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Exposition : Boris Vian à la BnF, jusqu`au 15 janvier 2011

FIGURE DE L'ÉTERNELLE JEUNESSE, Boris Vian (1920-1959) fut connu de ses contemporains davantage pour sa réputation de dandy parisien sulfureux que pour son oeuvre littéraire. Il a fallu la décantation des années pour que le public connaisse les nombreuses facettes de cet artiste caméléon, tour à tour ingénieur, romancier, peintre, jazzman et traducteur. Jusqu'au 15 janvier, la Bibliothèque Nationale de France, à Paris, retrace l'oeuvre protéiforme de Bison Ravi, Vernon Sullivan ou encore Butagaz, autant de doubles de Boris Vian qui le suivront jusqu'à la fin de sa vie, entre farce et tragédie.

Par Grégory Le Floc'h


TERRITOIRE à la géographie mouvante, l'identité auctoriale de Boris Vian est un espace que le jeu des pseudonymes a amené à une perpétuelle expansion, comme si chaque nouveau nom traçait les frontières d'une région encore inconnue dans son univers créatif. Bison Ravi, Vernon Sullivan, Adolphe Schmürz, Amélie de Lambineuse, Aimé Damour ou Lydio Sincrazi : toutes des terrae incognitae, que Boris Vian traverse tantôt en homme, tantôt en femme (parfois même en animal) sous un masque allemand, italien, boris vian, vian, boris, exposition, biographie, oeuvre, caméléon, pseudonyme, pseudonymes, interview, portrait, jazz, oeuvre, jazz news, bnf, bibliothèque, parisfrançais. L'invention d'une telle altérité est le premier acte romanesque du démiurge ; et son premier personnage est l'auteur lui-même. Support d'une fantaisie sans limite, le nom ouvre de riches horizons imaginaires, à l'image d'un discours placé sous le signe de la création verbale. Dans ce jeu des identités se dédouble et se distord à volonté un univers soudain grimaçant. Tout comme Ville d'Avray, sa ville natale, est comiquement rebaptisée Ville d'Avrille dans Vercoquin et le plancton (1946), Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre deviennent, dans L'Ecume des jours (1947), la Duchesse de Bovouard et Jean-Sol Partre - demi-dieu arrivant à dos d'éléphant à ses conférences et fendant la foule à coups de hache, pour parler de son fameux Vomi - la Nausée s'est matérialisée.


Vies parallèles
 
SIMPLE RÉALITÉ DÉFORMÉE ou détour par une fiction à la fois cruelle et fantaisiste pour saisir la crudité de la réalité, l'univers romanesque de Boris Vian est avant tout un espace où tombent les interdits et où se réalisent pleinement, exagérément, les fantasmes. La thématique du double, obsédante, est la clef grâce à laquelle Boris Vian, saisissant la matière du réel, façonne un monde aux couleurs de ses désirs et de ses idées. Fasciné par les facéties, l'insolence et la liberté de son ami Jean Loustalot, il en fait un personnage récurrent, surnommé le Major, de Vercoquin et le plancton à la nouvelle "Surprise partie chez Léobille" en passant par le recueil de poèmes Un seul Major, un sol majeur. Comme si la mise en fiction de Loustalot était le seul moyen de faire sien un état d'esprit et un comportement que Boris Vian n'arrive à assumer dans la réalité. Le Major, double fictif de Loustalot, devient le double rêvé de Vian. La pratique de la littérature devient celle d'un miroir aux mille facettes déformantes dans les reflets duquel le visage de l'auteur se démultiplie, s'éparpille et se fragmente jusqu'à disparaître.

ENTRE LE D
ÉSIR d'omniprésence et celui d'échapper à soi-même en devenant autre, l'expérience littéraire du double par Boris Vian est à l'image de ses choix de vie professionnels autant qu'artistiques. Ingénieur à l'Association Française de Normalisation puis à l'Office professionnel des industries et des commerces du papier et du carton, romancier, nouvelliste, poète, chroniqueur, trompettiste, organisateur de soirées au Club Saint-Germain, traducteur, peintre, spécialiste de jazz, rédacteur en chef de la revue Jazz News, auteur de pièces de théâtre, d'opéras et de scenarii, acteur, auteur-compositeur, chanteur, parolier, essayiste, directeur-artistique du label Fontana... Vian n'a de cesse de diversifier ses activités, au risque de rendre illisible son travail à ses contemporains. Eternel insatisfait, il cherche, dans chaque forme d'expression dont il se saisit, les nouvelles ressources intellectuelles qui lui permettront d'accéder à la notoriété.
 

Dans un étau

ETERNEL CAM
ÉLÉON, Boris Vian joue l'équilibriste sur une ligne de faîte séparant deux pratiques littéraires contradictoires mais qu'il affectionne particulièrement : une littérature gouailleuse, réservée au cercle des intimes, et une pratique plus sombre et réfléchie, destinée à la postérité. Sa première approche de la création littéraire est d'emblée placée sous le signe du jeu. Et l'exposition de la BnF, en présentant pour la première fois des documents manuscrits des années 1941-43, permet de saisir les contradictions qui travailleront en profondeur l'ensemble de son oeuvre. En famille, il s'adonne à des séances de "Bouts boris vian, vian, boris, exposition, biographie, oeuvre, caméléon, pseudonyme, pseudonymes, interview, portrait, jazz, oeuvre, jazz news, bnf, bibliothèque, parisrimés" - poèmes composés à partir de rimes imposés - qui révèlent très tôt son goût pour les jeux de mots, à l'instar de son premier pseudonyme-anagramme, "Bison Ravi". Les tentatives romanesques qui suivent sont alors prétextes à des calembours et des déformations comiques de citations, le langage devenant le lieu privilégié d'une vaste comédie.

TROUBLE DANS LES ANDAINS, écrit en 1942-43, met en scène, encore une fois, le Major et plusieurs doubles de l'auteur dont le Baron Visi, dans des aventures saugrenues au cours desquelles ils doivent retrouver le mystérieux Barbarin Fourchu. La naissance littéraire de Boris Vian se fait donc sous les auspices de l'humour et, conscient du manque de sérieux de ses vers, il confie, dans le poème "A ma muse", sa difficulté à écrire autrement : "Pourquoi me souffles-tu toujours des âneries / Je ne t’ai point traitée comme une putain / Tu me fais un beau vers, je t’écris, puis soudain / A l’improviste, tac ! c’est la plaisanterie / Le mauvais calembour, les plates pitreries / De plus ou moins de goût – je pencherais pour moins". Pourtant, Boris Vian ne cesse de déprécier son humour : les "pitreries" sont forcément "plates", le "calembour" forcément "mauvais". Fin lettré, il ne peut se défaire de la traditionnelle
hiérarchie axiologique méprisant la poésie légère et humoristique au profit d'une création plus sérieuse. Faut-il y voir alors la cause de l'apparition, dès les premiers essais littéraires en famille, d'une ombre plus dramatique qui plane sur cette apparente fantaisie ? Dans Surprise partie chez Léobille par exemple, Vian anticipe la mort par défenestration de son jeune ami Loustalot en projetant le Major, lors d'une bagarre cocasse, en dehors de l'appartement. La légèreté des textes comiques est parfois contrebalancée par une cruauté féroce, à l'instar de Colin, héros de L'Ecume des jours, qui n'hésite pas, en apprenant le malaise de son amie, à tuer l'employé de la patinoire, coupable d'une trop grande lenteur, à coups de patin à glace.

CE SONT AINSI deux impulsions contraires qui structurent - ou déstructurent - son travail d'écriture. En contrepoint de cette lignée littéraire facétieuse, Vian s'essaye à une littérature plus sérieuse, marquée, entre autres, par le sombre J'irai cracher sur vos tombes (1946), abordant des thèmes autrement plus lourds comme le racisme et la quête de soi. Mais encore une fois, les cartes se brouillent, et les frontières
boris vian, vian, boris, exposition, biographie, oeuvre, caméléon, pseudonyme, pseudonymes, interview, portrait, jazz, oeuvre, jazz news, bnf, bibliothèque, parisentre humour et sérieux s'effacent. Alors qu'il aborde dans toute une série d'ouvrages, inspirés des romans noirs américains, des questions graves qu'ils souhaitent être prises au sérieux par le public, il se livre à un jeu littéraire dans lequel il se cache derrière le pseudonyme de Vernon Sullivan et ne se présente que comme simple traducteur. Amusé par cette supercherie, il va même jusqu'à inventer une fausse version "originale" du texte, en anglais, I shall spit on your graves, afin de donner corps et vie au fictif Vernon Sullivan. Cette mise à distance du livre par rapport à son auteur réel, si soignée et réfléchie, interroge les véritables motivations de Boris Vian : simple jeu comique ou peur d'apparaître tout entier au public ?

LA LIGNE DE FA
ÎTE entre fantaisie et sérieux, sans cesse franchie, se superpose à une autre ligne, nouvelle fracture, conséquence de la première, entre désir d'anonymat et soif de reconnaissance. Les écrits espiègles prennent racine à la source même de la première expérience littéraire de Boris Vian, une expérience familiale dans laquelle la littérature n'est qu'un jeu dont le fruit n’est pas destiné à survivre au plaisir qu'il engendre. Pour Boris Vian, il est impensable de chercher une quelconque postérité avec ce genre de littérature. Aussi, les pseudonymes changent-ils aussi souvent que l'humeur le souhaite. Conte de fées à l'usage des moyennes personnes (roman inachevé, 1943), écrit pour (et seulement pour) sa femme convalescente, n'était d’ailleurs pas destiné à être publié. Cette insouciance traverse toute la vie de Boris Vian, lui faisant signer articles, pochettes de disques, et autres écrits sous divers noms dont ses contemporains ne peuvent pas toujours faire la synthèse. Certes, la variation des pseudonymes comiques pourrait être interprétée comme un signe de désinvolture et d'indifférence quant à la trace qu'il laissera dans les mémoires. Mais il existe bel et bien chez Boris Vian ce souci de laisser une trace, comme en témoigne sa déception quand il apprend que L'Ecume des jours - qu'il signe alors de son vrai nom - ne remporte pas le prix de la Pléiade en 1946. Boris Vian, dans une position intenable, devient le premier acteur des débâcles artistiques de sa vie.


L'échec chronique

CAR DE SON VIVANT, l'artiste ne cesse d'essuyer les revers. L'Herbe Rouge, L'Arrache-cœur (1953) ou encore L'Automne à Pékin paraissent tous chez de petits éditeurs et dans l'indifférence générale. Tout se passe comme si Vian fuyait la reconnaissance tout en la désirant. En littérature, la revendication d'une place de choix grâce à ses romans est mise à mal par l'invention de la supercherie de Vernon Sullivan. Dans le domaine journalistique, chargé par Jean-Paul Sartre d'une chronique dans Les Temps Modernes - significativement appelée  chronique du menteur -, il voit un de ses papiers refusé par le comité de lecture, refroidi par ses trop nombreuses galéjades. Au numéro suivant, il pousse la provocation jusqu'à faire publier : "Si l'on veut écrire n'importe quoi dans Les Temps modernes, on ne peut pas. Il faut du sérieux, du qui porte. De l'article de fond, du resucé, du concentré, du revendicatif, du dénonciateur d'abus."

M
ÊME DANS LE DOMAINE MUSICAL où, contrairement à la littérature, il a été très sérieusement reconnu de son vivant grâce à ses compétences de jazzman et d'érudit, il sabote ses chances d'asseoir durablement son influence par un maniement déroutant de l'humour. Nommé rédacteur en chef de Jazz news, il joue avec les codes journalistiques, tantôt imprimant le sommaire à l'envers, tantôt plaçant, en bas de chaque page, la mention "le gérant de Jazz news décline toute responsabilité en ce qui concerne la teneur du présent numéro", modifiant chaque fois le sujet de cette phrase, devenant alors "le directeur général décline…" puis "l’imprimeur décline…" puis "le zouave du pont de l’Alma décline…". En seulement trois numéros, Boris Vian signe la mort du magazine, péchant par excès de liberté, privé de la reconnaissance contemporaine de son talent. Il faudra attendre un an après sa mort, à l'âge de 39 ans, pour que les hommages fleurissent, à commencer par l'édition de ses textes par le Collège de Pataphysique. Huit ans après lui est consacré un numéro entier du Magazine Littéraire, tandis que ses chansons trouvent de nouveaux interprètes : Magali Noël et Henri Salvador sont rejoints par Serge Regianni et Jacques Higelin. Tous célèbrent la fougue et le lyrisme de Vian, contribuant au mythe de boris vian, vian, boris, exposition, biographie, oeuvre, caméléon, pseudonyme, pseudonymes, interview, portrait, jazz, oeuvre, jazz news, bnf, bibliothèque, pariscelui que l'on présente bientôt en héraut de l' "éternelle jeunesse". Lui, le poète maudit de Saint-Germain des Prés.

G.Le F.
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à Paris, le 31/10/2011

Boris Vian
Jusqu'au 15 janvier 2012
BNF - Site François Mitterrand
Quai François-Mauriac
75706 Paris
Mar - sam 10h-19h / Dim 13h-19h
Tarif plein : 7 €
Tarif réduit : 5 €
Rens. : 01 53 79 49 49

 



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Crédits et légendes photos
Vignette sur la page d'accueil : DR Archives Cohérie Boris Vian, Paris, 2011
Photo 1 J’irai cracher sur vos tombes, Vernon Sullivan Couverture de l’édition originale, Les Éditions du Scorpion, 1947 BnF, Réserve des Livres rares
Photo 2 I shall spit on your graves, Vernon Sulli- van, with an introduction by Boris Vian Éditions The Vendôme-Press – Paris Couverture, édition en anglais BnF, Réserve des Livres rares
Photo 3 Boris Vian, manuscrit de L’Automne à Pékin Page de titre manuscrite BnF, département des Manuscrits
Photo 4 Boris Vian, L’Arrache-Cœur, avant-propos de Raymond Queneau de l’Académie Goncourt. Éditions Vrille Cliché Patrick Léger / Gallimard Archives Cohérie Boris Vian, Paris, 2011
Photo 5 DR Cliché Patrick Léger / Gallimard Archives Cohérie Boris Vian, Paris, 2011