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LA MAISON DE LA CULTURE DU JAPON, à Paris, fête cette année son quinzième anniversaire. Après Jômon en 1998, Yokaï en 2005, Haniwa et Huit maîtres de l'ukiyo-e en 2011, l'exposition Warai, L'humour dans l'art japonais de la préhistoire au XIXe siècle, présentée jusqu'au 15 décembre, est une invitation originale à rencontrer l'art japonais à travers une notion culturelle et artistique encore méconnue. Cette exploration contemporaine du warai - traduit le plus souvent par "rire", mais menant jusqu'aux subtilités du sourire et de l'humour - peut être l'expérience poignante d'une conjuration de la catastrophe naturelle et nucléaire dont l'Archipel se relève encore, plus d'un an après.

Par Marion Genaivre

NOMBREUX SONT LES PHILOSOPHES et littérateurs ayant formulé quelques réflexions sur le rire et le risible, de Platon à Bergson, en passant par Baudelaire. Toutes sont cependant à réinscrire dans leur cadre socioculturel historiquement déterminé, porteur d'un système de représentations et de valeurs bien singulier. En Occident il fut d'abord condamné. Ainsi de Platon désapprouvant cette "grimace de la laideur", cette convulsion indécente, obscène, indigne des hommes nobles. C'est que la Cité d'Aristote et de Platon est régie par un idéal de beauté, d'ordre des apparences, intégrant l'harmonie des formes corporelles, des gestes et des paroles, la juste mesure et la pudeur. Ce sont les laideurs, physiques, intellectuels, morales, les insuffisances humaines, les choses basses et méprisables qui déclencheraient le rire. Le rire aurait donc pour champs la dégradation et la dévaluation. Aux antipodes de cette tradition, le warai nippon comporte une dimension humoristique qui ressemble bien plutôt à une sagesse, une philosophie, et même une spiritualité. L'ensemble des œuvres présentées – appartenant pour beaucoup à l'époque Edo (1603-1868), véritable Âge d'Or des arts japonais - traduisent en effet une attitude de tolérance et de distanciation qui vaut art d'exister. C'est ainsi que Li Bai, éminent poète chinois du VIIIe siècle, peut être peint abandonné à son ivresse dans les bras d'un homme. Si cette tendresse côtoie dans l'exposition d’autres formes plus radicales du rire, elles ont toutes pour dénominateur commun une vision humaniste qui échappe aux conceptions occidentales.


Sous-rire

DEPUIS LE VIEUX CONTINENT JUSTEMENT, Nietzsche fait du rire de Zarathoustra à la fois une affaire de corps et de renversement des valeurs. Il s'agit de penser le rire sur un mode qui ne soit pas seulement celui de la pure organicité. Une double entente que l'on retrouve dans l'esthétique japonaise, conçue selon des polarités établies par les historiens de l'art et de la philosophie : le vulgaire (zoku) et le raffiné (ga), le normal (sei/shô) et l'étrange (ki). Toutefois ces couples n'œuvrent pas à la manière de simples warai, rire, japon, japonais, exposition, maison, culture, paris, nippon, humour, blague, art, peintureoppositions mais se métissent au gré de règles subtiles et de proportions mystérieuses. Le warai, concept majeur et transversal de cette esthétique dont on connaît surtout leépure et la symétrie, use abondamment de ces ingrédients. Témoins, le double portrait des moines zen Hanshan et Shide, alliance parfaite de réalisme et de hardiesse laissant sur les visages un rire hébété presque inquiétant.

INQUIÉTANTES AUSSI CES HANIWA, figurines funéraires du VIe siècle sur lesquelles s'ouvrent l'exposition. La texture de la terre cuite transforme l'expression des bouches entre-ouvertes en un ricanement d'outre-tombe. Le rire échappé de ces lèvres d'argile aurait eu une dimension conjuratoire. Comptant parmi les objets en terre les plus anciens du monde, ces poteries rappellent aussi combien les Japonais prêtent attention à un certain nombre de nuances difficiles à transmettre par le biais de l'écriture. Si aujourd'hui encore on en connaît mal les fonctions, elles n'en renvoient pas moins à des ébauches primordiales de représentation du sacré, et ce sous le mode étrange du warai. Un mode que l'on peut retrouver dans les films d’animation de Miyazaki Hayao - il en va ainsi des contours ronds et du sourire nébuleux des esprits de la forêt dans Princesse Mononoke.

UN CERTAIN RIRE DE NATURE SACRÉE vient donc questionner l'individu en ce qu'il a de plus fondamental. Ce "propre de l’homme", traversant la grammaire des civilisations et s'associant au religieux, a pu être ramené au rire. Une tradition tenace d'exégètes affirme ainsi que le Christ n'aurait jamais ri et que c'est là la marque de son incomplétude en tant qu'être humain. D'un autre bord, les éthologues veulent pourtant restituer le rire aux singes et autres animaux. Une restitution dont le warai n'a pas à s'encombrer puisqu'il entretient depuis toujours de forts liens avec les mondes végétal et animal, fontaines inépuisables d’inventivité plastique. Tigres, singes, crapaud, buffle, crabes… Une véritable ménagerie vient témoigner de l'affinité de l'art japonais avec la nature et se fait messagère d'une métaphysique particulièrement marquée par le bouddhisme zen. Dans de nombreux mythes, le rire du singe est un miroir tendu à l'ignorance. Le singe d'Hakuin Ekaku, lui, confond le reflet de la lune à la surface de l'eau avec l'astre lui-même et tente vainement de s'en saisir. Cette allégorie de la méprise humaine sur la nature foncière des choses a aussi pour effet d’ébranler les frontières entre les règnes de l'homme et de l'animal. Mais ce ne sont pas les seules barrières que le warai vient troubler.



Eclat libérateur

MARQUÉ DU SCEAU DU RIRE, l'animal, à l'égal des êtres surnaturels, rend possible le renversement des hiérarchies, la remise en cause des conventions, l'expression du ridicule de certains comportements humains. C'est l’esprit du mundus inversus, ce "monde à l'envers" de la Renaissance que le Japon connaît par l'expression "le Bas conquiert le Haut". La société sous des traits bestiaux ou caricaturés se trouve tournée en dérision. Le motif iconographique de La bataille des pets est l'une des illustrations fortes de cette dérision dans l'exposition. Vieille de neuf siècles, cette compétition imaginaire peinte à nouveaux warai, rire, japon, japonais, exposition, maison, culture, paris, nippon, humour, blague, art, peinturefrais par Kawanabe Kyôsai (1831-1889), l'un des artistes majeurs de l'époque Edo, convoque à nouveau la vertu conjuratoire du rire. Anus obstrué d'un personnage lui permettant d’émettre un pet par la bouche, rassemblement de gaz dans une bâche qui sera projetée sur les adversaires… Kyôsai joue allègrement de vapeurs et de flatulences. Conjuguées à des physionomies flirtant parfois avec le monstrueux, l'artiste s'autorise ainsi une critique politique de l'autorité restaurée de l'empereur.

LE WARAI PERMET DE SIGNIFIER SANS DIRE, et donc de contourner la censure. Ce qui était déjà le cas, avant Kyôsai, d'Utagawa Kuniyoshi (1797-1861), dont les œuvres frappent par leur modernité. Sous sa main, l'estampe devient un espace ludique au sein duquel l'artiste parvient à mettre à profit plusieurs héritages graphiques, notamment le graffiti. Sous couvert de ne faire que reproduire des graffiti réalisés par un dilettante, l'imagier réalise avec Graffiti sur les murs de la remise aux trésors (1848) une véritable estampe représentant les vedettes de Kabuki (théâtre traditionnel) de l'époque. Il contournait ce faisant la censure du shôgun en place, par trop soucieux de frugalité, de respect des règles et de morale. Un contournement qu'il réitère avec Belles femmes-chats se délassant en été (vers 1848), parodie de courtisanes des quartiers de plaisir par le truchement d'animaux anthropomorphes.

CE QUI INTERPELLE ENCORE, chez l'un ou l'autre de ces artistes, c'est le dénudement - retrouvé autrement dans le foisonnement artistique émanant des principales écoles zen. Le warai consiste à exposer l'individu, fût-ce dans ses parties les plus intimes. Voilà pourquoi Otafuku, personnage canonique de la courtisane de bas étage néanmoins dévouée, souriante et optimiste, peut exhiber sa poitrine devant Sarutahiko et d'autres, selon une grivoiserie totalement acceptée à l'époque. Voilà aussi pourquoi Kuniyoshi peut se lancer dans des créations visuelles audacieuses, possiblement inspirées du travail d’Arcimboldo. Ses assemblages de corps humains qui font portrait d'une jeune femme à l’air de vieillarde ou la ronde des "corps de 14 personnes qui en paraissent 35" flairent l'univers sadien, non sans mettre en jeu la notion d'identité et d'altérité. Dans cet enchevêtrement des corps le warai devient rire jaune. Il réitère que les être humains sont rarement à l'aise dans leur condition.



Un sourire à la surface

LE WARAI NE REMET PAS SEULEMENT l'être en question par l'absurde. Au sein des peintures et sculptures de la religion zen, il le fait comme manifestation d'un excès de joie. Les premières manifestations de l'art religieux dans l'Archipel remontent au milieu du VIe siècle. Dès la seconde moitié du VIIe siècle une expression paisible et souriante peut être décelée sur le visage des bouddhas sculptés. Ce sourire flottant se retrouve donc naturellement dans les œuvres d'Enkû (1632-1695), moine itinérant de l'école bouddhique Tendai, resté célèbre pour son excentricité et pour avoir, dit-on, sculpté 120 000 statues de Bouddha. Corps et socle taillés dans un même bloc de bois, les pièces d'Enkû sont de facture soignée et portent l'humour en germe. Esquissé grâce à un seul trait gravé dans le bois, ce sourire aux lèvres n'est pas sans rappeler le sourire archaïque des Haniwa. Tous deux, ne relevant pas d'une maîtrise technique longuement perfectionnée, semblent participer du jaillissement d'optimisme qui court en filigrane dans tout l'art japonais. Alors que le sourire des bouddhas d'Enkû reste discret, celui des warai, rire, japon, japonais, exposition, maison, culture, paris, nippon, humour, blague, art, peinturebouddhas de Mokujiki, autre moine itinérant, s'épanouit pleinement sur le visage des sculptures. Ce sourire radieux, puisé à la source du cœur, naît des mains du vieux moine au terme d'une ascèse et d'une introspection radicales. Si le refus de l'idéalisation de l'image comme du réalisme est si frappant chez ces moines-artistes, c'est que le warai vient rappeler une forme d'expérience primordiale, il permet de cheminer vers l'Eveil.

ENTRE LE XIVe ET LE XVIe SIÈCLE, l'art bouddhique intègre peu à peu des éléments de style populaire. Témoin de ce nouvel humour charmant, le rouleau peint de l'Histoire de l'Île artificielle servant un récit tragique sur un style pictural naïf ainsi que par un vis-à-vis de vignettes et de textes annonçant presque déjà la bande dessinée. Empruntant également à la naïveté mais non sans une aimable moquerie se rencontrent aussi les Ôtsu-e ("Images d’Ôtsu") thèmes religieux peints avec une telle économie de moyens qu'ils débordent d'un humour involontaire. Vendues comme souvenirs aux voyageurs, ces images présentent un type iconographique récurrent : un démon, tantôt vêtu en moine itinérant, tantôt prenant son bain, tantôt grimpant à un pilier, terrorisé par un rat. Dans le genre des Ôtsu-e, le warai sert le traitement satirique de l'actualité, notamment un certain discours anticlérical, voire antichristianisme. La satire se double d'un usage talismanique : posséder l'une de ces images aurait prouvé que l'on n'était pas disciple de la religion propagée par les missionnaires ibériques. Cette critique de la religion se retrouveavec les mythologies et personnalités autochtones : les "Sept Dieux du Bonheur", construction cultuelle la plus importante de l'époque Edo, ou les moines célèbres - tel Ikkû Sôjun - n'échappent pas à la caricature. Représentés sous des formes grotesques pour les uns - corps obèses, membres courts, lobes démesurément longs… - ou ivre mort devant la boutique d'un marchand de saké pour tel autre, tous subissent le sursaut de scepticisme bienveillant caractéristique de la culture japonaise.



Vivre d’abord

LES ARTS DU JAPON, y compris dans leurs formes les plus religieuses ou érudites, se fondent sur un consentement au réel tel qu'en lui-même, porté par une attention au caractère éphémère des choses, à leur mélancolique beauté, au cours changeant des saisons. S'il est un fait de civilisation à souligner, tant dans warai, rire, japon, japonais, exposition, maison, culture, paris, nippon, humour, blague, art, peinturela culture que dans les arts populaires du quotidien, c'est que le Japon est une société du primum vivere ("vivre d'abord"), au sein de laquelle le rire et l'humour sont des forces génératrices de liens émotionnels entre les individus, qui aiment faire l'expérience de leur quotidien sous le signe ambivalent du warai – ambivalent car les rires et sourires des pièces réunies ne sont ni nécessairement drôles, ni faciles, ni même confortables. Néanmoins un message essentiel passe bien : Warau kado ni ha fuku kitaru - "Le bonheur vient à la portée de celui qui rit." 

M. G.
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à Paris, le 19 novembre 2012

Warai, l'humour dans l'art japonais de la préhistoire au XIXème siècle
Jusqu'au 15 décembre 2012
Maison de la Culture du Japon
101 bis Quai Branly
75015 Paris
Mar-Sam 12h-19h (Nocturne Jeu 20h)
Tarif plein : 7€
Tarif réduit : 5€
Rens. : 01.44.37.95.01


 



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