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En 1961, les dirigeants de la RDA décident d'ériger un mur qui doit séparer physiquement la zone d'occupation sous administration soviétique de celles anglaise, française et américaine. Dans la nuit du 12 au 13 août, des soldats s’installent aux frontières des différents secteurs afin de bloquer toute tentative de fuite de l'Est vers l'Ouest. En quelques jours, des fils barbelés sont tendus, des fossés sont creusés et la construction d'un mur en béton est lancée. Des rues sont coupées en deux, les portes et fenêtres des bâtiments sont murés, un no man’s land divise la ville. Cette étendue déserte, appelée "couloir de la mort", est bordée de miradors, construits à partir des matériaux les plus divers. 50 ans après, le photographe Arwed Messmer, né en 1964 dans l'ancienne RFA, et l'écrivaine Annett Gröschner, née la même année en Allemagne de l’Est, composent l'exposition Aus Anderer Sicht, actuellement à La Cité du Livre d'Aix-en-Provence.

Par Christel Brun-Franc

LE TITRE DE L'EXPOSITION, traduit en français par De l’autre côté, évoque plutôt le désir de se placer d’un autre point de vue, c'est-à-dire de montrer ce Mur depuis Berlin Est. C'est par hasard que, dans les années 1990, les deux artistes ont découvert, dans les archives militaires des anciennes troupes frontalières de la RDA, conservées provisoirement à Postdam, un carton plein de négatifs au format 24 x 36 datant de l’année 1966. Ils donnaient une nouvelle vision du Mur de Berlin, présent dans notre imaginaire collectif, dans sa version finale, comme une longue bande de béton taguée. La réalité des premières années était bien différente : cette frontière déjà quasiment infranchissable était formée de décombres, de façades d’immeubles, de barbelés et de strates de béton superposées.

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Balayage horizontal


JUSQU'À LA CHUTE DU RÉGIME COMMUNISTE, les photos du Mur, depuis Berlin Est, étaient strictement interdites, sous peine de sanctions, ce qui explique la particularité et l’intérêt de ce nouveau point de vue. Toutefois, n’ayant pas encore de projet d’exposition, le photographe et l’écrivain ont laissé ce carton de côté... jusqu'à ce que l'idée de les sortir de leur carton pour les montrer au grand public n'émerge en 2008. Une fois les cinquante bobines de pellicules développées, les photographies réunies et exposées sur environ 150 mètres représentent presque la totalité du Mur à l’intérieur de Berlin entre Treptow au Sud et Pankow au Nord. Ces clichés, en très mauvais état, ont été réalisés suivant un balayage horizontal par des soldats pour rendre compte de l’aménagement frontalier auprès des autorités.

ARWED MESSMER A RASSEMBLÉ ce millier de prises de vue sous forme d’images panoramiques. Le photographe a délibérément choisi d'effectuer une reconstitution numérisée : "L’idée était de lisser, d’uniformiser et donc d’idéaliser ces images, non par dans leur contenu mais dans leur esthétique, afin que l’œil ne soit plus gêné par les raccordements techniques." Il s'est agi de compenser les différences de qualité entre les instantanés afin de privilégier l'aspect esthétique : "Les photographies de l’exposition ne sont plus des documents, ce sont des fictions. Mais ces fictions permettent d’aborder les aspects historiques et documentaires". Ces images de Berlin-Ouest à partir de Berlin-Est ne sont pas seulement rares, elles partagent aussi une vision inédite de l’ouest de la ville qui ne correspond pas à l’image mythique de l'Occident : tout y paraît terne. L'illusion d'une ville dorée s'effondre.

"L'IDÉE ÉTAIT DE MONTRER non seulement des documents historiques mais surtout de ressentir émotionnellement ce que c'était d’être enfermé par un mur", explique le photographe. Afin de partager cette sensation d'enfermement, les deux artistes exposent les images dans une sorte de dédale formé de murs en béton : la ville, photographiée en noir et blanc, apparaît blafarde et triste. À chacune des deux extrémités se répondent les symboles de la violence de situation : d’un côté les miradors, ceux de la première génération, en bois ou en pierre, photographiés en prévision de mesures de modernisation de grande ampleur ; de l’autre, des portraits de jeunes recrues effectuant leur service militaire, affectées à la surveillance de la frontière et méritant les félicitations et les honneurs de la hiérarchie : "Il s’est toujours efforcé de remplir sa mission consciencieusement. +++ Il a acquis un savoir exemplaire. +++ Avec son chien Cella, il a réussi à empêcher une grave violation de la frontière. +++ Il a été plusieurs fois félicité en raison de ses performances de tireur d’élite à la frontière." Ces commentaires, extraits des rapports des régiments frontaliers, Annett Gröschner les a condensés sous forme de collages, en gommant les particularités linguistiques.


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Scène de crime


DES PHRASES, de brèves histoires, qui ne sont pas vraiment des légendes mais plutôt des moments de vie, figurent sous la plupart des clichés. Elles se rapportent aux événements qui se sont déroulés en ces lieux, à des échanges parfois insolites, généralement unilatéraux, lancés par-dessus le Mur. "Ce sont des commentaires que j’ai ressortis de ces dossiers, des rapports qui étaient rédigés lorsqu'un Berlinois de l'Ouest s'approchait du Mur." En effet, de nombreux Berlinois de l'Ouest protestaient contre la construction du Mur ou contre la politique soviétique. Pour encourager les gens à fuir, ils jetaient des objets sur les soldats, se déshabillaient afin de les distraire… "Un homme s’écrit : Heil Hitler, camarades, ici c'est mieux. Ensuite il retire des pierres de l’ancien mur." Des remarques qui éclairent tant le tragique que le comique et l'absurde de ces installations.

AFIN DE MODERNISER le langage employé à l’époque, Annett Gröschner a retravaillé tous les textes. Il est possible de lire des récits d’évasion, eux aussi issus des dossiers archivés. C'est l'histoire d'Hildegard Trabant par exemple, cette femme de 37 ans qui n'a jamais critiqué ou remis en cause le régime mais qui, ce soir du 18 août 1964, est retrouvée cachée dans un buisson près de la frontière par des sentinelles qui lui ordonnent de se rendre. Effrayée, elle part en courant vers Berlin-Est en ignorant la sommation. Elle sera abattue par un soldat de 20 ans, félicité quant à lui pour sa réaction rapide et appropriée. Ces textes permettent de contrebalancer le calme apparent des photos, pour la plupart désertes, sans âme humaine. "Certaines photographies peuvent laisser penser qu’il était facile de passer de l’autre côté, mais c'est faux", rappelle l’écrivain. Les années 1964 à 1970, retracées par l’exposition, sont celles où l'on déplore le plus de morts. Le no man’s land apparaît alors comme une véritable scène de crime, en particulier à cause des photos montrant les objets abandonnés par les fugitifs, volontairement ou non, ou encore des plans retraçant l’itinéraire du fuyard et le chemin suivi par les soldats frontaliers. Sur ces croquis figurent aussi le nombre de coups de feu tirés, les témoins de la scène, et le parcours de l’ambulance.


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Monstruosité réelle


POUR AUTANT, il ne s’agit à aucun moment de juger ou de condamner. Simplement de donner à voir : "En tant qu’artiste, il faut savoir rester neutre. Nous voulions proposer une alternative à toutes ces fêtes commémoratives qui sont très connotées politiquement. Nous voulions donner la possibilité aux spectateurs de bénéficier de ces documents et les laisser libres juges de leur interprétation personnelle. Les historiens utilisent les photographies pour illustrer leur propos et nous voulions justement les détacher de leur contexte historique." Pour l'historien de l’art allemand Matthias Flügge, "les travaux d’Annett Gröschner et d’Arwed Messmer sur le Mur de Berlin montrent la réalité telle qu'elle était. Ils nous épargnent l’indignation facile qui s'épanche lors des commémorations annuelles et nous permettent de prendre conscience de la monstruosité réelle, non pas de l’édifice en lui-même – dont l’aspect pitoyable a parfois même quelque chose de touchant – mais de ceux qui croyaient pouvoir, par sa construction, étayer leurs prétentions en un avenir prospère et en une félicité universelle."

C. B.-F.
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à Aix-en-Provence, le 15/02/2012

De l'autre côté : Le Mur de Berlin vu de l'Est dans les années 1960
Jusqu'au 3 mars 2012
Cité du Livre (Galerie Zola), Bibliothèque Méjanes
8-10 Rue des Allumettes
13100 Aix-en-Provence
Mar-Sam : 10h-19h
Entrée libre
Rens. : 04 42 91 98 88

 
 



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