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Dossier Fuites au Nord : Banquises de Valentine Goby, aux éditions Albin Michel.

VALENTINE GOBY est une femme lumineuse. Deux yeux rieurs, le geste large, elle a gardé de son enfance à Grasse la chaleur des gens du Sud. Lauréate "jeune écrivain" de la fondation Hachette en 2002, elle a depuis publié une vingtaine d’ouvrages, dont certains pour la jeunesse. Venue passer quelques jours à Copenhague pour présenter la traduction danoise de son livre Qui touche à mon corps je le tue, elle en a profité pour parler de son dernier roman, Banquises, paru l’an dernier aux éditions Albin Michel.


Par Camille Brunet

 
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DU BLANC PARTOUT. Blanche, la couverture du roman. Blancs, les néons de l'aéroport où Sarah, jeune femme de vingt-deux ans en partance pour un séjour de quelques mois au Groenland, laisse ses parents et sa petite sœur. Blanche, la banquise dont elle ne reviendra jamais. Blanche, la bougie qui tous les ans commémore le non-retour de la fille bien-aimée. Elle avait du caractère, Sarah. Mélomane avertie, passionnée d'acoustique, capable de parcourir le monde à la recherche des meilleures salles de concert pour entendre vibrer le son quelques fractions de seconde supplémentaires ; on ne lui demandait pas de baisser la musique quand, dans sa chambre, elle l'écoutait un peu trop fort. Mais elle est partie. Elle est pour le lecteur une silhouette un peu vague, un personnage toujours évoqué et jamais croisé, un prétexte pour parler de ceux qui sont restés : ses parents et sa sœur, trois petites banquises ballottées par la vie et qui, chacune à leur façon, tentent de survivre à l'absence, au silence assourdissant de l'écho laissé par la disparue.


Spécialiste de l'oignon


IL Y A LA MÈRE, d'abord, qui remue ciel et terre pour retrouver sa fille. Elle hante l'aéroport, engage un détective privé, passe à la télévision, dort à côté du répondeur, en vain. Alors à l'action succède la léthargie: "C'est une enfant malade qu'on force à se lever du lit." Comme elle a chéri sa fille présente, elle en chérit l'absence et cultive le traumatisme : "Elle ne veut pas cesser de souffrir, vous comprenez, ce manque cette douleur atroce c'est Sarah, c'est à quel point elle l'aime, elle défend qu'on les lui enlève : ils ne cessent pas de l'enfanter." Aller mieux reviendrait à oublier un peu plus Sarah. Enfoncée dans ce repli sur soi, la mère en oublie qu'il lui reste une seconde fille, qui grandit, "qui se ronge les ongles, taille un crayon, cherche dans un tiroir un vêtement qu'elle ne trouve pas, rabat une mèche de cheveux derrière son oreille. Ca ne suffit pas. Ne compense pas. Cette enfant ne peut pas combler le trou de l'autre."
 
IL Y A LE PÈRE, ensuite. Spécialiste mondial de l'oignon : drôle de métier qui lui permet de garder les mains plongées dans la terre, dans le réel. Bien sûr, il partage la même souffrance que son épouse. "Le père a besoin de sa femme. Terrible comme il a besoin d’elle, de moins en moins femme, de plus en plus mère. Il voudrait être elle. Pouvoir lui aussi situer la douleur quelque part. Elle c’est le ventre. Lui c’est diffus, partout, autant dire nulle part." Il tente pourtant d'aller vers la lumière, d'accompagner la fuite en avant de la nature, le mouvement de la vie qui renaît chaque saison. Ne pas occulter la douleur, mais apprendre à l'apprivoiser, à vivre avec : "Essayer de regarder dehors, peut-être, à nouveau. Oh, tout doucement. Juste pour s’éprouver un peu vivant. Pour respirer. Tenter de parcourir un lieu autre que cette seule douleur – si vaste. Croire que l'existence tient à autre chose qu'à l’attente."
 
ET PUIS, il y a Lisa, la petite sœur. Il y a surtout Lisa. Son père et sa mère ne seront pas nommés, ou à peine ; elle, si. Elle possède un nom, une identité qu'elle s'évertue à construire dans l'ombre de sa sœur, cette fille prodigue dont on n'a jamais fêté le retour : "Tant d'efforts pour se délivrer de ton absence, Sarah. Pour contourner le trou de toi. Tu avais disparu c'est Lisa qui s'est effacée, peu à peu reléguée aux marges de ton vide dévorant : on n'avait vu que toi, on n'a plus vu que lui. Regarde, ton père, ta mère, les yeux braqués sur la béance. Et Lisa sur le bord, toutes ces années, vacillante dans l'espace accordé, le bord exigu de l'abîme." Lisa a fait sa vie. Elle s'est mariée, a eu des enfants, a quelque peu fui ses parents et le poids de leur douleur – que pouvait-elle faire d'autre ? Elle a répertorié tout ce que sa sœur n'aura jamais connu : "Les numéros de téléphone à huit chiffres, les Simpson, le sida, l'Opéra Bastille. Rostropovitch jouant devant le mur de Berlin écroulé. […] A partir de maintenant, à partir de cette année 1990 où Lisa fête ses vingt-deux ans, Sarah est la petite sœur."


Territoire du corps


VINGT-SEPT ANNÉES passent. Vingt-sept petits lumignons blancs consumés, autant d'anniversaires de disparition, de célébrations du vide. Et voilà qu'un jour, pour des raisons administratives, il faut déclarer le décès de Sarah. D'absente depuis si longtemps, elle devient officiellement morte. Ça ne devrait rien changer ; ça change tout pour Lisa presque quinquagénaire, qui ressent alors l'impérieux besoin de partir au Groenland, sur les traces de sa sœur. Une fuite au Nord qui est surtout une fuite en avant : un adieu, un pèlerinage et, au bout du chemin, des retrouvailles avec soi-même, dans l'écho mêlé de deux disparitions : "Une terre qui s'efface, une femme qui disparaît."
 
VALENTINE GOBY SE DÉFEND d'avoir écrit un roman autobiographique. Il n'empêche, elle-même est allée au Groenland, ce "pays vert" où le blanc domine. Cinq semaines, obtenues dans le cadre d'une résidence d’écriture, lui ont permis de voir les contours du malheur liés à la fonte de la banquise. Durant son séjour, cinq pêcheurs de la petite ville d'Uummannaq – au Groenland, une ville se définit comme un lieu qui possède l'électricité – se sont suicidés. La glace est trop mince, les poissons trop peu nombreux ou trop petits pour le calibrage officiel ; les chiens de traîneau coûtent trop cher à entretenir, on les massacre par centaines. Partie avec l'idée d'écrire sur l'effacement, la romancière est revenue en ayant acquis, selon ses propres termes "une souffrance écologique". Pour autant, Banquises n'a rien d'un livre écologiste ; pas de long plaidoyer en faveur de la nature, la douleur est immédiate et passe par le corps, thème récurrent chez Valentine Goby. Il n'est qu'à voir le titre de ses précédents romans, depuis Qui touche à mon corps je le tue, jusqu'à Des corps en silence. Interrogée sur la question, elle acquiesce : "Je cherche à balayer le monde entier et, en fin de compte, c'est toujours le même territoire que j'explore, celui du corps et, plus particulièrement celui du corps féminin. J'écris sur le corps de la femme car c'est celui que j'habite. Je suis un écrivain qui manque d'imagination : j'écris de là où je suis."


Ronds du bleu


AU GROENLAND, c'est donc le corps qui souffre en premier. Le corps des pêcheurs, gavé de riz, faute d'argent pour s'acheter une nourriture plus adéquate ; le corps de Lisa, transi sur la glace et meurtri par le froid. Et c'est dans ce même corps que renaît Sarah lorsque Lisa se rend à un kaffimik, une fête privée organisée par les gens du village : "Alors elle mange, s'éprouve avec Sarah. […] elle est ivre mais ne trie pas, c'est le moment de rendre à Sarah son corps triplement effacé, par la disparition, la fonte de la banquise, et l'oubli volontaire, surtout ça, qui a été nécessaire, exister par l'oubli de Sarah, maintenant arriver au pardon, mange, mange, bois à la même coupe, rends-lui son corps, sois la gorge de Sarah, l'estomac de Sarah, l'intestin de Sarah et toute la peau qui l'enveloppe, son ventre, l'intérieur des joues, et sa bouche, et la langue dans sa bouche et les muqueuses et les veines, comme il est facile, soudain, ce corps, d'en redessiner membres et visage. Lisa boit, mange, comble, expie, ressuscite Sarah façon coloriages magiques des écoles maternelles, dans les ronds du bleu, dans les carrés du rouge, dans les triangles du jaune, tu remplis et du néant surgit une forme, un homme, un bateau, un paysage."

RENDRE UN CORPS à Sarah, la faire renaître une dernière fois afin de pouvoir lui offrir une sépulture : c'est à ce prix que Lisa pourra faire son deuil, déposer ses chagrins et se libérer du spectre de sa sœur, de son "nom de princesse hébraïque, sa verticalité souveraine, son incandescence halogène et son ombre, forcément promenée sous elle, et sur Lisa depuis toujours." De façon paradoxale, la fuite permettra à Lisa de mieux se retrouver, elle-même : "aime-toi : Voilà. C'est là. Tu comprends que tu es venue pour ça." Une femme disparue, une terre effacée ; du blanc partout, comme pour mieux faire ressortir les couleurs de ceux qui restent, malgré tout, bien vivants.

C.B.
Illustration BIM Studio
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à Copenhague, le 28/01/2012

Banquises
de Valentine Goby
Albin Michel
Août 2011


 



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