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RACONTER CE QUI EST TU. C'est à ce paradoxe que se sont récemment confrontées Patricia Bissa Enama et Nathalie Fontane Wacker en prenant en charge la direction d'un volume collectif consacré au Secret de famille dans le roman contemporain, récemment paru aux Presses Universitaires Blaise Pascal. Occupées à cerner, dans des romans
 qui traversent tout l'espace de la francophonie contemporaine, ce moment où le silence devient récit, les onze études rassemblées explorent des narrations nourries par un secret familial qui, paradoxalement, n'existe que d'avoir été raconté dans la fiction qui les crée.  


Par Nadja Djuric

ABORDANT DES DYNAMIQUES FAMILIALES fictionnelles qui reposent sur le mensonge ou le non-dit, le recueil interroge les stratégies d’écriture visant à exprimer non seulement le contenu de ce qui est gardé sous silence, mais surtout son impact et ses suites. Scandé en trois temps, il donne à suivre les différents paliers d’une réflexion qui part du lien entre les sphères collective et privée, pour se tourner ensuite vers la problématique de la construction individuelle, et finalement vers les choix poétiques et formels aptes à rendre compte d’une filiation marquée par le refus de mettre l’histoire familiale en mots.



Traumatismes collectifs

IL S'AGIT EN PREMIER LIEU d'aborder la manière dont les secrets issus de l’histoire collective influent sur l’histoire individuelle. Lila Ibrahim-Lamrous étudie les récits contemporains portant sur la transmission défaillante dans les familles de harkis en montrant comment les anciens supplétifs de l’armée française durant la guerre d’Algérie, condamnés à un silence coupable et obligés de taire leur passé, ont néanmoins transmis le poids du secret à leurs enfants sous forme de malédiction familiale. Lancés dans une véritable quête "harkéologique", les enfants de harkis luttent par le biais de l’écriture contre le mutisme des pères et la honte dont ils sont marqués, mais aussi contre l’ignorance de leur propre histoire familiale. Dans les romans de Dalila Kerchouche, Fatima Besnaci-Lancou, Zahia Rahmani ou Hadjila Kemoun, l’écriture prend la forme d’une quête du passé enfoui qui permettra aux enfants de harkis de retrouver la dignité de leurs pères, et de se construire eux-mêmes comme individus.

secret de famille, patricia bissa enama, nathalie fontane wacker, roman contemporain, harkis, algerie, guerre du vietnam, litterature antillaise, litterature canadienne, litterature jeunesseC'EST QUE, COMME L'ANNONCE le titre de l'article de Simona Emilia Pruteanu, "les secrets de famille peuvent cacher les traumatismes de tout un pays". Ainsi poursuit-elle la mise en relation de l'individuel et du collectif : dans les trois romans étudiés, qui sont autant d'exemples d'une écriture migrante, le secret de famille conduit le personnage principal vers la quête de ses origines, qui sert alors à dénoncer les secrets honteux du pays. Calomnies de Linda Lê thématise la situation des enfants nés de pères inconnus après la guerre du Vietnam, Le retour de Lorenzo Sanchez de Sergio Kokis expose la discrimination des métis au Chili, alors que Je dois tout à ton oubli de Malika Mokkedem traite de la période de la post-colonisation en Algérie, et de ses répercussions sur la condition féminine. La notion d’écriture migrante sert de fil rouge à l'analyse : héritiers d’une mémoire discordante dans un milieu qui leur est étranger, les écrivains en question connaissent des tensions identitaires, et c'est cette filiation problématique qui se trouve à l’origine de leurs récits.

A PARTIR DES 
ŒUVRES de Maryse Condé (Célanire cou-coupé) et Yasmina Khadra (Ce que le jour doit à la nuit), Patricia Bissa Enama s’intéresse aux manifestations poétiques et narratologiques du secret. La vie des protagonistes est marquée par des secrets individuels, mais aussi familiaux qui déterminent leur choix de vie. Le secret qui les dépouille d’une identité réelle fait de ces personnages des incarnations d’altérité. Célanire, métisse antillaise, rescapée d’un sacrifice aux esprits juste après sa naissance, semble être investie par des pouvoirs maléfiques et sème la mort autour d’elle. Younès, le héros du roman de Khadra, grandit avec le secret familial que son père s’obstine à taire, et se trouve ensuite au centre de son propre secret, en raison d’une relation "incestueuse" qui le fait renoncer à la femme aimée. 


Subversions de l'origine

DE QUÊTE IDENTITAIRE en quête identitaire, on explore le rôle primordial du secret dont l’intégration s’avère nécessaire pour la construction du sujet. Dans La Petite Fille qui aimait trop les allumettes de Gaétan Soucy, c'est, selon Adeline Caute, l’histoire familiale et le fonctionnement du monde extérieur, mais aussi l’identité sexuelle du personnage principal, qui se trouvent frappés par un "interdit de dire et même de comprendre". Travaillé par une ignorance que vient doubler la disparition du père, l'environnement du personnage se délite, morcelé entre un frère qui s'efforce de perpétuer la violence paternelle et une sœuéprise d'évasion. Une fois le traumatisme originaire révélé (et, avec lui, la nature d'un secret qui était paradoxalement à la fois exhibé et tu), on saisit l’horreur à laquelle les enfants étaient assujettis. Pourtant, loin de se cantonner au joug du secret, la véritable histoire est celle d’une trajectoire émancipatrice à l'issue de laquelle, malgré la brutalité de la découverte, l’héroïne arrive à assumer sa nouvelle identité.

secret de famille, patricia bissa enama, nathalie fontane wacker, roman contemporain, harkis, algerie, guerre du vietnam, litterature antillaise, litterature canadienne, litterature jeunesseLA CRÉATION LITTÉRAIRE  peut, dans ce parcours vers soi, fonctionner comme moyen de survie. C'est ce que montre Caroline Barrett dans la lecture qu'elle fait d'un roman de Francine Noël où une jeune femme québécoise issue de la classe prolétaire, autrefois nommée Mary, décide de devenir Maryse. Elle quitte ainsi son milieu et son identité, se défait d'un soi qui, demeuré dissimulé aux autres, continue pourtant à la poursuivre et à lui faire secrètement honte. Lieu d'une origine non-intégrée dans la vie adulte, sa vision du passé familial reste vague et indécise, mêlant les représentations construites au présent aux impressions idéalisées de l'enfance. Maryse finit par conquérir son identité en acceptant la vérité de ses origines et en rejetant les illusions de l’enfance, ce qui lui permet de libérer son élan créateur et de se refonder dans l’écriture.

LE SECRET IMPORTE MOINS que le "processus heuristique" par lequel les personnages s'acceptent. Cela est vrai chez Francine Noël mais aussi dans les deux romans de Marie NDiaye que nous fait parcourir Nathalie Fontane Wacker : Ladivine et Mon cœur à l’étroit. Hantés, là encore, par une origine frappée de silence, ils mettent en scène des personnages qui portent le poids de ce qu'ils ne savent pas plutôt que de ce qu'ils devraient cacher. Dans le premier, quatre générations de femmes se trouvent, de manière différente, touchées par le secret d’une identité familiale dissimulée ; dans le second, c'est l’héroïne, Nadia, qui, jugée par son entourage pour sa singularité, voit celle-ci finalement reliée une filiation tue et rejetée. Nathalie Fontane Wacker montre comment s’articule chez NDiaye le lien entre transmission familiale et identité féminine : par affirmation d’une identité qui se construit en réaction à ce que l’histoire familiale censure. 

LE STATUT DE LA FEMME dans la société se trouve au c
œur de multiples mises en fictions du secret, parmi lesquelles trois romans qu'examine Sophie Guignard à partir des conceptions développées par Julia Kristeva. Kristeva. Déclinant plusieurs formes de résistance à la pression sociale, Femme nue, femme noire de Calixthe Beyala décrit une jeune femme qui vit la sexualité comme excès et débauche, et en fait un espace où elle peut fuir le réel, Le Cœur cousu de Carole Martinez oppose la mère qui se soumet à son destin à la fille qui choisit librement le sien en refusant de se conformer aux attentes de la société, tandis que Vous parler d’elle de Claire Castillon met en scène, dans un récit fragmenté, une héroïne à la sexualité violente qui semble vouée à l’angoisse. Ces récits qui thématisent l’intimité féminine, en dévoilant les secrets, les fantasmes et les transgressions, se veulent surtout subversifs par rapport à l’ordre du discours symbolique en place, et aspirent à rendre possible une expression authentique des pulsions féminines.


Matières narratives

LES AUTEURS se penchent pour finir sur "les secrets et leurs échos poétiques", abordant l’aspect pragmatique de l’écriture de ce qui est passé sous silence. Yona Hanhart-Marmor relit Les Géorgiques comme un texte construit autour d'un secret de famille : celui qui entoure le personnage de L.S.M, l’ancêtre ayant voté une loi qui condamnait à mort les immigrés revenus en France et fait condamner son propre frère. L’auteure analyse comment ce quasi-fratricide fonctionne en tant que "ressort même de l’écriture romanesque" et fondation du récit. Bien que l’existence même du secret soit tue, c’est lui qui motive et fait progresser le récit. La révélation du secret est graduelle et indirecte, alors que la découverte finale coïncide avec la fin de la narration, qui était soutenue tacitement par son existence. Le secret de famille s’érige en matrice du roman, influence sa structure et sa forme, jusqu’à entrer dans une relation de réciprocité avec l’écriture romanesque.

CE THÈME DU SECRET FAMILIAL, remarque Laurent Bazin, peut-être parce qu'il est lié à ce qui fonde l'individu dans son être et à ses manques originaires, traverse le roman contemporain pour adolescents. Indépendamment de sa diversité générique ou stylistique, de son inspiration autobiographique ou de son caractère purement fictionnel, la production contemporaine se trouve donc habitée par un secret qui s'avère représentatif de l’imaginaire des auteurs et des jeunes lecteurs : relai du roman familial, celui-ci correspond au besoin qu'a l’adolescent de remettre en question le réel et de le dépasser par l’imagination. L’aventure extérieure est un moyen pour arriver à la connaissance ou à la transformation de soi. Doté d’une fonction cathartique, le roman met en scène un apprentissage ou une initiation qui fait de l'intrigue tissée autour du secret de famille un élément sur lequel puisse venir s'appuyer la "construction symbolique du sujet". Elle permet aux adolescents de se confronter aux relations de filiation par le biais des histoires dont ils se nourrissent.

secret de famille, patricia bissa enama, nathalie fontane wacker, roman contemporain, harkis, algerie, guerre du vietnam, litterature antillaise, litterature canadienne, litterature jeunesseALORS QU'ELLE EXPLORE "l’espace de la parole et le secret de famille dans l’œuvre de Michel Tremblay", Sara Bédard-Goulet évoque le retour sur les origines des personnages des Chroniques du Plateau-Mont-Royal tel qu'il se manifeste dans le pan dramaturgique de
l’œuvre de l'écrivain québécois. Les protagonistes se voient dotés d’un passé familial et, ainsi racontée ainsi au fil des textes, l’histoire de la famille de la rue Fabre et des secrets qui la hantent, notamment de l’inceste fondateur, figure l’expulsion de la parole authentique par le secret. La stratégie narrative de Tremblay, affirme l’auteure, repose sur l’occultation et la révélation. Dans l’ignorance du secret, les membres de la famille sont touchés par son occultation, qui les empêche de se construire. Chez certains personnages une attitude d’opposition mène vers la parole créatrice : en ouvrant l’espace de la parole authentique, ils regagnent leur vérité. Mais la révélation au sens propre est réservée au lecteur : grâce aux liens intratextuels entre les pièces de théâtre et les romans, il peut comprendre le secret et reconstituer l’histoire familiale.

RESTE QUE LA PRÉSENCE du secret de famille, si elle sature presque invariablement les narrations qui s'y enracinent, est bien souvent aussi le moteur d'une quête qui permet à une histoire de se tisser autour de ce processus. Chez Arnaud Cathrine notamment, ce serait même cette quête qui occuperait le point focal de
l’œuvre. C'est en tout cas l'analyse qu'en propose Anne Strasser lorsque, revenant sur les événements traumatiques et frappés de silence qui parcourent les romans de Cathrine – le plus souvent la mort ou la disparition énigmatique d’un membre de famille – elle insiste sur le choix significatif des techniques narratives. Les narrations polyphoniques et croisées permettent dans un premier temps de maintenir le lecteur face à une certaine opacité, pour lui donner ensuite la possibilité de saisir, mieux que les personnages, l’imbrication des secrets et des mensonges dans l’histoire familiale. Le choix de la narration à la première personne, systématique chez Cathrine, contribue également à l’impression d’une proximité avec le lecteur. Face à l’impossibilité de savoir, des reconstructions de l’histoire tiennent lieu de vérité insaisissable : loin d’être méprisée, la fiction est valorisée en tant que vérité subjective permettant au sujet de se construire.

N.D.
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A Paris, le 16 octobre 2016

Le Secret de famille dans le roman contemporain
Sous la direction de Patricia Bissa Enama et Nathalie Fontane Wacker
Presses Universitaires Blaise Pascal 2016


 



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