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L`interlude du jour

 
 
 
 
 
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MATISSE, MONET, Van Gogh, Picasso, Cézanne, Gauguin... Du MoMA de New York au Centre Pompidou, en passant par la Tate Modern londonienne, les
œuvres de ces artistes sont devenues le signe d'une modernité dont la reconnaissance subsume toute appartenance nationale. Semence de l'effervescence avant-gardiste, elles ont forgé une esthétique qui, en rejoignant le vivier des représentations collectives, s'est faite la charpente de ressources symboliques partagées par l'ensemble de l'Occident contemporain. collection chtchoukine, icones de lart moderne, fondation louis vuitton, anne baldassari, andre-marc delocque-fourcaud, avant-garde, russie, impressionnisme, matisse, picasso, cezanne, gauguin, monetDifficile, désormais, d'imaginer un temps où ces noms n'auraient pas fait l'unanimité. À la fin du XIXe et au début du XXe siècle, à l'époque où l'industriel russe Sergueï Chtchoukine (1854-1936) achetait leurs tableaux pour les suspendre aux murs de son palais moscovite, de tels goûts allaient pourtant à contre-courant de ceux de son époque. L'originalité de ses choix, aux antipodes des créations picturales consacrées par les institutions, a donné l'impulsion à un renouveau de l'art russe que les salons du palais Troubetskoï mettaient pour la première fois au contact des émules de l'impressionnisme français. Avec l'exposition Icônes de l'art moderne, qui réunit temporairement à Paris cent vingt-sept pièces de la collection Chtchoukine, la Fondation Louis Vuitton rend hommage à cette figure dont le regard insolite a contribué à orienter l'histoire de l'art du XXe siècle.

Par Fleur Kuhn-Kennedy

 
LA PRÉSENCE À PARIS de tels tableaux constitue en soi un moment exceptionnel : elle offre l’occasion de voir des chefs-d’œuvre qui, jusqu’aujourd’hui, n’étaient jamais sortis de Russie. Dans la mesure où c'est la première fois qu'une telle entreprise aboutit, on peut d'ailleurs se demander ce qu'il en a coûté, symboliquement comme matériellement. Mais il faut, au-delà de l'événement, rendre grâce aux qualités de l’exposition. Originale en ce qu’elle aborde une personnalité aussi importante que négligée, et parce qu’elle introduit un tiers (le collectionneur) dans la relation d’œuvre à œuvre, elle réorganise la topographie de l’art moderne au sein d’un espace jusque là invisible : celui que dessinent les territoires, physiques ou intérieurs, arpentés par Chtchoukine.
 

Acclimatation

 
IL Y A D'ABORD LE LIEU. L’une des portes de la Fondation Louis Vuitton donne sur le jardin d’acclimatation. Et là où l’on incorporait jadis au paysage français la faune exotique des colonies, le visiteur se trouve confronté à une expérience pour le moins aussi curieuse : l’acclimatation, dans une architecture toute de blanc, de verre et d’acier, de tableaux ayant jadis vécu parmi les moulures baroques, les lustres clinquants et les parquets cirés. Les imposantes photographies affichées au seuil de certaines salles, spectres d’un lieu devenu inaccessible, rappellent au visiteur qu’une collection ne se résume pas à la liste des tableaux qui la composent, mais existe également à l’intérieur des espaces qu’elle investit. collection chtchoukine, icones de lart moderne, fondation louis vuitton, anne baldassari, andre-marc delocque-fourcaud, avant-garde, russie, impressionnisme, matisse, picasso, cezanne, gauguin, monetLe palais Troubetskoï, avec sa chapelle, son Salon Rose, son Salon de Musique, ses chambres, antichambres et cabinets, constituait l’environnement naturel des toiles réunies par Chtchoukine non parce que le style des peintres s’accordait à celui du lieu mais précisément parce que, s’acclimatant l’un à l’autre, ils ont créé quelque chose qui demeure indéplaçable.

LES PEINTRES FRANÇAIS ont transformé l’agencement de l’espace au sein du palais russe, substituant aux lieux de recueillement et à l’imagerie traditionnelle des "icônes" artistiques qui introduisent de l’ailleurs dans la maison familiale. Quant aux œuvres, elles ont, elles aussi, subi l’influence du milieu dans lequel elles étaient appelées à s’acclimater. Le marché de l’art et le mécénat – la Fondation Vuitton s’emploie malicieusement à nous en persuader – ne font pas que financer la création : ils peuvent l’inspirer, la générer, stimuler ou freiner son mouvement selon le type d’interaction qu’ils instaurent. Pour Matisse, qui figure parmi les artistes les plus importants représentés dans la collection, les échanges avec Chtchoukine ont pu fonctionner comme un cadre à l’intérieur duquel expérimenter. On sait, depuis l’Oulipo, à quel point la contrainte formelle peut stimuler l’inventivité ; de là à envisager les commandes de l’industriel russe comme un catalyseur de la production matissienne, il n’y a qu’un pas. Chtchoukine avait en effet coutume de prédéfinir les formats et les sujets des œuvres qu’il prévoyait d’acheter : L’Atelier rose est une commande, de même que La Danse ou La Musique. L’histoire de La Desserte, quant à elle, est particulièrement significative : l’accord entre le collectionneur et le peintre  prévoyait un tableau à dominante bleue, que Matisse décide au dernier moment de repeindre en rouge. L’acquiescement de Chtchoukine signe le début d’une relation qui, parce qu’elle est faite d’accommodements mutuels plutôt que d’exigences unilatérales, a galvanisé la création artistique au lieu de l’enfermer. Devant un Picasso qu’il ne comprenait pas, le collectionneur déclarait ainsi : "C’est probablement lui qui a raison, pas moi", restant ouvert à des territoires qui n’étaient insaisissables que parce qu’encore inexplorés.


Transferts culturels

 
"IL N'Y A PAS UN SEUL peintre russe dans ma collection", affirme le personnage de Chtchoukine dans l’installation vidéo que lui ont consacrée Saskia Boddeke et Peter Greenaway à l’occasion de l’exposition. Certes, mais si l’art russe n’est pas représenté dans les œuvres qu’il a réunies, ses tableaux français ont, en revanche, eu une influence notable sur le développement des avant-gardes de l’empire tsariste, puis de l’Union soviétique. Dès 1908, Chtchoukine commence à faire visiter à qui le souhaite la Galerie de peintures de son hôtel particulier. Le succès de l’entreprise, il est vrai, est dû à l’attrait du scandale autant que de la découverte (Chtchoukine ne se résout d’ailleurs à acquérir certains tableaux – en particulier les nus propres à choquer la société pudibonde – qu’après avoir lui-même surmonté quelques réticences) ; toujours est-il que les étudiants en art affluent vers les salons du palais Troubetskoï, qui devient un lieu de fermentation de la révolution artistique.

C'EST, ENTRE AUTRES, SUR CE TRANSFERT culturel que revient l’exposition en associant à la présentation de la collection Chtchoukine trente-et-une œuvres issues des modernismes russes. Elle trace ainsi un chemin qui mène le visiteur à la rencontre de Kazimir Malévitch, d'Ivan Klioune, de Lioubov Popova, d'Alexandre Rodtchenko et de bien d’autres, confrontant les tableaux et les champs picturaux. collection chtchoukine, icones de lart moderne, fondation louis vuitton, anne baldassari, andre-marc delocque-fourcaud, avant-garde, russie, impressionnisme, matisse, picasso, cezanne, gauguin, monetLe Nu de Vladimir Tatline (1913) réunit les volumes d’un Picasso, les liserés noirs d’un Matisse, les couleurs franches d’un Gauguin ; Le Baigneur de Malévitch (1911) associe un tracé naïf et "primitiviste" à un assemblage de taches colorées caractéristique de l’impressionnisme… Les œuvres, ainsi placées côte à côte, s’exposent à des frottements dont surgissent sans cesse de nouvelles étincelles ; si bien que l’on pourrait suivre à l’infini le tracé des associations qu’elles suscitent.

LA CRITIQUE ARTISTIQUE, d’ailleurs, ne s’est pas privée d’effectuer de tels rapprochements, usant de la métaphore de la peinture religieuse orthodoxe sur un mode aussi récurrent que subversif. La manière dont le collectionneur fait dialoguer les œuvres qu’il expose a ainsi précocement valu au mur de la salle à manger le nom d’"iconostase". Et, si l’on en croit l’interprétation que propose l’exposition de la thématique paysanne dans l’art russe des années 1910, c’est aussi par le palais Troubetskoï que passe le réinvestissement d’une technique et d’un motif proprement enracinés dans la tradition picturale orthodoxe : ceux de la peinture d’icônes. Picasso s’y est intéressé dès 1906 au moment de l’exposition d’art russe abritée par le Grand Palais. S’inspirant à leur tour de Picasso – et notamment de sa Fermière (1908) – les peintres russes opèrent une synthèse d’influences picturales qui, empruntant d’abord à l’icône et à d’autres genres de la peinture populaire, puis infusant les acquis de l’impressionnisme et du cubisme, défont la tradition figurative et finissent par géométriser leurs motifs jusqu’à l’abstraction. Des paysans anguleux de Natalia Gontcharova (1912), clairement occupés à cueillir des pommes, à la Composition sphérique sans-objets d’un Klioune (1920), un cheminement a eu lieu qui est passé par la Porteuse de seaux de Malévitch (1912-1913) et l’Architectonique picturale de Lioubov Popova (1918), où seule l’insistance du cerveau humain à transformer toute forme en visage permet encore de discerner un élément figuratif.



Portrait du mécène en 127 tableaux

IL N'EST PAS RARE que mécènes, marchands d’art et collectionneurs finissent par devenir les sujets des artistes qu’ils promeuvent. Qu’on songe à ce Portrait d’Ambroise Vollard devenu parangon du cubisme analytique : Picasso, comme ses contemporains, joue avec la tradition de l’œuvre commandée, mais n’échappe pas pour autant aux exigences du marché. Peut-être est-ce en clin d’œil à ces échanges personnels et commerciaux que l’exposition s’ouvre sur une galerie de portraits où, entre le tailleur de Picasso, le médecin de Van Gogh, un homme à la pipe et un inconnu au journal, trônent deux représentations de Chtchoukine par Xan Krohn. collection chtchoukine, icones de lart moderne, fondation louis vuitton, anne baldassari, andre-marc delocque-fourcaud, avant-garde, russie, impressionnisme, matisse, picasso, cezanne, gauguin, monetLe collectionneur, nous dit-on, avait coutume de suspendre chaque nouvelle acquisition face à l’Autoportrait de Cézanne, perçu comme le père fondateur à l’aune duquel devaient se mesurer les progrès de la modernité artistique. En rejoignant lui-même sa galerie de portraits, il modifie la dynamique de ces échanges de regards, devient symboliquement un protagoniste de la formation de l’art moderne.
 
L'HISTOIRE QUE NOUS RACONTE cette succession de tableaux est peut-être, autant que celle des avant-gardes artistiques, celle d’un itinéraire intérieur. On pense à ces mots de Primo Levi, introduisant une anthologie de textes ayant marqué son existence de lecteur : "Curieusement, en établissant ce choix de textes, je me suis senti plus exposé au public et plus vulnérable qu’en écrivant mes propres livres. À mi-chemin je me suis senti nu, sans éprouver pour autant les frissons de l’exhibitionniste qui se sent bien lorsqu’il est nu, ou du patient sur son petit lit qui attend que le chirurgien lui ouvre le ventre ; en fait, j’avais plutôt l’impression d’être sur le point de me l’ouvrir moi-même, tel Mahomet dans la neuvième fosse de l’enfer et dans les illustrations de Gustave Doré, où du reste le plaisir masochiste du damné est flagrant." Chtchoukine, ouvrant les portes de son palais à l’intelligentsia russe et s’exposant aux railleries du Tout-Moscou, était-il lui aussi un Mahomet en train de s’ouvrir le ventre ?
 
LA FRANCHISE avec laquelle il dévoile ses tableaux "honteux" contribue en tout cas à faire l’intérêt du personnage. Là où il y avait probablement, aux origines de la collection, un snobisme partagé par l’ensemble de la bonne société moscovite, empressée de montrer ses tableaux comme on étale ses richesses, on voit progressivement éclore quelque chose de beaucoup plus profond, qui est de l’ordre d’un bouleversement existentiel autant qu’intellectuel. Les premières acquisitions relèvent d’un goût classique, un peu timoré, en tout cas attaché à des sujets sobres et conventionnels : une salle du château de Versailles peinte par Maurice Lobre, une Adoration des Mages par Edward Burne-Jones, un paysage de James Paterson… Suivent des tableaux impressionnistes qui, s’ils ont joué un rôle central dans l’émergence de la modernité picturale, appartiennent à un courant relativement installé, loin de faire honneur à l’intuition dite "visionnaire" de leur acquéreur.
 
C'EST QUELQUES ANNÉES PLUS TARD, dans une période marquée par la mort de son fils, celle de sa femme, et une expédition dans un monastère du Sinaï dans le but d’aller invectiver Dieu, que Chtchoukine retourne à Paris pourvu d’un œil neuf, et se met à acheter des tableaux de Matisse et de Picasso. Leurs œuvres provocantes, transformant les salles du palais à la mesure des métamorphoses intérieures de leur acquéreur, parlent de celui-ci encore bien plus que des peintres qui les ont réalisées. Et sans doute n’est-ce pas un hasard si le paysage est le genre privilégié de la collection Chtchoukine : les montagnes et les ports, les châteaux et les jardins, éléments d’une "poétique de l’espace" à laquelle l’œuvre de Gaston Bachelard nous a depuis longtemps initiés, sont la projection d’un état mental qui vient se réfléchir sur les murs du palais. Pour cet industriel qui n’avait jamais su parler qu’en bégayant, la peinture des autres constituait, peut-être, le plus éloquent des moyens d’expression.


F. K.
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À Rennes, le 16 février 2017

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Pour en savoir plus sur la collection Chtchoukine


Icônes de l'art moderne. La collection Chtchoukine
Jusqu’au 5 mars 2017
Fondation Louis Vuitton
8, avenue du Mahatma Ghandi
Bois de Boulogne 75116 Paris
Lun, mer, jeu : 11h-20h
Vendredi : 11h-23h
Sam, dim : 11h-21h
Fermé le mardi
Tarif plein : 16 €
Moins de 26 ans : 10 €
Moins de 18 ans : 5 €
Rens. :
01 40 69 96 00



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