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A l'occasion du centenaire de sa naissance, la British Library, à Londres, consacre une exposition à
l'écrivain Mervyn Peake (1911-1968). Dépourvue de seuil, l'exposition immersive Les Mondes de Mervyn Peake se dresse comme une passerelle vers la monstruosité sublime du travail romanesque de cet auteur et illustrateur atypique, longtemps sous-estimé puis réhabilité. Une entrée sans préavis au milieu de l'architecture démesurée de Gormenghast, le château imaginaire qu'il a bâti tout au long de sa carrière.


"Gormenghast, du moins la masse centrale de la pierre d'origine, aurait eu dans l'ensemble une architecture assez majestueuse, si les murs extérieurs n'avaient été cernés par une lèpre de demeures minables. Ces masures grimpaient le long de la pente, empiétant l'une sur l'autre jusqu'aux remparts du château, où les plus secrètes s'incrustaient dans les épaisses murailles comme des arapèdes sur un rocher. Une ancienne loi permettait à ces taudis de vivre dans une intimité glaciale avec la forteresse qui les surplombait. Sur les toits irréguliers s'allongeaient, saison après saison, les ombres des contreforts rongés par le temps, des tourelles altières et brisées, et surtout la grande ombre de la tour des Silex." (Titus d’Enfer, traduction de Patrick Reumaux)
 
C'est avec ces mots que s'ouvre la Trilogie de mervyn peake, mervyn, peake, british library, exposition, exhibition, the worlds of mervyn peake, londres, london, gormenghast, titus, trilogie, traduction, portrait, biographie, critique, zoe wilcoxGormenghast, qui se soustrait à tout résumé et à toute classification générique. Des deux côtés de la Manche, les romans de Mervyn Peake sont associés à la Fantasy, quand ils offrent pourtant au lecteur un monde réaliste et sans magie. L'auteur est dit l'égal de J.R.R. Tolkien dans l'influence qu'il a exercée sur le genre, notamment par Jacques Baudou*, mais personne n'a voulu suivre la voie qu'il emprunte avec ces trois romans. L'écrivain China Miéville le regrette, d'ailleurs, dans sa préface à la réédition illustrée de la trilogie que Vintage Books vient de faire paraître.

Homme facétieux
Trois tomes, donc, pour suivre les aventures de Titus, jeune comte de Gormenghast. Le premier opus, Titus d'Enfer, suit l'ascension fulgurante et inquiétante de Finelame, un commis de cuisine, pendant que Titus, jeune nourrisson, gazouille tranquillement dans son noble berceau. Le deuxième, Gormenghast, qui a donné - à tort  ? - son nom à la trilogie, raconte tout autant la lutte de Titus pour échapper à ce monde oppressant et aux devoirs que sa naissance lui impose, que celle menée par Finelame pour parvenir et se maintenir au sommet de la hiérarchie du château. Titus errant, enfin, se passe loin des ombres de Gormenghast : le protagoniste, adulte, a quitté sa terre natale pour explorer le monde. Le ton change, l'écriture aussi : plus fragmentaire, moins unitaire, la phrase se raccourcit. Même si elle mime avec talent les aventures d'un personnage qui a quitté la majesté architecturale où il est né (et que le style visuel et complexe de Mervyn Peake dans les deux premiers opus traduisait avec éclat), c'est dans la vie de l'auteur qu'il faut chercher la cause de ce changement : entre le deuxième et le troisième volet, Peake apprend qu'il est atteint de la maladie de Parkinson. A l'époque, le trouble est mal connu, et ses proches voient lentement disparaître et s'éteindre l'artiste et l'homme facétieux qu'il était. Les aventures de Titus n'auront donc que trois tomes alors que l'auteur en prévoyait nombre d'autres, et c'est le lieu de l'action, Gormenghast, qui évince dans l'imaginaire des lecteurs le personnage central.

mervyn peake, mervyn, peake, british library, exposition, exhibition, the worlds of mervyn peake, londres, london, gormenghast, titus, trilogie, traduction, portrait, biographie, critique, zoe wilcox"En préparant l'exposition, explique la commissaire Zoë Wilcox, nous avions le désir de nous éloigner du lien entre 'Mr Peake et l'Atmosphère Gothique', comme son ancienne amie de classe 'Goatie' Smith l'avait écrit dans un poème qu'elle lui avait adressé, parodiant ainsi les interprétations critiques suscitées par son oeuvre." L'occasion de couper court aux clichés sur la vie et la personnalité de l'auteur que les médias, après sa mort, ont imaginés, en éclairant par exemple un aspect peu connu du grand public : son humour espiègle. "Une de ses blagues préférées était de demander à deux piétons de tenir chacun le bout d’un mètre ruban et de disparaître derrière un coin de rue, et de regarder combien de temps ces bonnes poires tenaient avant de craquer." C'est ce goût pour l'absurde qui explique qu'il ait accepté d'illustrer l'Alice de Lewis Caroll. "Le 'Nonsense', ajoute la commissaire, est présent tout au long de l'exposition - dans des poèmes comme 'The Trouble with Geraniums' - et dans ses illustrations d’Alice. Etant lui-même un poète du 'nonsense', Peake était un parfait illustrateur pour les histoires de Carroll, rejetant la technique de Tenniel [Sir John Tenniel, 1820-1914] comme étant 'ennuyeuse' et réinterprétant les personnages afin de produire des dessins qui sont à la fois fabuleusement excentriques et effrayants."

Oeuvre hybride
De fait, chez Peake, les frontières sont poreuses entre le travail d'écriture et celui d'illustration : "Les mots et les images vont toujours main dans la main, comme on peut le voir dans ses manuscrits qui sont remplis de dessins et de poèmes, ou même dans son storyboard avec annotations pour un dessin animé, intitulé 'Just a line', qui était destiné à la télévision." Illustrateur, romancier, poète, Mervyn Peake construit une oeuvre qui se nourrit de l'interaction entre ces différentes pratiques. G. Peter Winnington, dans la biographie qu'il consacre à l'écrivain, suggère d'ailleurs que celui-ci était synesthésique - une stimulation sensorielle stimulait également un autre sens. "Il écrivait comme un artiste et peignait comme un écrivain", résume Brian Sibley, qui a adapté l'histoire de Titus pour BBC Radio 4.

Parmi les lieux réels ou imaginaires qui ont nourri l'oeuvre de Mervyn Peake, la Chine occupe une place de choix ; il faut dire que l'écrivain y a passé les douze premières années de sa vie. Né à Kuling (Lu Shan) dans la province de Jiangxi quelques semaines avant la fin de l'Empire Chinois, la Révolution et la proclamation de la République de Chine, et fils de missionnaires anglais, il garde le souvenir de l'hôpital de Tianjin que son père, assisté de sa mère, dirigeait. Les quelques images que l'écrivain garde de son enfance sont  "vives, même si leurs bords peuvent être brumeux", selon ses propres mots. Il se souvient de cette jeune fille amenée pour une trachéotomie après s'être faite piquer par un serpent. Ou de cet homme unijambiste qu'il croit être Long John Silver, le personnage de L'île au Trésor de Robert Louis Stevenson.

Fin observateur
Tout comme ces bribes de mandarin qu'il mervyn peake, mervyn, peake, british library, exposition, exhibition, the worlds of mervyn peake, londres, london, gormenghast, titus, trilogie, traduction, portrait, biographie, critique, zoe wilcoxretient, ces souvenirs fragmentés de son enfance ont irrigué son travail poétique sa vie durant. Ce dont son épouse, l'artiste et écrivain Maeve Gilmore, témoigne dans A World Away : "Une étrange enfance. Un mélange de non-conformisme anglais et de convenances presque bourgeoises, d'hymnes congrégationalistes, de tea-parties, d’une éducation collet montée ; et dehors entouré de dragons et de sculptures d'un imaginaire ancien à la beauté défaite… De si nombreuses choses que l'on nomme 'gothiques' dans la trilogie de Titus d'Enfer doivent trouver leur source dans les rêves et fantasmes qui se sont présentés à lui, des années plus tard, venant de son enfance en Chine." Hilary Spurling, journaliste et biographe, a d'ailleurs précisé lors d'une conférence le 26 juillet dernier qu'elle n'a jamais considéré Peake comme un écrivain de fantasy, préférant voir en lui un "grand historien de son temps". Selon elle, la montagne qui, dans Gormenghast, surplombe le Château des Comtes d'Enfer, est celle sur laquelle Mervyn Peake est né : les descriptions dans l'ouvrage correspondent parfaitement au mont Lu (Lu Shan). De même, Zoë Wilcox souligne le fait que le dessin du "Hall of Bright Carvings" dans Titus d'Enfer fait directement écho aux photographies prises par le père de Peake sur la Voie des Esprits, près de Beijing.

En 1933, après des études de dessin à la Royal Academy, Mervyn Peake quitte Londres pour rejoindre une colonie d'artistes. L'île de Sark, où il reviendra vivre à plusieurs reprises, est le cadre de son roman Mr. Pye et influence sa vision des lieux insulaires - isolés -, que l'on retrouve en nombre au fil de ses textes. Lorsqu'il retourne à Londres, trois ans plus tard, c'est pour enseigner à la Westminster School of Arts. C'est là qu’il rencontre Maeve Gilmore, qu'il épouse l'année suivante et avec qui il a trois enfants. Une période féconde pour ses travaux d'illustration : "A Londres, précise Zoë Wilcox, Peake utilise au mieux ses talents d'observateur. 'Chasseur de têtes', il fait de nombreuses sorties dans le but de trouver des physionomies intéressantes à dessiner. Il rencontre ainsi son modèle pour le Chapelier Fou dans une cabine téléphonique de Charing Cross et la Reine de Coeur dans la station de métro Holborn en leur rentrant dedans." Rien d'étonnant, dès lors, à ce que Peake s'engage comme illustrateur de guerre lorsque la Seconde Guerre mondiale éclate. En mission pour le magazine The Leader, il dessine la réalité de la guerre, ces visages défaits, le désespoir ou le désarroi qui habitent les regards. Il assiste notamment à l'un des premiers procès pour crimes de guerre, et voit le camp de concentration de Bergen-Belsen. "Il en gardera par la suite un sentiment de culpabilité pour avoir assisté à tant de souffrance et en avoir fait le sujet de son art et de sa poésie", indique Zoë Wilcox.

mervyn peake, mervyn, peake, british library, exposition, exhibition, the worlds of mervyn peake, londres, london, gormenghast, titus, trilogie, traduction, portrait, biographie, critique, zoe wilcox"Terrible ironie"
Quinze ans après la fin du conflit paraît le troisième tome de Gormenghast. Mais son édition maladroite contribue à la mauvaise réception de l'ouvrage. Peake commence à décliner, et ce sont ses proches qui souffrent du discrédit que le dernier tome jette sur son oeuvre littéraire ; Peake, lui, vit désormais dans une institution spécialisée. Dès lors, Maeve Gilmore n'a de cesse de promouvoir et réhabiliter le travail de son mari, assistée dans cette tâche par des amis du couple, dont l'écrivain Michael Moorcock. Elle se bat, entre autres, pour que Titus errant soit correctement réédité. Le texte, revu par le compositeur Langdon Jones d'après les manuscrits de Mervyn Peake, est à nouveau publié dans les années 1960, dans la collection Penguin Modern Classics. Comme l'a écrit Michael Moorcock dans le Guardian du 1er juillet dernier : "C'était la meilleure façon de publier les livres, avec éclat et sans aucun remords (…). Du statut d'écrivain 'gothique' marginalisé, Peake petit à petit occupa la position qu'on lui connaît aujourd'hui. La terrible ironie, pour ceux qui l'aimaient, fut qu'il ne pouvait plus à présent comprendre ce qui lui arrivait. Quand nous prîmes les couvertures de son nouveau livre pour les lui montrer, elles ne voulaient rien dire."
 
David K. Nouvel, à Londres
Le 18/08/11

The Worlds of Mervyn Peake, jusqu'au 18 sept. 2011

British Library, 96 Euston Road, Londres
Lun., merc. & vend. : 10h-18h ; Sam : 10h-17h ; Dim : 11h-18h ; Nocturne mardi (20h) ; Fermé le jeudi
Entrée libre
* La Fantasy, PUF, coll. Que sais-je ?


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