragueneau leur percussion improvisée. "Ce sont les cadets de Gascogne/De Carbon de Castel-Jaloux ;/Bretteurs et menteurs sans vergogne,/Ce sont les cadets de Gascogne !

AINSI, DE FAÇON INCESSANTE, le texte et la musique se complètent l'un l'autre. Lorsqu'un acte s'achève et que les lumière s'éteignent pour la préparation du suivant, le personnage du violon, ectoplasme silencieux au grand nez, âme lyrique du protagoniste, ajouté à l'initiative de Daguerre et incarné par Petr Ruzicka, fait face au public, et, aussitôt, entame une mélodie en accord avec les émotions transitoires de Cyrano, dessinant à l'oreille l'évolution de leurs couleurs. Cependant, loin de n'être qu'une rustine théâtrale, ce double spirituel intervient aussi souvent que l'inspiration et l'émoi de Cyrano sont convoqués, afin d'en traduire les moindres impulsions par la musique. Une scène fait ainsi se tenir l'un derrière l'autre le poète gascon et son violon intérieur, le premier, écrivant, assis à son pupitre, quand le second se tient debout, surplombant, jouant de son instrument à volute dont les variations reproduisent celles des mots amoureux que Cyrano, de sa plume enfiévrée, dépose silencieusement sur sa lettre de feu. Ce procédé mimétique donne alors au spectateur non pas le sens littéral de la déclaration qu'il rédige pour Roxane mais son essence, faite d'hésitations furieuses et de passions vagues. Les phrases sont des mélodies scandées par le rythme et ponctuées par des notes. Poésie et musique partagent la même grammaire. Et lorsqu'il n'y a plus d'encre, il n'y a plus de musique. 


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"Non pour mon vilain nez, mais bien pour vos beaux yeux."

CETTE DIMENSION SONORE ne saurait occulter le travail sur la scénographie. L'opposition entre le beau superficiel et le beau poétique est bien une thématique récurrente de la pièce ; et c'est ainsi que la mise en scène ne contient ni artifices ni effets tape à l’œil. Les décors de Vanessa Rey-Coyrehourcq sont sobres, faisant fi des didascalies descriptives de Rostand. Un pupitre suffit à représenter une pièce, un banc un extérieur fleuri, quelques caissons éparpillés un bivouac improvisé à l'aube d'une bataille. Le jeu de l'éclairage achevant de définir l'atmosphère appropriée. En cela, la célèbre scène VII de l'acte III constitue un tableau mémorable : Christian et Cyrano, dos à dos, ainsi que les deux côtés d'une même médaille, les silhouettes dessinées dans la lueur bleutée de la nuit, sous le balcon de Roxane, d'où jaillit une intense et chaude lumière blanche.

ET SUR LES PERSONNAGES, simplicité moderne et pittoresque : les habits, conçus par Corinne Rossi, servent simplement à indiquer le statut social et les caractéristiques particulières des personnages. Seul Montfleury se présente chamarré — pour mieux signifier au public le grotesque de ses prétentions artistiques. Quant à Roxane, ses costumes changent par dégradation, au gré des évènements dont elle est sans cesse l'innocente victime ; au commencement, elle porte la robe blanche de la grâce et de la pureté ; lorsqu'elle rejoint Christian à la guerre, sa tenue n'est pas sans évoquer l'uniforme azur des Poilus ; finalement, la mort de ses deux aimés lui fait endosser la robe noire du deuil. 

C'EST DANS CET ÉCRIN ÉPURÉ que danse contemporaine et duels à l'épée épousent la virtuosité des cordes et des mots : le chorégraphe Simon Gleizes fait ainsi parler les corps en harmonie avec le travail de ses collègues et l'écriture de Rostand. "Je jette avec grâce mon feutre,/Je fais lentement l'abandon/Du grand manteau qui me calfeutre,/Et je tire mon espadon,/Élégant comme Céladon,/Agile comme Scaramouche,/Je vous préviens, cher Myrmidon,/Qu'à la fin de l'envoi, je touche !" (acte I, scène IV) Dédiée au vicomte de Valvert, cette ballade performative, durant laquelle Cyrano "fait ce qu'il dit, à mesure" (acte I, scène IV), tisse une réciprocité complexe entre le verbe, le rythme et l'action, exigeant dans sa mise en scène une précision de maître horloger. Que Cyrano touche avant ou après la fin de l'envoi, que le violon ferme la note trop tôt ou trop tard, qu'un comédien ne croise pas assez haut ou assez bas, et toute la scène est manquée.

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"Qu'à la fin de l'envoi, je touche !"

GLEIZES CHORÉGRAPHIE POURTANT un combat vif et cadencé, transfigurant cette joute rimée d'épéistes en une danse virile d'agiles spadassins, sur le fil chantant des octosyllabes. "Où vais-je vous larder, dindon ?.../Dans le flanc, sous votre maheutre ?.../Au cœur, sous votre bleu cordon ?..." (acte I, scène IV) Et Cyrano, en lestes enjambées, d'atteindre Valvert à la taille, puis de le surprendre au sein. "Les coquilles tintent, ding-don !/[…]Décidément... c'est au bedon,/Qu'à la fin de l'envoi, je touche." (acte I, scène IV) Et Valvert, par de furieuses volées de lame, de repousser la pointe arrogante qui le taquine, et d'espérer enfin frapper le coquin qui se défile et s'esquive. Ce n'est pas une querelle de Scapin ou de Sganarelle ; le spectateur assiste à un authentique duel de fins fleurettistes. Dans sa gymnastique, Stéphane Dauch exprime toute la délicatesse de son personnage ; ses mimiques avouent bien un goût puéril pour la farce, mais aussi une intelligence dans l'auto-dérision ; sa gestuelle souple, ses mouvements cavaliers, rappellent sa subtilité, son raffinement, son amour humble et infini du beau. D'une certaine manière, les chorégraphies de Simon Gleizes font plus que parler les corps : elles les racontent.

ET C'EST LÀ LA FORCE de cette mise en scène syncrétique : elle raconte, elle dit, elle communique avec le spectateur, en suscitant ses sens, en éveillant son sentiment, par la réunion de tous les arts. Derrière son aspect de bon divertissement, de comédie musicale dansante avec un peu d'action, elle invite plus intimement le public à goûter, avec Cyrano, à toutes les formes poétiques, afin de lui conter, non seulement le personnage, mais au-delà, l'universalité humaine qu'il renvoie. L'histoire du laid poète en quête de la femme idéale n'est jamais que la paraphrase de celle de l'homme, cet être à jamais imparfait, en quête du beau. Au lever du rideau trône au centre de la scène un miroir de chambre sans reflet. Le feutre de Cyrano est posé dessus, à hauteur de tête. Cyrano s'en coiffe. Et ne se contemple pas. Ignorer les vains reflets jusqu'aux viles apparences, pour en revenir à ce qu'il y a de plus admirable en l'homme, comme de plus grand que le nez chez Cyrano : "Un cœur profond, inconnu du profane,/Une âme magnifique et charmante" (acte IV, scène X).


J. R.
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à Paris, le 5 janvier 2015

cyrano de bergerac, Jean-Philippe Daguerre, mise en scène, théâtre, comédien, comédie, ranelagh, paris, nez, edmond rostand, Stéphane Dauch, masque, Petr Ruzicka, musique, musicalité, violon, roxaneCyrano de Bergerac, de Edmond Rostand
Depuis le 10 septembre 2015
Mise en scène de Jean-Philippe Daguerre
Avec Stéphane Dauch, Charlotte Matzneff, Édouard Rouland...
Théâtre le Ranelagh
5 rue des vignes 75016 Paris
Mer-sam 20h45 ; Sam 16h30 / dim 17h
Rens. : 01 42 88 64 44



 
 




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