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L`interlude du jour

 
 
 
 
 
bullshit, nicole kranz, torticolis et frères, pervers narcissique, corrida, tauromachie, sadisme, critique sociale, violence conjugale

À L'OPPOSÉ D'UN FIFTY SHADES OF GREY qui tendrait à rendre la domination dans le couple séduisante, voire même chic (au point qu'on se demande si le succès d'un tel livre ne constitue pas un symptôme inquiétant des maux de notre temps), Nicole Kranz signe avec Bullshit un premier roman qui rend au sujet toute sa violence. La relation entre Chloé, la narratrice, et Cédric, le pervers narcissique avec lequel elle partage sa vie, confine à une longue torture psychologique aussi bien que physique, dépeignant d'une plume acérée un thème résolument actuel que l'auteure a côtoyé de bien près.

 

Par Gary Laski 

AU COMMENCEMENT, nous voyons notre personnage, le double de l’auteure, quitter une vie prometteuse de journaliste à New York pour entreprendre une autre "carrière", sentimentale cette fois, afin d’être heureuse telle qu’elle a imaginé ses parents l’être. Ce désir de combler son gouffre affectif est sa plus grande fragilité. Son futur mari le comprendra très bien, et l’utilisera à son avantage pour la manipuler, la soumettre, et même tenter de la détruire. Le fil conducteur du récit est cette corrida à laquelle le pervers narcissique a emmené la narratrice, sa femme, au début de leur relation. Le taureau prêt à être exécuté dans cette mise en scène morbide, c’est elle. Et la corrida, son couple.

Critique sociale des upper-class
 
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L'OUVRAGE prend tout son sens par la condition sociale qu’il nous décrit. Chloé nous donne à voir le confort d’une certaine bourgeoisie "hors-sol", qui passe sa vie dans les lounges des compagnies d’aviation. Au début, c’est aussi déplaisant que cela paraît superficiel. Mais ce contexte mérite une attention plus soutenue à mesure que l’on avance dans l’histoire. Nos deux personnages se rencontrent sur le terrain du glamour contemporain. Pour Chloé, ce n’est que de l’agrément. Pour Cédric en revanche, ce luxe correspond à une obsession de la supériorité sociale. C’est la divergence progressive des deux personnages, à partir des mêmes fétiches, qui leur confère une valeur littéraire.

C'EST ÉGALEMENT LÀ que se joue le thème de la perversion narcissique : soumettre Chloé jusqu’à lui faire subir les pires outrages revient, pour Cédric, à montrer qu’il domine à travers elle une classe sociale qui le méprise, dont il ne partage en rien le savoir-vivre, et dont il n’envie que l’aisance matérielle. Il y a là une première critique sociale, celle d’une Suisse très aisée, du milieu bancaire de Genève, qui est capable d’assister à la destruction d’une femme sans même s’interroger sur les calomnies du mari, ni sur les humiliations ordinaires qu’il fait subir à sa compagne en public, encore moins sur ce qu’il lui inflige en privé.  Ainsi, c’est la relation bourgeoise elle-même qui est mise en question. Elle apparaît dans cette autofiction comme une porte ouverte au totalitarisme intime. On a là le tableau d’une bourgeoisie post-moderne, où l’absence de limite laisse place à la pure brutalité. La femme n’est même plus protégée par sa condition : elle est la chose de son mari. 
 
La fin des traditions
 
LA SECONDE CRITIQUE SOCIALE, qui apparaît avec moins d’évidence afin de garder aussi une prétention à l’universalité, est celle d’un judaïsme qui n’a plus rien de la chaleur humaine dont il se targue. Le grand-père de Chloé a fait le "bon choix" (sic) d’oublier en quelques mois le yiddish, c’est-à-dire de se couper de ses traditions, salies à ses yeux par le désastre de la Shoah.On ne peut que se demander si l’abandon de l’histoire familiale pour un héritage religieux désincarné ne serait pas aussi la rupture du lien filial. Cela se ressent dans la froideur du père de Chloé, qui n’affiche que du mépris à l’endroit de sa fille, même dans ses pires malheurs. Au fond, les parents de Chloé lui reprochent de ne pas disparaître sous la protection de son mari. Ils vivent surtout pour eux, en bourgeois modernes, émancipés des exigences archaïques de la lignée. 

QUANT À CÉDRIC, sa religiosité est entièrement factice. Rejetant la religion catholique de sa mère, il s’est converti au judaïsme à 19 ans, en secret. La judéité d'emprunt du Cédric de Bullshit n’est qu’un autre voile derrière lequel il dissimule sa haine envers lui-même. Même s’il ne le montre jamais, toute son attitude révèle qu’il se déteste au point de ne vivre que d’apparences creuses. Le judaïsme à ses yeux n’est qu’un oripeau supplémentaire pour dissimuler la cupidité qui le caractérise fondamentalement.   


Une coïncidence pas si fortuite

ON FINIT PAR COMPRENDRE que la relation abusive que Cédric entretient avec Chloé relève d’une certaine logique ; une mécanique même, pour reprendre une image chère à l’auteure. Rêve de joie bourgeoise d’un côté, désir de domination domestique totale de l’autre. La rencontre donne au départ l’impression de deux personnes qui se sont trouvées au mauvais endroit et au mauvais moment – elle est moins fortuite qu’elle n’y paraît. Peu à peu, le lecteur se rend compte que la perversion narcissique dépasse le simple cadre de la grande bourgeoisie, pour devenir inhérente à la conception moderne du couple. Trop d’individualisme conduit à l’abolition d’une individualité qui ne supporte pas sa liberté, donnant lieu à un rapport de domination sans limite. Cela n’est pas sans nous rappeler la résurgence contemporaine du fanatisme, autre libération intime dans la brutalité. Et la perversion narcissique d’apparaître comme un proche parent de cette manie : décomplexion dans le domaine de l’intimité, désir de dominer sans partage, d’abolir l’autre en projetant sur lui sa propre haine de soi.   

LE REGARD RÉTROSPECTIF que porte Chloé, la narratrice, sur sa relation, nous réjouit par les qualités salvifiques qu’elle prête à l’écriture. Assurément, le témoignage fait froid dans le dos et nous est relaté avec une précision digne d’éloges. Mais la littérature réclame tôt ou tard d’un écrivain qu’il aille au-delà de la seule relation des faits et des émotions. La vie d’un auteur est nécessairement en-deçà de ses aventures littéraires : même Hemingway, malgré une vie bien remplie, ne faisait pas l’économie d’élaborer un récit plus réel que le réel lui-même. Ne reste donc à Nicole Kranz qu’à prendre un peu de recul pour confirmer son talent d’auteure. 

G.L.
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A Paris, le 1er janvier 2017
 
Bullshit (Ceci n'est pas une histoire d'amour) de Nicole Kranz
Torticolis, 2016





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