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Exposition : Diane Arbus au Jeu de Paume, à Paris, jusqu`au 5 février 2012.

QU'EST-CE QUE L'ÉTRANGE ? C'est la question qui a hanté sa vie durant la photographe américaine Diane Arbus (1923-1971), à travers ses nombreux portraits d'enfants, de couples, de marginaux, de nudistes ou d'intérieurs, pris pour la plupart à New York, son principal lieu d'inspiration. Jusqu'au 5 février le Jeu de Paume, à Paris, présente plus de deux cents instantanés à travers un parcours qui privilégie la relation directe aux oeuvres, sans organisation thématique ou chronologique. Peut-être pour tenter d'illustrer au mieux la conception que Diane Arbus avait non seulement du médium photographique - "Une photographie est un secret sur un secret. Plus elle vous en dit, moins vous en savez", avait-elle coutume d'affirmer -  mais de l'homme en général, elle qui déclarait : "La chose importante à savoir, c'est qu'on ne sait jamais rien. On tâtonne toujours pour trouver son chemin."

Par Claire Colin


L'ÉTRANGE, EST-CE LE MARGINAL, l'atypique, tout du moins ce qui ne se plie pas aux codes habituels de la société, aux stéréotypes les plus courants, ce qui attire donc habituellement le regard ? Pourtant, toutes les images de Diane Arbus qui reproduisent des sujets susceptibles de s'inscrire dans ces catégories soulignent au contraire combien ce qui devrait être le plus dérangeant, en tout cas le moins coutumier, contient en réalité une part de familier, laisse le quotidien l'envahir malgré tout, perdant immanquablement de ce relief qui le ferait sortir des lignes régulières. Toute la série des clichés pris dans un camp de nudistes opère ce mouvement de réinsertion de l'atypique dans le banal : des hommes et des femmes, entièrement dénudés, à l'exception de quelques accessoires (chaussures d'été, chapeaux, lunettes de soleil…), fixent l'objectif avec calme, affichant parfois de larges sourires comme de simples touristes sur leur lieu de vacances. "Ils semblent porter plus de vêtements que d’autres gens", souligne Diane Arbus lorsqu'elle évoque ses impressions lors du séjour dans le camp, comme en témoigne du reste pleinement le cliché Retraité et sa femme chez eux un matin dans un camp de nudistes (New Jersey, 1963) diane arbus, diane, arbus, photographie, exposition, rétrospective, jeu de paume, musée, photo, interview, portrait, biographie, analyse, style, photos, étrange, bizarre, freaks, trisomique, handicapqui montre un homme et son épouse se laissant photographier dans leur bungalow baigné de soleil, assis l'un sur un fauteuil, ses pantoufles comme seuls vêtements, l'autre sur le canapé, uniquement chaussée de ses tongs. Une télévision trône derrière eux, décorée d’une pendulette et de quelques photographies encadrées, dont l'une représente ce qui semble être la maîtresse de maison : un portrait en pied, en pleine nature, sans aucun vêtement sur elle. Et c'est pourtant l'american way of life qui semble triompher dans ce cliché. Rien d’étrange, au fond.



Monstres aristocrates

IL EN VA DE MÊME pour tout le travail photographique réalisé autour de personnages habituellement considérés comme des marginaux : transsexuels, handicapés, "monstres" de foire. À chaque fois, Diane Arbus les saisit dans des instants du quotidien, laisse entrevoir certains petits détails d’une vie routinière. Le cliché d'un Jeune homme en bigoudi, 20ème Rue (New York, 1966) montre un transsexuel en pleine séance de coiffure, les sourcils soigneusement épilés, les yeux légèrement maquillés, les ongles soignés, une cigarette à la main. Il semble presque avoir été photographié par surprise, ses yeux grands ouverts. Rien d'exhibitionniste pourtant dans l'image. L'artiste paraît avoir plutôt voulu cueillir un moment de vie banal pour son modèle, où les bigoudis suggèrent la routine d'une préparation quotidienne. De la même façon, on peut observer à maintes reprises la présence de bas filés (Homme assis en soutien-gorge et bas, New-York, 1967), d'intérieurs modestes (Travesti à sa fête d’anniversaire, New-York, 1969). Non pas simplement dans un but de démonstration socio-économique sur les difficultés financières des personnages que Diane Arbus saisit, mais comme pour rappeler qu'il s'agit d'êtres réels, sur qui l'usure du quotidien garde son emprise.

TOUTES LES PHOTOGRAPHIES des "phénomènes de foire" semblent travaillées par le même principe : faire de chaque sujet reproduit sur la pellicule non plus un être exceptionnel, celui qui, monté sur une estrade et vêtu d’un costume clinquant, attire le regard des curieux dans les baraques, mais au contraire un individu ayant ses propres habitudes, peu différentes du commun des mortels, et dont le foyer laisse
diane arbus, diane, arbus, photographie, exposition, rétrospective, jeu de paume, musée, photo, interview, portrait, biographie, analyse, style, photos, étrange, bizarre, freaks, trisomique, handicaptransparaître l'habituel train-train. Ainsi de l'Hermaphrodite et son chien dans une roulotte de foire (Maryland, 1970), dont l'étrangeté disparaît dans le décor modeste et éteint de la roulotte et surtout dans l'attitude du chien, la tête posée sur la cuisse de son maître dans un geste affectueux que l'on devine familier, les yeux posés sur la photographe, la seule personne étrange sans doute pour lui dans la pièce. Jamais Arbus ne photographie ces sujets dans un but d'exotisme, encore moins de compassion : "La plupart des gens vivent dans la crainte d'être soumis à une expérience traumatisante, note-t-elle. Les monstres sont déjà nés avec leur propre traumatisme. Ils ont déjà passé leur épreuve pour la vie. Ce sont des aristocrates."


Réel et illusion

SI LA SÉRIE sur des handicapées mentales montre des femmes et des jeunes filles dont le corps et le visage sont marqués par les signes de la trisomie, Diane Arbus les a saisies tantôt dans des moments de jeux, de fous rires et de joie spontanée, évoluant librement sur l'herbe, dans des moments d'insouciance et de grâce ; tantôt grimées en fantômes, un masque étrange sur la tête ou un maquillage bariolé sur le visage. Ceux que la société désigne habituellement comme des anormaux se déguisent eux-mêmes en monstres, comme pour souligner l'artificialité des catégories décidées par la moyenne et pour en jouer.

PARTANT, C'EST LA TENSION entre l'identité sociale et l'identité subjective qui s'exprime dans les clichés, à l'image du travail d'Arbus sur les jumeaux, triplés et quadruplés. En photographiant ces couples ou ces petits groupes identiques, le regard fixé sur l’objectif, l'artiste confère à chacun de ces clichés une inquiétance étrangeté. L'exemple le plus frappant reste sans doute le célèbre cliché Jumelles identiques (Roselle, New Jersey, 1967) : deux fillettes, en robe de velours à large col blanc, un bandeau blanc dans leur cheveux châtains, sont debout, l'une à côté de l’autre, regardant droit dans les yeux le spectateur, un léger sourire aux lèvres. Ce n'est pas par hasard si elles ont inspiré à Stanley Kubrick les jumelles Grady pour son Shining : la question de l'identité, plus précisément de l'unicité de chaque être, dans une image qui ressemble à un reflet dans le miroir, devient aussi réelle qu'illusoire et fragilise les certitudes. Les Triplées dans leur chambre à coucher (New Jersey, 1963) poursuivent cette réflexion en la démultipliant : cette fois ce sont trois jeunes adolescentes photographiée dans leur chambre à coucher aux lits soigneusement alignés, sur un fond de papier peint où sont disposés régulièrement une série de losanges tricolores.



Vide et plein

IL NE SUFFIT PAS à Diane Arbus de montrer combien l'étrange n’est pas là où l'on pouvait l'attendre : la photographe veut aussi aller jusqu'à démontrer qu'il se loge dans le plus familier, dans ce qui n'aurait peut-être pas attiré l'œil au premier regard, dans tout ce qui permet de relever discrètement l'artificialité de la société, par exemple les cérémonies ou les concours, qui supposent costumes, attitudes rigides,
diane arbus, diane, arbus, photographie, exposition, rétrospective, jeu de paume, musée, photo, interview, portrait, biographie, analyse, style, photos, étrange, bizarre, freaks, trisomique, handicap comme celle des Champions du concours junior de danse de salon (Yonkers, New York, 1963), qui laisse voir un couple d'enfants habillés dans des tenues de soirée habituellement réservées aux adultes, figé dans une pose de danse des plus artificielles, leurs trophées, kitchissimes, à leurs pieds. Ou encore la photographie Le Roi et la Reine d’un bal de retraités (New York, 1970) : deux personnes âgées aux regards ennuyés sont assises sur des chaises, revêtues de faux manteaux d'hermine et de couronnes en toc, un sceptre à la main.

C'EST LE VIDE de ces cérémonies qui se dessine au fil des images : sous les oripeaux, la vanité d'une société. Il en va de même pour tous les clichés s'intéressant aux décors, qu'il s'agisse d’une construction en carton-pâte à Disneyland de l'invraisemblable château de la Belle au Bois Dormant (Un château à Disneyland, Californie, 1962), d'un hall d'immeuble reproduisant les rives boisées d'un lac, où apparaissent de façon incongrue des prises électriques (Hall d’immeuble, New York, 1966), d’une façade de maison pour le cinéma, derrière laquelle se dessinent des échafaudages (Maison sur une colline, Hollywood, Californie) ou même d'un sapin de Noël, dans le cliché Arbre de Noël dans un salon à Levittwon (Long Island, 1963) qui montre un décalage entre un sapin surchargé de décoration, trop grand pour la pièce qui l'abrite et entouré d'une multitude de cadeaux, et un intérieur dépouillé, dépourvu de tout ornement. À chaque fois, Diane Arbus prend soin de photographier à la fois le décor et, simultanément, tout ce qui révèle que nous avons affaire à un décor.



La faille du quotidien

BIEN PLUS, nombre de photographies de simples intérieurs paraissent montrer combien le bizarre, l'effrayant même peuvent se révéler lorsque l'on regarde d'un autre œil, à travers le médium de la photographie, une simple pièce, sa décoration ou la disposition des meubles. Dame dans le salon d’une pension de famille (Albion, New York, 1963) fait simplement observer une vieille femme lisant le journal dans un fauteuil, le dos tourné à la fenêtre. Pourtant, le cliché fait irrésistiblement penser à l'essai de Maeterlinck sur le tragique quotidien dans le Trésor des Humbles : "Il m'est arrivé de croire qu'un vieillard assis dans son fauteuil, attendant simplement sous la lampe, […] inclinant un peu la tête, […] il m'est arrivé de croire que ce vieillard immobile vivait, en réalité, une vie plus profonde, plus humaine et plus générale que l’amant qui étrangle sa maîtresse, le capitaine qui remporte une victoire ou "l’époux qui venge son honneur"", écrivait le dramaturge lorsqu'il songeait à un nouveau théâtre où le mélodramatique céderait le pas à des intrigues dépouillées aux décors des plus simplifiés. Une capacité
de transfiguration qui apparaît également à travers tous les clichés de gens, passants les plus divers, diane arbus, diane, arbus, photographie, exposition, rétrospective, jeu de paume, musée, photo, interview, portrait, biographie, analyse, style, photos, étrange, bizarre, freaks, trisomique, handicapjeunes couples, enfants, femmes, hommes et personnes âgées, prises au hasard des rues, dans des parcs ou chez eux. Les photographies de Diane Arbus laissent ainsi transparaître, un instant, la faille du quotidien derrière laquelle peut s'agiter une puissance indistincte et mystérieuse.

C. C.
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à Paris, le 15/12/2011

Diane Arbus
jusqu’au 5 février 2012
Jeu de Paume
1 place de la Concorde
75008 Paris
Mar 12h - 21h ; Mer - Ven 12h - 19h
Sam- Dim 10h - 19h
Tarif plein : 8,5 €
Tarif réduit : 5,5 €
Rens. : 01 47 03 12 50

 



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Crédits et légendes photos
Vignette sur la page d'accueil & 4 : Enfant avec une grenade en plastique dans Central Park, New York 1962 Copyright © The Estate of Diane Arbus
Photo 1 Jumelles identiques, Roselle, N.J. 1967 Copyright © The Estate of Diane Arbus
Photo 2 Sans titre (6) 1970–71 Copyright © The Estate of Diane Arbus
Photo 3 Jeune homme en bigoudis chez lui, 20e Rue, N.Y.C. 1966 Copyright © The Estate of Diane Arbus