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AOÛT 2012, AUX ENVIRONS DE BRAZZAVILLE. Patrice explique comment sa maison a été pillée pendant la guerre civile. Ils se sont largement servi, arrachant même la tuyauterie, mais ils ont laissé la table et les bancs en bois massif. Trop lourd ? Non, ils ont même pris la peine d'emmener le chauffe-eau. Le bois n'a pas la cote et lorsqu'on se promène dans un débit de boisson de Moungali ou de Poto-Poto – des quartiers populaires de la ville – on a plus de chances de s'asseoir sur une chaise de jardin en plastique que sur un tabouret traditionnel. C'est donc un défi particulièrement ardu que s'est lancé le musée Dapper en proposant, juste après sa réouverture, une exposition sur le design en Afrique, confrontant des objets du passé et des œuvres qui se lisent au présent. Jusqu'au 14 juillet 2013, l'exposition S'asseoir, se coucher et rêver propose ainsi de questionner le mobilier traditionnel et le design contemporain en Afrique. Entre recensement ethnographique et réflexion esthétique, l'exposition du musée Dapper plonge dans un univers mal connu qui ne se limite pas à un exotisme de bon ton.

Par Pierre Leroux


OBJETS D'AISANCE et de prestige, les tabourets, fauteuils et autres chaises se chargent bien souvent de valeurs religieuses et symboliques, à l'instar de cet austère crosse-siège dogon du Mali, dont l'unique pied était planté dans le sol lors de cérémonies particulières pour mieux communiquer avec les divinités. Dans un article du catalogue d'exposition, l'anthropologue Viviane Baeke rappelle que les appuie-tête utilisés pour dormir sont parfois appelés "supports de rêves" et étaient considérés comme les "dépositaires" des messages adressés au dormeur. Clin d’œil ou idée-force pour cet espace dédié à la (re-)découverte de Design en afrique, exposition, Musée Dapper, s`assoir, se coucher, rêverl'Afrique, l'un de ces petits supports n'est autre que le modèle ayant servi pour le logo du musée. La sculpture Teke, de la République Démocratique du Congo, représente une silhouette anthropomorphe qui, de la tête et de ses bras, soutient un plateau incurvé destiné à recevoir la tête du dormeur. Le dessinateur s'empare de la forme et l'objet élégant, mais avant tout fonctionnel, devient un curieux idéogramme sur des prospectus colorés.


Symboles


PAR UN JEU SUBTIL D'ÉCHOS, certaines créations exposées répondent aux pièces plus anciennes, comme un hommage de la technique moderne à l'artisanat. Les formes épurées du fauteuil Sie de l'ivoirien Vincent Niamen rappellent la majesté des sièges de chefs. L'artiste n'en devient pas pour tautant passéiste, et il suffit de comparer sa production à un fauteuil Tabwa (RDC), ciselé de haut en bas, ou à un trône Asante (Ghana), couvert d'or et de tissus chatoyants, pour comprendre l'évolution esthétique.

REVENONS SUR LES BORDS DU FLEUVE CONGO, non plus à Brazzaville mais à Kinshasa. Assurément, ici aussi, le plastique moulé domine. Mais des artistes comme Iviart Izamba jouent avec l'association du siège et du pouvoir tout en s'inscrivant dans les réalités de la ville. La commissaire d'exposition et directrice du musée Christiane Falgayrette-Leveau écrit à propos de son fauteuil Mobutu, assemblage de métal rouillé avec une assise en peau de léopard et une roue de brouette en guise de troisième pied : "Produit de récupération, cet objet surprenant que l'on pourrait a priori appréhender comme un fauteuil roulant […] constitue donc une satire féroce de la société dont est issu Iviart Izamba." Le siège devenu œuvre d'art perd sa dimension religieuse et mystique, mais il demeure un support de pensée, voire de rêve.

LE GOÛT DU SYMBOLIQUE et de la provocation se confirme pour beaucoup dans le choix de matières non-nobles. Nicolas Sawao Cissé (Sénégal) qui recouvre sa chaise d'enfant à l'aide de boîtes métalliques ayant contenu du thon, des tomates voire de la poudre contre les cafards, est sans doute celui qui pousse cette logique le plus loin. Les matériaux recyclés ont le double avantage d'être bon marché et de refléter une situation économique peu brillante sans pour autant tomber dans le misérabilisme. C'est de cette manière, notamment, que l'on perçoit le Rangement haut d'Ousmane Mbaye. Apprivoisées par la structure géométrique en tubes galvanisés, les tôles laissent deviner par leur peinture écaillée et les chiffres peints au pochoir leur ancienne vie de fûts à pétrole.

Design en afrique, exposition, Musée Dapper, s`assoir, se coucher, rêverCETTE FORCE DU DESIGN africain est aussi sa faiblesse. La comparaison par Joëlle Busca entre le tabouret riigu, fabriqué à partir de barils métalliques, et le Tam Tam Stool (2002) de l'architecte et designer italien Matteo Thun, marque bien ce décalage. Le premier est une pièce unique tandis que le second – tout en s'inspirant des mêmes formes – peut être produit à la chaîne. Il est clair que, contrairement à leurs confrères européens, les designers africains ne font pas le poids face aux salons de jardin en plastique chinois. Les raisons de cette situation sont facilement identifiables et les perspectives inquiétantes. Ils doivent composer avec des "marchés locaux au pouvoir d'achat très faible, une industrie clairsemée, un déficit important de circulation et de moyens de communication, une très forte présence de produits venus d'Asie [...]".



Reflet du monde

LA CONCURRENCE EST RUDE mais le potentiel est bien réel. L'exposition du musée Dapper, qui présente essentiellement des pièces venues d'Afrique de l'Ouest et d'Afrique Centrale, redessine un continent imaginaire, tout comme les designers s'inspirent d'un masque pour modeler une bibliothèque (Christian Ndong Menzamet et Antonio Pépin) pour réinventer leur passé. Dans une même veine, la commode Cadre des nations du burkinabé Alassane Drabo reprend la silhouette du continent afin d'en faire le support de treize tiroirs. Pour l'artiste, cette configuration a une valeur symbolique forte car "l'Afrique doit se ranger elle-même". Tout comme le mobilier traditionnel matérialisait le lien de l'homme et du monde, l'objet de design se fait mise en ordre géométrique et reflet du macrocosme. A l'échelle non plus d'un continent mais d'une ville, les tenons de bois qui hérissent le Tabouret Tombouctou de Jules-Bertrand Wokam (Cameroun, 2005) reproduisent la façade de la mosquée de Jingereber construite par l'empereur du Mandé (dans l'actuel Mali) Kankan Moussa. Le monument devient meuble, et le tabouret s'ancre dans un espace géographique et culturel bien particulier.

LE FAUTEUIL EN CUIR et la chaise en plastique dominent les intérieurs africains aux deux extrémités de l'échelle sociale. L'exposition du musée Dapper donne à voir l'audace formelle des designers mais aussi leur isolement et leur marginalité. Les objets conçus au Congo ou au Sénégal sont trop chers pour le 
commun des mortels. Surtout, ils ne sont pas parés de l'aura des biens de consommation venus d'Europe Design en afrique, exposition, Musée Dapper, s`assoir, se coucher, rêverou d'Asie. Même si les mentalités évoluent – le Conservatoire des arts et métiers multimédia Balla FassekeKouyaté à Bamako développe le projet d'une section design – le chemin à parcourir est encore long. Dans sa maison qui domine le Djoué, affluent qui rejoint le fleuve Congo à quelques kilomètres de Brazzaville, Patrice possédait également une collection de statuettes. Leur sort est à l'image du décalage entre deux perceptions, l'une esthétique et l'autre magique, au sein du même pays. Bien que ces "fétiches" aient une grande valeur marchande, les pillards ne les ont pas emportés : ils ont préféré les décapiter pour neutraliser leur pouvoir sorcier. Restent des têtes et des corps étendus sur le sol.

P. L.
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à Paris, le 23 février 2013

Design en Afrique - S'assoir, se coucher, rêver
Jusqu'au 14 juillet 2013

Musée Dapper
35 bis, rue Paul Valéry
75116 Paris
Tlj (sf mar et jeu) : 11h - 19h
Rens. : 01 45 00 91 75

 



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Crédits photos et légendes :
Vignette de la page d'accueil : France/Mali. Cheick Diallo. Fauteuil Chekou (détail), 2006, métal et cuir. Collection particulière © Archives Musée Dapper et Dominique Cohas.
Photo 1 : Hemba/République Démocratique du Congo. Atelier des Niembo de la Luika. Siège, bois et pigments. Collection particulière © Archives Musée Dapper et Hughes Dubois.
Photo 2 : Shona/Zimbabwe. Appuie-tête, bois et pigments. Musée Dapper, Paris © Archives Musée Dapper - Photo Hughes Dubois.
Photo 3 : Burkina Faso. Alassane Drabo. Cadre d’union, 2005, bois et métal. Collection de la Biennale d’art africain contemporain, Dakar © Archives Musée Dapper et Dominique Cohas.