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BIEN QU'IL SOIT SOUVENT PRÉSENTÉ comme le "Woody Allen de la BD allemande", sans doute pour son sens de l'autodérision, Markus Witzel (alias Mawil) adopte dans ses narrations dessinées une perspective qui, parce qu’elle mêle le récit de soi à la chronique d’une époque et qu’elle sème des détails susceptibles de devenir objets de reconnaissance pour tout un pan de son lectorat, entre en écho avec nombre d’auteurs de sa génération, à l'instar de Riad Sattouf, primé du fauve d’or au festival d’Angoulême cette année. Comme son homologue français, Mawil excelle dans l’observation attentive – et souvent douloureusement juste – des affres de la vie adolescente et sait saisir, de son œil aiguisé, les détails apparemment anodins qui donnent toute leur saveur à ses fictions.
EN 2014, LES DEUX AUTEURS ont chacun publié, sous une forme ouvertement autobiographique ou par l’intermédiaire d’un double fictionnel, un album nourri de souvenirs de jeunesse. Tandis que, dans L’Arabe du futur, Riad Sattouf raconte sa petite enfance passée entre la France, la Libye et la Syrie au début des années 1980, le Kinderland de Mawil suit le quotidien, juste avant la chute du mur de Berlin, d’un petit garçon qui pourrait bien être l’auteur, mais qui pourrait tout aussi bien être n’importe lequel de ses lecteurs habités par les souvenirs de leur enfance en Allemagne de l’est.
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Héritage iconographique

AU-DELÀ DES ÉVÉNEMENTS historiques marquants, dont les enfants n’ont souvent identifié l’importance qu’a posteriori, ce que Mawil a en commun avec cette génération, c’est un quotidien marqué par des images qui continuent à imprégner sa mémoire. Au cœur de ce réseau de représentations se trouve bien sûr l’iconographie communiste véhiculée par les manuels scolaires, mais aussi toute une imagerie moins ouvertement propagandiste, associée à des produits depuis tombés en désuétude. Briques de lait, cartes de bus, jeux vidéo soviétiques imitant le fonctionnement des "Game and Watch" de Nintendo, sont autant de Je me souviens adressés à la mémoire collective, indissociables du décor de l’Allemagne communiste avant la chute du Mur. Leur présence met en place un univers visuel qui crée un effet de connivence avec le lecteur contemporain de l’auteur et, lorsque l’éditeur allemand propose une version de Kinderland où le titre apparaît en lettres cyrilliques – aisément déchiffrables pour les est-Allemands âgés de plus de trente ans, probablement cryptiques pour la plupart des autres lecteurs –, il joue sur ce dialogue avec sa génération.

CE N'EST PAS SEULEMENT ce qui est représenté, mais aussi le dessin lui-même, la forme que prennent les représentations, qui opèrent comme rappel d’un réseau d’images partagées. En Allemagne de l’est, les bandes dessinées disponibles étaient limitées et les dessins qui, très tôt, ont influencé le trait de Mawil et marqué son travail de dessinateur, se réduisent à une poignée d’albums et d’illustrés que tous avaient probablement lus : outre le mensuel Mosaik et quelques autres productions est-allemandes, c’est dans des Astérix clandestinement importés de l’Ouest qu’il puise son inspiration la plus précoce. Et même plus tard, lorsque la réunification de l’Allemagne lui ouvre l’accès à tout l’éventail de la création occidentale, il néglige les histoires de super-héros pour continuer à explorer l’univers de la BD franco-belge, absorbant d’un œil pénétrant les règles de composition, la légèreté du trait, les modalités visuelles de la configuration narrative qu’il considère comme des outils indispensables à l’exercice de son art. Et lorsque, commençant à publier, il prend le pseudonyme de Mawil, il imite encore en cela ses modèles francophones.
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Dresser le décor

COMME LES PREMIÈRES IMAGES d’un film, Kinderland s’ouvre par une séquence pré-générique (ici, pré-page de titre) où l’on voit les premières lueurs de l’aube pénétrer dans la chambre d’un héros miniature, Mirco Watzke, brutalement réveillé par sa petite sœur. L’âge de Mirco n’est pas immédiatement clair : sa chambre, encombrée de tout un attirail de jouets, invite à le voir comme un petit garçon encore plongé dans les premières années de l’enfance. Mais lorsque le garçonnet émerge enfin de sa couette, le lecteur découvre, en même temps que lui, une étrange protubérance sous son pyjama. Le livre commence avec l’entrée de l’enfant dans l’adolescence.

APRÈS L'UNIVERS INTIME – celui de la chambre, avec son numéro de Mosaik abandonné sur une table et ses peluches Sandmännchen – le décor urbain se déploie : la tour de télévision, les rues où ne circulent que des voitures de la marque Trabant, les vêtements des passants... C'est la quintessence de Berlin-Est qui défile sous les yeux de Mirco derrière les fenêtres de l'autobus, quand il découvre avec horreur qu’il s’est trompé de ligne. Les adultes poursuivent leurs activités quotidiennes sans se rendre compte que quelque chose de terrible est en train de se passer : l'adolescent est en retard à l’école ! Après avoir péniblement accédé au bouton d’arrêt qui, sur ces bus anciens, se trouve au-dessus de la porte, il se précipite dans la rue et tombe nez à nez avec un camarade de classe. Grâce à lui, il retrouve le chemin de l’école, qui se trouve en réalité à quelques pas. C’est ainsi que nous est présenté le monde de Mirco : une société où il est de la plus haute importance de se conformer aux règles, d’être à l’école à l’heure, d’avoir fait ses devoirs. Envahi par les préoccupations de son quotidien et les grands bouleversements qui accompagnent le passage à l’adolescence, le personnage ne voit pas que dehors, juste au-delà de son univers intérieur, le pays dans lequel il a grandi est en train de s’effondrer.

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La sortie d’un monde

KINDERLAND EST UN RÉCIT D'ADOLESCENCE. Inscrit dans cette latence entre l'enfance et ce qui vient après, l'ouvrage raconte un sommeil dans lequel d’importantes transformations sont en train de s’opérer. À l’arrière-plan de ces révolutions qui prennent place à l’échelle individuelle et intérieure, des événements historiques d’une importance cataclysmique sont en train de se dérouler. Mais, alors que les personnages adultes et les lecteurs ont conscience de ce qui est en train de se passer, Mirco, quant à lui, est trop occupé à se faire de nouveaux amis, à fuir les petites brutes qui le tyrannisent, à découvrir les joies du ping-pong et des cartes à jouer illustrées d’images pornographiques. Sont-elles vraies, ces rumeurs qui disent qu’une de ses camarades de classe, absente depuis longtemps, est passée "là-bas" ? Que doit-il penser, lorsque son père se met à tenir un discours qui contredit celui de ses professeurs ? Le mur, après tout, a bien été construit pour empêcher les fascistes d’entrer, n’est-ce pas ?

SI, COMME PERSEPOLIS, la BD de Mawil raconte un événement historique majeur vu par le regard d’un enfant, il s’agit d’une Histoire dont est évacué tout tragique : là où, chez Marjane Satrapi, les personnages apparaissaient directement affectés par le régime, la famille du petit garçon de Kinderland vit les événements de manière beaucoup plus passive et anonyme, assistant avec la foule à une révolution qui prend des formes moins violentes. La sortie du communisme, comme la floraison de mawil, bd, bande dessinée, art, artiste, dessinateur, Marcus Witzel, kinderland, festival, angoulême, 2015, berlin, allemagne, chute, allemand, est, ouest, witzel, critique, analyse, image, interviewl’adolescence, figure le passage perturbant mais progressif d’un état à un autre ; elle s’achève avant même que ses acteurs aient pris la pleine mesure des bouleversements qui l’accompagnent.



Ostalgie

POUR LES ENFANTS de cette génération, protégés par leurs parents des aspects plus brutaux du régime, la RDA survit sous forme de souvenirs d’enfance flous, teintés de nostalgie. Sans être strictement autobiographique, Kinderland met en scène un protagoniste qui, par bien des points, ressemble à son auteur, planté dans un décor lui-même aisément reconnaissable. L’expérience collective qui s’y trouve représentée accumule des références familières à tous ceux qui ont grandi dans ce contexte : des activités des "Pioneers" (la version est-allemande des scouts) aux souvenirs d’école, en passant par le séjour familial dans un camp naturiste, l’auteur joue sur le sentiment "ostalgique" (nostalgique de l’est) des Allemands de sa génération, sans toutefois céder à la caricature. Consciemment ou non, il use de stratégies visuelles qui semblent imiter le graphisme de la RDA, en particulier dans certaines pages qui ressemblent à s’y méprendre aux illustrations des manuels scolaires ou des livres pour enfants de l’époque. Certains de ces livres, comme la revue Mosaik ou la méthode d’apprentissage du russe, sont d’ailleurs subtilement introduits dans le décor de l’intrigue, comme un clin d’œil que Mawil adresserait tout à la fois à ses lecteurs et à ses modèles.

CETTE ÉPOQUE RÉVOLUE, tragique à bien des égards, Mawil en dresse le portrait avec un humour susceptible de faire sourire les publics de tout âge et de tout contexte culturel : sourire de connivence et d’autodérision pour ses contemporains ; sourire plus extérieur, provoqué par le constant sentiment de décalage qui se dégage du récit, pour les moins initiés. Car l’effet comique naît aussi de l’habileté technique, de l’excellente maîtrise qu’a l’auteur du timing et de l’enchaînement des images dessinées. Si l'influence du
 Septième Art se fait autant sentir, elle devient ici l'instrument d’une narration qui se fond dans les contraintes et les possibles de la BD. En jouant sur la capacité de l’image statique à contenir dans sa propre immobilité l’idée de mouvement et l’énergie nécessaire au déroulement d’un récit, Mawil crée une dynamique propre à la forme de la narration graphique. En témoigne ce désopilant match de mawil, bd, bande dessinée, art, artiste, dessinateur, Marcus Witzel, kinderland, festival, angoulême, 2015, berlin, allemagne, chute, allemand, est, ouest, witzel, critique, analyse, image, interviewping-pong, déroulé sur une trentaine de pages, qui passe par toute la gamme des techniques picturo-narratives, combinant une extrême stylisation des images à un rythme accéléré évocateur des films d’action hollywoodiens. Le montage des scènes et la juxtaposition parfois surprenante de différents plans participent d'un humour avant tout graphique, qui naît de ce que l’œil est attiré vers son objet exactement au moment opportun. Ce qui compte, c'est la direction du regard.

D.K.
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à Angoulême, février 2015
Publication de l'article : 29 mai 2015


Kinderland, de Mawil 
Editions Gallimard BD
Sorti le 15 novembre 2014

 

 




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