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EN NOVEMBRE 1960 Georges Perec, jeune écrivain de vingt-quatre ans, reçoit une lettre de l'éditeur Lambrichs, de Gallimard : son "premier roman abouti", intitulé Le Condottière, auquel il a travaillé de 1957 à 1960, a été refusé. Profondément déçu, Perec écrit alors à son ami Jacques Lederer : "On a trouvé le sujet intéressant et intelligemment traité, mais il semble que trop de maladresse et de bavardages aient braqué plusieurs lecteurs. […] Que faire ? Suis désarçonné." A distance d'un demi-siècle, et plusieurs années après la découverte fortuite du tapuscrit, les éditions du Seuil publient ce roman de jeunesse accompagné d'une préface de Claude Burgelin. Consécration inactuelle, à contretemps : en retard parce que Perec est resté en dehors de l'actualité littéraire jusqu'en 1978, l'année de La vie. Mode d’emploi ; avant la lettre parce que Le Condottière manifeste encore une certaine immaturité et qu'il est lui-même le roman d'un apprentissage échoué.

Par Giovanni Parenzan


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LE FAUSSAIRE GASPARD WINCKLER, après avoir longtemps travaillé à une copie du Condottière d'Antonello de Messine (peint en 1475 et conservé au Louvre), finit par décider un jour de se soustraire aux protections que lui garantissent, à la fois, les tableaux anciens et Anatole Madera, le commanditaire de ses faux, l'homme qui l'a lancé et qui le protège. En espérant "que d'un simple geste renaîtrait magiquement la vie refusée", Gaspard tue Madera. L'ouverture du roman de Georges Perec raconte Gaspard en train de descendre le cadavre dans l'escalier de son atelier. Or, ce n'est pas seulement le lecteur qui surprend Gaspard à l'acte, mais aussi le personnage d'Otto, l’homme de Madera. Pour éviter d'être attrapé, Gaspard s'enferme alors dans son atelier et se met à creuser un tunnel dans un mur : toute la première partie du roman raconte cette tentative de fuite qui, aboutie, permettra au protagoniste, dans une deuxième partie, de raconter à l'ami Streten les raisons de son geste.


Tentative de fuite

MAIS L'HISTOIRE DE LA LIBÉRATION du maître se révèle bientôt insuffisante : c'est que la véritable libération - celle du maître Antonello de Messine - a échoué. La formidable symbiose entre "maîtrise du sujet" et "peinture de la maîtrise" atteinte par le peintre italien empêche Gaspard de se battre "à visage couvert", de se cacher "sous les dépouilles des morts", de disparaître dans ses modèles. Au lieu d'adopter sa technique traditionnelle de plagiat qui consiste à extraire des tableaux déjà existants une série de motifs pour ensuite les assembler dans un puzzle, Gaspard décide de peindre "quelque chose d'un peu moins mécanique" : un vrai Antonello, qui contienne en même temps, paradoxe insoluble, la signature du faussaire, à savoir le portrait jusque-là caché de son "visage". Inévitablement, alors, au lieu de revisiter les thèmes pacifiques d'Antonello, Gaspard peint le portrait d'un sujet rongé par une ambition dévorante : "Je l'ai réussi, mon propre portrait. J'aurais cherché le portrait de Dorian Gray, je n'aurais pas fait mieux…". Or, l'aporie implicite dès le départ dans l'ambition d'une "copie originale" ne peut aboutir que dans l'homicide d'un maitre réel qui prend la place d'un parricide artistique, imaginaire.

IL EST DÈS LORS plutôt aisé de lire dans Le Condottière un roman sur l'apprentissage de l'écriture, sur ce que Perec appelle "l'enfance de l’art", à savoir sur la contrainte et la libération des modèles. Le fait que Perec s'estime "désarçonné" au moment du refus montre à quel point celui-ci s'était projeté et reflété dans le portrait d'Antonello, avec lequel il partageait d'ailleurs le signe distinctif d'une cicatrice sur la lèvre supérieure, souvenir d'un accident d'enfance. Inutile, dans ces conditions, de décider auquel des deux condottières – l'authentique ou le faux – l'écrivain s'est identifié.


Ecrire/copier/contraindre

TOUJOURS EST-IL que le roman n'est lui-même pas une copie de maître. Perec reprend certes la longue tradition du "roman d'artiste" (Kunstlerroman) qui va de Goethe à Joyce, de Balzac à Wilde et au-delà ; cependant, ici, au lieu de mourir, l'artiste finit par tuer l'autre - dans une forme différente de substitution frauduleuse. Quelle raison à ce geste ? La réponse est claire : aucune. Cette absence renvoie au motif existentialiste, source d'inspiration de la laborieuse réflexion perecquienne sur un homicide apparemment gratuit. Il reste néanmoins que, dans sa façon de déjouer les modèles, Le Condottière ressemble plutôt au tableau peint par Gaspard, qui ne se soustrait à l'ancienne contrainte - "la décision prise une fois pour toutes d'être entièrement et de n'être que cette absence, ce creux, ce moule, ce répétiteur, ce faux créateur, cet agent mécanique des œuvres du passé" - que pour s'en imposer une autre : "La grammaire et la syntaxe existaient déjà, mais les mots n'avaient aucun sens ; je n'avais plus le droit de les utiliser. […] On n'a rien devant soi, sauf cet ensemble de lois qui vous contraignent, que l'on ne peut pas transgresser."

INÉVITABLEMENT, ON RETROUVE dans les mots de Gaspard les prémisses de la contrainte oulipienne : plutôt que penser à la tradition dont il s'inspire, Le Condottière invite le lecteur d'aujourd'hui à se livrer au jeu, aussi simple qu'amusant, de retrouver dans ce roman de jeunesse les grands thèmes qui parcourront l'œuvre à venir de Perec. On pourrait presque dire que cet ouvrage représente un puzzle des œuvres suivantes, ce même puzzle que dans le roman Gaspard rejette mais qui, par la suite, obsèdera l'imaginaire perecquien et d'emblée La vie. Mode d’emploi. On poursuit alors le thème du faussaire et de la sérialisation déshumanisante du procédé technique adoptée par un autre Gaspard Winckler, le peintre des marines de La vie. Mode d’emploi ; les faux peints par Gaspard dans sa carrière ne sont pas sans évoquer le musée privé et ses copies qu'Heinrich Kürtz emboîte dans Un Cabinet d'amateur; l'effondrement progressif et imperceptible contenu par les "barrières centenaires" des tableaux évoque la description des surfaces par laquelle l'Homme qui dort essaie - en vain - de contenir son effondrement intérieur. Et, quoique le protagoniste s'efforce d'ignorer cet "écroulement gigantesque", le roman ne peut être, encore une fois, que "l'histoire d'une prise de conscience" : le retour soudain du refoulé le place alors devant une transformation silencieuse similaire à celle qui, dans W ou le souvenir d’enfance, infléchit l'utopie de W vers la mémoire des camps.


"Quant au Condottière, […] je le reprendrai dans dix ans, époque où ça donnera un chef-d'œuvre"...

...ÉCRIT PEREC, découragé, à son ami Jacques Lederer. La question, en effet, se pose : qu'est-ce qui manque au roman ? Qu'est-ce qui lui fait réellement défaut ? Comment expliquer qu’un texte aussi "intéressant et intelligemment traité" puisse être refusé par les éditeurs ? L'éclat du style, la profondeur du regard, la maîtrise des techniques narratives sont pourtant déjà bien présents. Mais ce sont sans doute ces qualités même qui mettent en relief quelques maladresses, parmi lesquelles l'organisation du roman : à une première partie dominée par la virtuosité éblouissante et l’obscurité cryptique du "monologue intérieur" succède une deuxième partie dialoguée, qui revient sur les pas de la première pour l'expliquer, la dérouler et lui rendre une visibilité. Ainsi, Streten entrecoupe l'explication de Gaspard de questions ponctuelles et précises qui rapprochent davantage ce dialogue d'un entretien avec l'écrivain que d'un échange psychanalytique – dont Perec était par ailleurs un grand habitué. Somme toute, là où la première partie du roman illustre le talent du jeune écrivain, la deuxième semble s'assurer de sa bonne réception – mélange de confiance en soi démesurée et d'incertitude enfantine qui fait pencher le roman vers un portrait de l'écrivain en jeune homme, autrement dit un vrai portrait de soi-même.

G. P.
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à Paris, le 25/07/2012

Le Condottière
Roman français de Georges Perec
Sortie le 1er mars 2012
Éditions du Seuil


CET ARTICLE FAIT PARTIE DU DOSSIER "CONTRAINTES"

 




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