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LA CRÉATION LITTERAIRE a lieu par essence dans un périmètre clos, contraint et contraignant ; tout texte porte en lui-même ses propres marges. Il en existe, pourtant, qui tentent de s'affranchir des limites qu'ils ont tracées et, ce faisant, de se refuser comme littérature. Quel est alors le statut des récits où la contrainte rend l'espace de création inhabitable aux mots ? Textes littéraires ou non ? Trois oeuvres incontournables alimentent ce débat : Bartleby le Scribe de Hermann Melville, L'Artiste de la Faim de Franz Kafka, et Funes ou la mémoire de J. L. Borges. Trois textes brefs qui mettent en scène une sorte d'écriture malgré soi et qui, ironiquement, sont devenus aujourd'hui des textes canoniques.

Xavier Nueno

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BARTLEBY, L'ARTISTE, FUNES : chacun à leur façon, les trois personnages résistent à l'écriture. Tombés hors des mots, ils refusent l'élan d'appropriation du monde par le langage. La narration s'en trouve parasitée de l'intérieur et forcée à réfléchir sur ses propres moyens, à révéler ses propres contraintes – les règles de l'art et de l'expression. Bartleby, d'entre tous les personnages littéraires, est sans nul doute
 l'un des plus difficiles à cerner. Le narrateur met le lecteur en garde, dès les premières lignes du conte : "Alors que je me fais fort d'écrire la vie entière d'autres copistes, pour Bartleby on ne saurait rien faire de tel. Je crois qu'il n'existe pas de matériaux qui permettraient d'établir une biographie complète et satisfaisante de cet homme. C'est une perte irréparable pour la littérature." Il y a, chez ce scribe au passé inconnu, une résistance à devenir objet littéraire. Quelque chose en lui refuse de se soumettre à l'écriture. C'est précisément cette résistance, autrement dit, cette contrainte, qui fait de lui "une perte irréparable pour la littérature." Mais c'est aussi cette tension qui vaut à l'œuvre sa postérité. En ce sens, Bartleby annonce déjà le paradoxe beckettien : "il faut continuer, je ne peux pas continuer, je vais continuer." La littérature se fait, malgré elle-même.


Le résistant

"I WOULD PREFER NOT TO." Quelles qu'en soient les traductions – "je préfèrerais ne pas", "je ne préfèrerais pas", "j’aimerais mieux pas" –, la formule de Bartleby est un refus radical, qui annule toute possibilité de discussion. Elle rythme le récit d'Hermann Melville, en même temps qu'elle le brise, et constitue l'unique porte d'entrée dans le monde intérieur du copiste – une porte fermée à double tour et que ni le narrateur ni le lecteur n'auront l'opportunité de franchir. C'est bien cet hermétisme, cette opacité du personnage qui dérangent dans la fiction : "Je pouvais faire l'aumône à son corps, mais son corps ne le faisait point souffrir ; c'était son âme qui souffrait, et son âme, je ne pouvais l'atteindre." Si Bartleby est un héros, son seul fait de gloire est l'inaction. Nulle trace chez lui d'une intériorité en crise, dont les contradictions se résoudraient et annonceraient du même coup sa réintégration dans la communauté sociale. L'enfermement en soi de Bartleby – homme sans attributs – devient une forme de résistance à laquelle se heurte le narrateur. Ironiquement, le copiste en devient "illisible" : son intériorité est présente en tant qu'absence. Il n'a point de passé et, de fait, n'est pas un objet littéraire. Les tentatives du narrateur, un avocat sans ambition, pour l'approcher, la compassion et parfois même la tendresse dont il peut faire preuve envers Bartleby, masquent le besoin de lui rendre une identité, de le convertir en objet littéraire et, donc, de lui fournir un passé.

EN CE SENS, Bartleby le Scribe met en scène le procès par lequel la littérature s'efforce d'absorber ce qui lui demeure étranger. Les contraintes traditionnelles se plient, jusqu'à redéfinir un nouvel espace habitable par ceux qui restaient en dehors du langage littéraire. Bartleby emporte ses secrets dans la tombe et ne laisse qu'une trace ambigue et hypothétique de son passé : il aurait travaillé à Washington, au service d'archivage des "lettres mortes", c'est-à-dire jamais arrivées à destination, pour cause d'expéditeur inconnu et de destinataire introuvable. Ces lettres, comme Bartleby, n'auront pas trouvé de lecteur et demeureront illisibles.


Les contraintes oubliées

"TOUTE LITTÉRATURE est assaut contre la frontière", écrivait Kafka dans son journal – et il peut parfois s'agir de la frontière dressée par le temps. Si la narration est l'écriture d'un passé, alors L'Artiste de la Faim est le parangon d'un présent qui refuse toute justification par ce passé. Étrange personnage en effet que cet homme qui s'interdit toute ingestion de nourriture et élève le jeûne au rang d'art. Enfermé dans une cage, il se produit de foire en foire. De son vécu et de ses motivations, le lecteur ne sait rien ; mais la radicalité de sa démarche l'apparente au Bartleby de Melville.

"ALLEZ DONC EXPLIQUER à quelqu'un ce qu'est l'art du jeûne ! A qui ne le comprend pas d’instinct, personne ne pourra l'expliquer", s'écrie le narrateur de la nouvelle. Les raisons qui expliquaient l'intérêt du jeûne – voire sa poésie – sont à jamais perdues ; les humeurs changeantes du public ont jeté aux oubliettes des contraintes qui, autrefois, avaient mis à la mode la privation de nourriture. Le geste du personnage ne peut être reçu et compris qu'en prenant en compte de telles contraintes ; lorsque celles-ci s'estompent, l'artiste devient lui aussi indéchiffrable et se perd, comme l'une de ces lettres mortes archivées par Bartleby. Ses motivations n'en deviennent que plus obscures : pourquoi jeûne-t-il ? Il faut sans doute voir dans cette démarche la lutte contre le "monde d'incompréhension", dont les spectateurs (et les lecteurs du récit) sont partie intégrante. Le narrateur de la nouvelle tente de restituer les contraintes qui rendront possible la réception du geste de l'artiste ; il se fait son avocat en réfutant les accusations de supercherie à son encontre : "Ce n'était pas le champion de jeûne qui trompait le monde, c'était le monde qui le trompait en le frustrant de son salaire." Mais une forme de résistance demeure, qui rend impossible l'appropriation par les mots. La mort enveloppe l'artiste dont le corps famélique, perdu dans la paille de sa couche, était depuis longtemps invisible aux yeux du public. Une imposante panthère aura tôt fait de le remplacer, dans sa cage comme dans le cœur de la foule, toujours encline à brûler ce qu'elle adorait il y a quelques mois encore.


Les mots transparents

BARTLEBY ET L'ARTISTE DE LA FAIM ne peuvent être totalement expliqués par le narrateur : une partie de leur caractère, qui serait susceptible de les rendre plus proches au lecteur, demeure inconnue. Si cette résistance est due à l'opacité de leur passé, alors le cas de Funes est bien différent. Le narrateur de la nouvelle l'a en effet connu, avant qu'un accident de cheval lui confère une capacité de mémoire prodigieuse. C'est justement cette mémoire qui nous permet – à nous, lecteurs du récit rapporté par le narrateur – de remarquer l'instabilité du sol sur lequel s'érige notre propre langue. Car, en somme, l'infinité des souvenirs de Funes souligne le fait que le langage n'est qu'un outil qui nous permet d'imaginer pour quelques instants que nous ne sommes pas terriblement bornés par les limites d'une expérience à contraintes. Nous sommes des dormeurs qui voient sans voir, entendent sans entendre et qui oublient presque tout ; nous évoluons dans le mensonge et l'illusion d'une langue fantasmagorique.

OR, L'IRONIE DE BORGES est de constater que c'est justement dans cet espace virtuel de la langue que peut advenir toute possibilité de bonheur. C'est parce que la réalité est tissée de fictions et de demi-vérités que l'on devient conscient de notre sensibilité. En quelque sorte, Funes partage avec Bartleby et L'Artiste de la Faim une forme de bonheur paisible : tous trois demeurent dans les marges fixées par les contraintes de leur expérience. C'est toujours autrui qui tente de les apprivoiser, de les identifier à soi et, pour ce faire, de les arracher de leur périmètre à contraintes. Néanmoins, ce qui rend l'expérience de Funes particulière est, précisément, qu'il manque de toute contrainte : chez lui les mots sont transparents aux choses. Inutile de représenter ou de dédoubler le présent dans la langue ; celle-ci devient alors superflue. Difficile, dès lors, d'apprivoiser dans les mots une figure qui tombe en-dehors du langage : Funes, lui aussi, est à jamais perdu.

BARTLEBY, 
L'ARTISTE, FUNES : trois figures instables et opaques, nimbées d'étrangeté et d'un malaise comique qui les rendrait presque attirantes. Trois personnages tombés hors du langage, et devenus pourtant des monuments de la littérature. C'est que la narration place, au sein même du texte, la contrainte qu'elle vise à surmonter : à l'horizon se trouve toujours la possibilité de résoudre les contradictions – même si l'on préfèrerait ne pas. 

X. N.
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à Paris, le 31/07/12

CET ARTICLE FAIT PARTIE DU DOSSIER "CONTRAINTES"

 




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