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SOUVENT CONSID
ÉRÉ COMME le premier roman inuit écrit au Canada, Le Harpon du chasseur de Markoosie Patsauq a marqué le début d'une ère nouvelle depuis sa publication en 1969. Fondamentalement attachée à la transmission orale des savoirs et des histoires, la culture inuit a été bouleversée par l'apparition d'une littérature écrite. Geste fondateur d'une production destinée à se développer davantage, cet ouvrage aussi bien accessible qu'énigmatique plonge le lecteur dans l'univers violent et hostile du Grand Nord, tel qu’il a été décrit par nombre d'anthropologues et explorateurs soucieux de partager leurs recherches avec un public vaste et hétérogène.
Par Guido Furci et Marion Duvernois

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"ENFANT, j'écoutais avec ravissement les contes de nos aînés, particulièrement l'histoire de Kamik. Unique survivant d'une tragédie ayant décimé son peuple, Kamik devait affronter de nombreux périls : un ours enragé, le blizzard, la faim et la nature déchaînée, parfois si cruelle. L'histoire de Kamik est inscrite dans ma mémoire depuis mes jeunes années. Nombreux sont les enfants et les adultes qui l'ont entendue au fil des générations. Je l'ai écrite pour qu'elle reste vivante. De vastes pans de notre histoire orale se sont perdus avec le temps, ou ne sont plus transmis par ceux et celles qui possèdent encore cette connaissance de notre passé. J'aimerais que l'histoire de Kamik continue d'être léguée aux générations à venir. Elle fait partie intégrante de notre histoire. Elle témoigne aussi de notre passé. C'est une histoire de mon peuple."
 
VOICI COMMENT MARKOOSIE PATSAUQ, originaire d'Inukjuak – village nordique du territoire du Nunavik, situé dans la région administrative du Nord-du-Québec –, explique en avant-propos à l'une des dernières éditions du Harpon du chasseur (Presses de l'Université du Québec, 2011) les raisons qui l'ont poussé à devenir écrivain. Plus qu'une volonté de fixer noir sur blanc les souvenirs, pour qu'ils ne disparaissent pas avec les sociétés qui s'en font les gardiennes, les mots de Markoosie dévoilent une démarche dont les enjeux semblent dépasser le cadre strictement documentaire. S'il est vrai que le but premier de l'auteur est de diffuser les aventures d'un jeune homme issu d'un milieu de chasseurs proche de celui qu'il a lui-même côtoyé, il faut préciser qu'une fois le texte imprimé, la ronde du bouche à oreille s'arrête et cède la place à une narration, sans doute plus structurée, mais désormais affranchie de sa composante polyphonique. Bien qu'il puisse représenter un danger, le passage de l'oral à l’écrit et, par conséquent, d'une "voix plurielle" à celle d'un individu – qui prend la parole au nom des autres, tout en apportant au récit une touche personnelle, voire une signature au sens large du terme – est aussi un défi : parvenir à restituer au membre d'une communauté l'identité qui lui est propre et laisser entendre à n'importe quel membre de n'importe quelle communauté qu’il est en mesure d'y faire sa place.


Amulette

CE PROCESSUS IMPLIQUE, d'une part, la tentative de toucher un auditoire aussi étendu que possible ; d'autre part, le moyen de conférer à la population inuit et, par extension, aux minorités nord-américaines, un statut qui, faute de pouvoir s'affirmer au niveau social, demeure prépondérant sur le plan littéraire. Dès les premières pages, c'est sous cet angle qu'il faut bien envisager la valeur métaphorique de l'objet-livre : auparavant, les vicissitudes relatées ne pouvaient s'inscrire dans la mémoire de chacun que par le biais d'un discours répété, indéfiniment remanié selon le locuteur et la circonstance. Aujourd'hui, elles circulent dans cet espace clos qui atteste en même temps de la propriété intellectuelle d'un seul et du caractère irremplaçable d'un savoir, ailleurs et autrefois partagé. Face à un tel changement, la matérialité du livre joue un rôle non négligeable : avoir recours à ce nouveau support, traditionnellement lié à un souci de conservation exogène, signifie non seulement utiliser à son compte un système langagier complexe et nécessairement codifié, mais aussi le détourner de son emploi habituel pour lui accorder une dimension que l'on pourrait qualifier d' "ésotérique". Car s'il s'agissait au départ de réifier par le verbe un vécu légendaire – dont les épisodes les plus remarquables ressurgissaient sous les yeux de l'assemblée –, il est question désormais de l'enfermer dans une amulette qui en fige le sens, sans pour autant lui ôter sa puissance performative.

TANDIS QUE LES MOTS venaient enrichir l'imaginaire et l’existence de chacun, allant même parfois jusqu'à appliquer leur empreinte sur la chair – témoins, les tatouages que le géographe Jean Malaurie ne manque pas d'intégrer à ses célèbres reportages photographiques –, à présent ils envahissent le corps du texte, restituant une écriture que le néophyte ne peut s'empêcher de contempler comme un tableau. Notons qu'à l'aspect manifestement pictural de la graphie inuktitut vient s'ajouter l'utilisation d’un vocabulaire qui, comme le définit Nicole Tersis, "repose sur un nombre peu élevé de bases lexicales à partir desquelles, par une combinatoire souple, se constitue un nouvel apport lexical" (1), c'est-à-dire une nouvelle unité de sens. Un linguiste parlerait de "lexique à haut degré de motivation", où le mot transparent est en lui-même une définition descriptive, la position de chaque élément assemblé devenant essentielle à la constitution d'un message cohérent.


Chronique

RÉCIT DE VOYAGE, roman d'initiation, chronique communautaire ou encore prétexte à la redécouverte de valeurs fondatrices, Le Harpon du chasseur s'articule autour de quelques événements-clés qui permettent de segmenter et d'alimenter la trame narrative (le protagoniste doit affirmer sa condition "d'homme parmi les hommes" en vengeant la mort de son père, en défendant son village, en agissant de manière prudente face à ses ennemis…). Comme l'observe Daniel Chartier dans l'introduction de l'ouvrage, "l'attention narrative glisse continuellement entre trois pôles : Kamik et les chasseurs partis en expédition, sa mère et les habitants restés au village, le groupe de chasseurs du village voisin partis au secours de Kamik et des siens. Cette alternance des scènes donne un caractère vivant à l'œuvre, d'autant plus que l'auteur ajuste la fréquence du passage de l'une à l'autre en fonction de l'intensité dramatique du récit." (2)

PAR MOMENTS, LA VARIATION DE PERSPECTIVE ne tient qu'à un rapprochement plutôt elliptique de syntagmes ayant affaire avec des champs sémantiques distincts ; plus souvent, c'est la vitesse à laquelle les faits sont relatés qui détermine un changement de décor. Dans les deux cas, Markoosie intervient dans le but de captiver le lecteur, accentuant ainsi un effet cathartique quelque peu décalé au regard du genre. En dépit d'un tenant romanesque à peine évoqué, à l'approche de la fin, ce qui compte n'est pas (ou n'est plus) la cohérence interne, mais l'espoir que chacun puisse s'identifier au sort tragique d'un héros dont les péripéties renvoient, par métonymie, à celles d'un peuple tout entier.

G.F. & M.D.

Illustration BIM Studio
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à Paris, le 07/02/2012

Le Harpon du chasseur
de Markoosie Patsauq
Presses de l'Université du Québec
2011 (Réed.)


(1) Nicole Tersis, La langue inuit, permanence et innovation, in HURET Pauline (sous la direction de) "Les Inuit de l’Arctique canadien", Collection "Francophonies", vol. XIII, n°4, édité par l’AFI (Année Francophone Internationale) et "Inuksuk", Université Laval, Québec, p. 58.
(2) Daniel Chartier, Le Harpon du Chasseur (Presses de l’Université du Québec, 2011), Introduction p. 20.

 



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