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Emmanuel Carrère : 
soi-même comme les autres 
Le 18 juin dernier a eu lieu, à l'Université emmanuel carrère, carrère, emmanuel, carrere, journée d`études, université, descartes, colloque, analyse, critique, interview, recherche, l`adversaire, la moustache, réel, schaffner, otchakovskySorbonne Nouvelle-Paris 3, la première journée d'études consacrée à Emmanuel Carrère, écrivain, réalisateur, scénariste et journaliste né en 1957. Ses romans - La classe de neige (1995), La Moustache (2005) -, ses livres qui brouillent la frontière entre réalité et fiction - L'Adversaire (2000), Un roman russe (2007), D'autres vies que la mienne (2009) - mais aussi son travail biographique sur Philip K. Dick - Je suis vivant et vous êtes morts (1993) -, en ont fait depuis de nombreuses années l'un des acteurs majeurs de la scène littéraire française contemporaine. Universitaires, collègues et amis se sont donc réunis, au cours de cette manifestation scientifique organisée par Alain Romestaing (Université Paris-Descartes) et Alain Schaffner (Université Sorbonne Nouvelle-Paris 3), pour tenter de déterminer quelques-uns des aspects de cette oeuvre encore en construction et pour entendre, en réaction à chaque intervention, la parole de l'écrivain lui-même.

Lorsqu'il vient témoigner en fin de matinée de sa longue amitié avec Emmanuel Carrère, Pierre Pachet, écrivain, universitaire et essayiste, souligne tout particulièrement le désir qui a souvent animé l'auteur de La classe de neige d'éclairer la réalité du mal. Un mal qui ne peut pourtant être entièrement mis à jour : preuve en est le personnage de Jean-Claude Romand dans L'Adversaire, dont les actes, des premiers mensonges aux meurtres de ses proches, restent toujours inexplicables malgré les innombrables enquêtes, analyses et témoignages qui ont pu être réalisés au cours de l'instruction, et qui s'entassent désormais dans des piles de cartons que Carrère garde chez lui, en attendant la sortie de prison de Romand. Il y a chez l'écrivain, comme le rappelle son éditeur principal Paul Otchakovsky-Laurens, une véritable méticulosité à traquer constamment le réel, aussi effroyable soit-il.

Le réel, cet adversaire
Mais ce réel reste difficile à saisir, ou tout au moins à affronter avec les mots, malgré les multiples stratégies que l'écrivain déploie pour y parvenir : Carrère ne cesse, par le biais de l'écriture, d’en conjurer - vainement - la menace, l'implacabilité. Cette obsession du réel prend alors, selon Dominique Rabaté (Université Paris-Diderot), deux temps, articulés chronologiquement autour de L'Adversaire, pivot dans l'oeuvre de l'auteur. La première étape est celle de la fiction comme une interrogation des limites de la réalité : le récit est là pour interroger une sorte de moment de bascule, entre la "monade subjective constituée par chaque individu et la rencontre avec autrui". Le monde mis alors en place par Carrère dans ses ouvrages fictifs demeure énigmatique, ou plutôt il ne donne aucun étalon possible de certitude. Anaëlle Touboul (Université Sorbonne Nouvelle - Paris 3) rappelle, en outre, que c'est ce principe d'indétermination du réel qui provoque, dans La Moustache, l'aliénation du personnage : à l'instabilité du monde représenté répond la désintégration progressive de l'identité du narrateur. Une relation conflictuelle entre réel et subjectivité qui occupe aussi la biographie de Philip K. Dick réalisée par Carrère, Je suis vivant et vous êtes morts, rappelle Dominique emmanuel carrère, carrère, emmanuel, carrere, journée d`études, université, descartes, colloque, analyse, critique, interview, recherche, l`adversaire, la moustache, réel, schaffner, otchakovskyRabaté, puisque l'écrivain américain, paranoïaque notoire, a cherché à s'arranger avec le monde réel en fabriquant sa propre réalité - à l'instar des nombreux personnages fictifs de Carrère jusqu'à L'Adversaire, et dont le fantasme le plus récurrent serait la capacité à se mettre hors d'atteinte du réel.  Le titre du roman Hors d'atteinte, paru en 1988, signale ainsi d'emblée cette chimère.

Le second temps, "lorsque le roman cède devant Romand", pour reprendre l'expression de Dominique Rabaté, intervient précisément avec L'Adversaire. Cette histoire d'un homme qui fait croire qu'il est médecin et qui assassine toute sa famille pour ne pas lui dire la vérité - un fait divers que Carrère reprend sous sa plume - marque la rupture vers une autre écriture, la sortie hors de la fiction, peut-être pour affronter plus directement le réel, voire sa propre réalité. L'écrivain note lui-même qu'il est passé de la fiction à des écrits davantage autobiographiques, plus hybrides, "bizarres" pour reprendre son expression, mais toujours marqués par le réel. La phrase lapidaire qui termine la présentation du dernier roman de l'auteur, D'autres vies que la mienne sur la quatrième de couverture, "Tout y est vrai",  vient pleinement confirmer le franchissement d'une nouvelle étape.

Ce que cherchent certains textes d'Emmanuel Carrère, suggère Dominique Rabaté, c'est alors "peut-être de nommer la menace en se remettant au pouvoir d'accomplissement du langage, en croyant aux effets de réel du langage". Nommer le "renard" - le mot par lequel l'auteur désigne le mal intérieur qui a longtemps rongé son âme -, c'est en quelque sorte déjà le mettre à distance. La parole de l'écrivain est, idéalement, performative, ou se présente comme un moyen pour intervenir sur le réel. "Il s'agirait de créer une littérature agissante. Ecrire, c'est faire, faire en sorte qu'il y ait un pouvoir", souligne également Nathalie Froloff (Université de Tours) au sujet d'Un roman russe. "La maîtrise est chez moi quelque chose de très constant, obsessionnel, confirme Emmanuel Carrère. En le décrivant, en le racontant, je tiens à distance mon pire cauchemar." Même si, très souvent, cette intervention de l'écriture sur le réel relève davantage de l'ordre du souhait tenu en échec par la puissance supérieure de la réalité ou si l'équilibre reste fragile. D'où l'importance du déroulement chronologique de l'intrigue, auquel Carrère reste très attaché. Pierre Pachet voit là le signe important d’une inquiétude devant ce qui risquerait de déborder, d'attirer trop loin.

D’autres vies et la sienne

Cette constante volonté de maîtriser le réel s'accompagne d'une réflexion sur la place de l'auteur vis-à-vis de ceux dont il veut restituer l'existence, de l'événement qui a bouleversé leur vie, parce qu'il a lui-même été marqué par ce fait. Une place dont le confort varie au fur et à mesure que l'oeuvre se construit. Émilie Brière (Université de Montréal/ Université Lille III) constate les hésitations, les difficultés de la narration à la première personne dans L'Adversaire. Emmanuel Carrère confirme qu'il a longtemps remué dans son esprit les différentes façons d'aborder un tel fait divers, sans pouvoir jamais se résoudre à le raconter du point de vue du protagoniste central, Jean-Claude Romand. C'est finalement la décision de consulter ses activités du 9 janvier 1993, au moment où Romand, après avoir tué sa femme dans la nuit, assassine ses enfants puis emmanuel carrère, carrère, emmanuel, carrere, journée d`études, université, descartes, colloque, analyse, critique, interview, recherche, l`adversaire, la moustache, réel, schaffner, otchakovskyses parents, puis couche sur le papier ces quelques occupations, qui a déclenché l'écriture du roman. De ce fait, pour reprendre une expression d'Émilie Brière, le coeur du livre n'est pas "moins l'événement que la subjectivité qui appréhende cet événement".

Si cette technique est, au fond, toujours présente dans les textes suivants, et en particulier dans D'autres vies que la mienne, il y a néanmoins une évolution notable : la question du point de vue qui a posé problème dans L'Adversaire semble s'être désormais résolue. Emilie Brière souligne que le "je", inconfortable dans la relation du fait sordide, s'est comme apaisé dans le récit retraçant la mort de deux Juliette - l'une, enfant, emportée par la vague du tsunami en 2004, l'autre, adulte, frappée par un cancer. L'écrivain semble désormais savoir quelle place il occupe, pouvant mettre son écriture au service d'autres vies, en un geste éminemment éthique. Il parvient même à franchir l'espace de la page puisque, aux yeux d'Émilie Brière, le récit parvient à sommer le lecteur de se situer à son tour, de prendre part à la communauté. Sara Bonomo (Université de Bari) fait le même constat d'une évolution de l'écrivain à travers son oeuvre en construction : au "je" qui tente de comprendre, sans l'excuser, les actions d'un monstre, fait place un sujet capable de s'abandonner à autrui, d'intégrer pleinement en lui-même la vie et l'expérience des autres.

Cet apaisement du "je", cette capacité à interpeller le lecteur sur sa propre position vis-à-vis des autres est récente. Rien de tel dans un roman antérieur comme La Moustache, comme le souligne Anaëlle Touboul : à l'instabilité du monde représenté s'ajoute la lente désintégration de l'identité du personnage tout au long de l'intrigue, miné par une interrogation perpétuelle qui ne trouve jamais de résolution : est-il fou ou bien est-ce le monde qui l'entoure qui perd peu à peu toute raison ? Le livre hésite continuellement entre le fantastique et la science-fiction, puisque le protagoniste va jusqu'à se demander s'il n'est pas le seul à s'être rendu compte d'un imperceptible dérèglement de l'univers. Entre La Moustache et D'autres vies que la mienne se dessine ainsi un chemin, du tourment vers l'apaisement, de l'angoisse vers une plus grande sérénité.

Entre rigueur et jeu de l'écriture
Le travail minutieux de l'écriture semble en revanche une constante : dans son témoignage, Paul Otchakovsky-Laurens, l'éditeur de Carrère, souligne la rigueur de ses ouvrages, des premiers, comme dans L'amie du jaguar (1983), aux plus récents. Pierre Pachet insiste lui aussi sur l'importance de l'hypercorrection chez l'écrivain, tant dans la diction orale que dans l'écriture. Une attention au service d'un dialogue entre les différents livres qui composent  son oeuvre, selon Nathalie Froloff et Christophe Reig (Université de Perpignan), mais aussi avec d'autres auteurs. S'intéressant en particulier à Un roman russe, Nathalie Froloff souligne combien l'ouvrage se nourrit de références à d'autres textes (L'Adversaire, la nouvelle écrite par Carrère pour Le Monde à l'époque des faits que relate Un roman russe) évoqués dans l'intrigue, voire entièrement cités dans le cas de la nouvelle, et à d'autres films de l'auteur, en particulier le documentaire Retour à Kotelnitch (2003). Surtout, le livre finit par se présenter comme une sorte de jeu littéraire complexe : dès le titre, il propose un clin d'oeil à la littérature russe, dont les auteurs sont fréquemment cités, tout en décevant l'attente du lecteur puisqu'il ne s'agit en fin de compte pas d'un roman, encore moins écrit en russe. Parce qu'il interroge avec une ironie amère, à travers le personnage de Sophie, la différence entre fiction et réalité, le refus de personnes réelles de devenir personnages de fiction, et la façon dont un texte qui se voulait réel, à savoir la nouvelle publiée dans Le Monde, se transforme finalement en fiction.


emmanuel carrère, carrère, emmanuel, carrere, journée d`études, université, descartes, colloque, analyse, critique, interview, recherche, l`adversaire, la moustache, réel, schaffner, otchakovskyCe système d'imbrications est présent, en réalité, comme le souligne Christophe Reig, dès les premiers textes de Carrère, puisque Bravoure, qui narre la genèse de Frankenstein, fonctionne lui aussi sur l'entrelacement de plusieurs intrigues, la confusion progressive des identités, le principe d'incertitude qui vient brouiller la narrration, la description de monstres sociaux et l'irruption de l'événement dans le quotidien. Véritable morceau de bravoure littéraire, "extrêmement référentiel" aux yeux d'Emmanuel Carrère, le roman met en place un jeu continuel sur les différents registres de l'hyper et l'hypotextualité. L'ouvrage, parmi les premiers de l'écrivain, semble montrer comment Carrère cherche alors sa voie parmi les références littéraires, "en entreprenant un récit au second degré, appuyé sur un texte lui-même constitué de lambeaux de textes divers". Le texte se désigne lui-même comme une fiction en train de s'écrire. De même, la carrière littéraire d'Emmanuel Carrère est encore en construction : Limonov, son prochain roman, est annoncé pour la rentrée 2011 aux éditions POL.
 
Claire Colin
Le 17/07/11

Journée d'études :
Autour d'Emmanuel Carrère
18 juin 2011
Université Paris 5 - Descartes

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