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PUBLI
É EN JUIN 2011 chez Gallimard, Une nuit à Reykjavík est le septième roman de l'auteure slovène Brina Svit. Installée à Paris depuis près de trente ans, celle-ci a fait du français sa langue d'adoption et a su puiser dans le milieu culturel de la capitale son inspiration, laissant souvent au lecteur un sentiment de déracinement qui ne constitue pourtant jamais véritablement le cœur du récit. Par leur prose rythmée – qui n'est pas sans rappeler l'organisation géométrique d'une partition –, ses textes sont à la fois compléments et prolongements les uns des autres. Invités à effectuer d'incessants allers-retours, nous sommes alors souvent tentés de chercher parmi eux, et les raisons qui en sont à l'origine, et les indices susceptibles de lever le voile sur le mystère qui se cache derrière chaque histoire.

Par Guido Furci et Marion Duvernois

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"MOI, JE CROIS AUX CHAPITRES", affirme Brina Svit dans une autoanalyse lucide et désenchantée, Petit éloge de la rupture (2009), parue en édition de poche peu avant la sortie de son dernier roman. "J'ai essayé de faire différemment, d'écrire à la Thomas Bernhardt", ajoute-t-elle avec ironie et une certaine désinvolture face à une tradition littéraire qui semble la captiver, sans jamais tout à fait lui correspondre. "J'ai donc écrit sans m'arrêter, en une seule respiration. Assez vite, au bout de quinze pages, j'ai compris que ça n'allait pas. C'était trop compote de pommes, trop mâché, trop purée de quelque chose, on ne sentait plus les morceaux. Le rythme n'y était pas non plus, c'était comme un couloir sans fenêtres et sans fin. Je ne suis pas assez obsessionnelle pour écrire sans interruption, je manque d'air, je me sens oppressée […]. Il fallait que je change, que je coupe." Car tel est son "mot magique" : couper.



Scansions


"QUAND ON COUPE, on est dans la composition. C'est comme dans un opéra justement : on crée le rythme, on joue avec les pleins et les vides, on juxtapose les éléments, on alterne les états émotionnels, on fait respirer, on joue les surprises, on rompt la continuité. On est dans le temps, et le temps, contrairement à ce qu'on croit, n'est pas la continuité." En choisissant d'ordonner la narration au moyen d'une syntaxe sobre et dépouillée de toute rhétorique de circonstance, Brina Svit pourrait sembler, de prime abord, chercher – comme bien d'autres dont la langue d'écriture n’est pas la langue maternelle – une simplicité apte à transmettre un message réticent à toute tentative d'embellissement esthétique. Pourtant, l'emploi en français de constructions grammaticales simples, souvent calquées sur l'articulation d'un discours oral, rappelle de près celui que la critique n'avait pas manqué d'apprécier dans Con Brio (1998) et Mort d'une prima donna slovène (2001), ses deux premiers ouvrages rédigés en slovène qui portaient déjà la marque d'un style élagué.

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CE DERNIER NE RESULTE DONC PAS d'un effet de traduction ; il témoigne au contraire de la seule volonté de restituer sur la page un parti pris formel, assumé indépendamment des éventuelles contraintes linguistiques. Il contribue également à ajouter une touche impressionniste aux récits, scandés par un certain nombre d'événements que nous ne saisissons que par bribes, éclats, jeux de rapprochements. Si de tels traits permettent d'identifier dès le départ l'univers fictionnel de Brina Svit, ils occupent une place d'autant plus prépondérante dans Une nuit à Reykjavík, chronique d'un échec amoureux dont les enjeux dépassent largement ce qui semble faire l'objet du livre, permettant d'approcher le motif de la perte et – pour reprendre l'expression de Susan Sontag – la question de "la maladie comme métaphore".



Évasion


L'INTRIGUE EN QUELQUES MOTS. "Notre nord, c'est le sud", aurait pu répliquer l'argentin Eduardo Ros à l'énigmatique Lisbeth Sorel lorsque celle-ci lui propose de la rejoindre en Islande pour partager avec elle l'une des nuits les plus longues de l'hiver boréal. Cependant, le jeune homme finit par accepter nonchalamment cette proposition et - une fois reçu le billet d'avion à destination de ce qu'il avait cru être le nom d'un hôtel de luxe et non celui d'une capitale européenne dont l'étymologie signifie "baie des fumées" - entreprend un voyage aussi audacieux que plaisant. Aucune allusion n'est faite à ce périple ; le livre plonge d'entrée dans les dynamiques d'un rendez-vous improbable dont la narratrice dévoile les moindres détails. Entremêlés au compte rendu de cette nuit à Reykjavík – dont la résolution est loin de correspondre aux attentes du couple –, des souvenirs refont surface : ceux d'une sœur aimée, prématurément décédée des suites d'un cancer. Intégrés au récit principal par un procédé de montage alterné, ces passages disent la volonté et l'impossibilité de faire le deuil d'un être cher ainsi que l'espoir de sublimer par une soif d'aventures les séquelles d'un tort subi et enduré comme tel.

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C'EST EN TANT QU'INJUSTICE que la protagoniste interprète cette souffrance face à laquelle elle est obligée de se positionner. Ses efforts pour supporter le poids d'une séparation aussi violente ne peuvent qu'entraîner une envie de fuite, d'évasion, voire de renoncement des gestes quotidiens – dont la répétition devient insupportable "en l'absence de l'autre". À bien y regarder, les motivations de toute échappée ne dépendent jamais exclusivement de ce qui l'a produite, mais bien plus des implications qui la nourrissent et qui en prolongent le cours – allant même jusqu'à en transfigurer le sens. En l'occurrence, ce n'est pas tellement la trajectoire existentielle de Lisbeth qui intéresse l'auteure, ce sont plutôt les instants où s'opère un basculement que cette dernière essaie de capturer pour en mesurer l'importance, autrement dit, pour en exploiter le degré d'autonomie narrative.



Contamination


L'ABONDANCE DE PRÉCISIONS dans ce récit est loin d’être anodine et permet sans doute de renforcer la dimension icastique de l'écriture. Celle-ci fait le lien entre le caractère introspectif d'un récit ancré dans le vécu individuel et le monde environnant sans cesse bouleversé par la contingence. L'impression qui en résulte est celle d'un "effet de réel", à peine altéré par l'incursion du rêve. S'il est vrai que – comme le disait Cioran, souvent cité par Brina Svit en épigraphe – "il ne faut écrire et surtout publier que des choses qui fassent mal, c'est-à-dire dont on se souvienne", qu'un livre doit "remuer des plaies, en susciter même", qu'il doit "être à l'origine d'un désarroi fécond, mais par-dessus tout [qu'il] doit constituer un danger", alors c'est à partir d'une telle contamination qu'il faut chercher à reparcourir la genèse de cette Nuit à Reykjavík. Parsemée de contrastes entre comportements peu conventionnels - quoiqu'inévitablement codifiés - et décors vidés de toute composante familière, entre présences humaines et paysages vierges – dont la surface rugueuse, monochrome, s'apparente par moments aux aplats de Rothko –, ce texte signe à la fois la synthèse et l'accomplissement d'une oeuvre, sans que celle-ci ne touche à sa fin pour autant.

G.F. & M.D.

Illustrations BIM Studio
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à Paris, le 01/02/2012

Une Nuit à Reykiavik
Brina Svit
Gallimard
Juin 2011


 



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