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L`interlude du jour

 
 
 
 
 
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LE HAÏKU, POÈME-SIGNE, POÈME-RYTHME, dessinant sur la page le contour de ce qu’il ne dit pas, se manifeste comme une manière privilégiée de saisir l’instant par des mots, et cela aussi bien au Japon, son lieu d’origine, qu’en Europe et sur le continent américain, où les contraintes de ce poème bref se trouvent réinvesties selon d’autres codes. Parce qu’il saisit un fragment de réel tout en le transformant en totalité, le haïku associe l’ouverture sur l’extérieur à une certaine forme de plénitude interne ; il met en évidence ce que peuvent avoir de graphique la disposition des signes sur la page, le dialogue entre l’encre noire et la page blanche ; il condense des mondes entiers dans les interstices de quelques traits.


Meriem Fresson

 
IL SUFFIT D'UNE INSPIRATION pour le dire. Avec ses trois lignes, on l’a souvent qualifié de plus court poème au monde. Si, de ses multiples caractéristiques, la brièveté est la plus évidente, que se cache-t-il derrière ces quelques syllabes ? Faire court, c’est en effet laisser des mots, des images, hors de l’entité que forme le poème.

Cochon pendu
sur la barre du portique...
Le vol des oies

– Paul de Maricourt
 
A LA LISIÈRE DU POÈME se trouve d’abord tout ce qui en a été retranché. Car, à l’origine, le haïku se trouve être un élément isolé d’une forme d’écriture collective plus longue, appelée renga, dont le premier poème était la plupart du temps composé par le poète le plus expérimenté. Ces vers d’ouverture, objets d’un soin particulier, se sont ainsi naturellement détachés pour former un nouveau type de poème. La blancheur de la page suggère ainsi l’absence de quelque chose qui a un jour été là, le silence de mots effacés, un non-dit qui, s’il a disparu du texte, semble prêt à se poursuivre dans l’intériorité du lecteur.


Traces
 
POÈME DU DÉBUT, orée d’un texte qui n’aura jamais lieu, le haïku est mise en situation : il installe une atmosphère, un contexte géographique et culturel et, parfois, amorce quelque chose comme un événement, extérieur ou intérieur, susceptible de se continuer dans les marges du texte. Aussi l’un des procédés typiques du genre consiste-t-il dans l’utilisation d’un "mot de saison" (kigo en japonais), c’est-à-dire un mot dont les résonances évoquent instantanément une période de l’année, et toutes les sensations qui s’y haiku, analyse, poème, court, bref, brièveté, auteur, santoka, bashô, basho, poèmes, citation, citations, japon, canada, meriem fresson, hélène leclerc, leclerc, poète, syllabes, lignes, williamsattachent. Le mot "sapin" par exemple évoquera l’hiver et son cortège de froid, de neige, de cadeaux... Les fameuses "fleurs de cerisiers" seront, elles, associées au printemps et au pique-nique sur l’herbe. Des dictionnaires entiers, les saijiki, rassemblent même ces mots classés en fonction de la saison à laquelle ils sont attachés, à l’usage des potentiels auteurs de haïkus. Les kigo appellent en outre dans la mémoire du lecteur averti tous les poèmes antérieurs, parfois fameux, où ils sont apparus, créant un jeu d’intertextualité à travers lequel la présence de ce qui est imprimé se prolonge en pointillés.

LE HAIKU FONCTIONNE AINSI de manière essentiellement métonymique, par associations d’idées, par la présence de mots-traces, dans lesquels se niche la présence d’autre chose. L’inanimé, souvent, se fait l’empreinte d’un geste, d’une action humaine, qui, avant que ne débute le poème, y a laissé sa marque.

sur la vitre
des traces de nez et de doigts
regardent encore la pluie

André Duhaime

 
LÀ-MÊME OÙ LE HAIKU est un non-événement, créant du dire là où il ne se passe presque rien, il continue parfois à inscrire dans le temps la rémanence de ce qui a eu lieu. Ainsi les traces laissées par le nez et les doigts, par le souffle et par la peau, suggèrent le mouvement des enfants, leur présence vivante et organique, là où le temps du poème se contente d’une image statique.

Des traces de chocolat
sur les joues de grand-maman
jour de Pâques

Monique Lévesque


Instants et mouvement


C’EST QUE LE HAIKU, par bien des points, se rapproche du cliché photographique. Comme toute forme d’écriture, il opère une cristallisation, une fixation des perceptions par les mots sur la pellicule qu’est la page. La conscience du temps qui passe fait en effet partie intégrante du vocabulaire esthétique japonais, où la notion de mujô, ou "impermanence", est solidement ancrée. Le haïku, dans sa tentative d’attraper des "instantanés" en apparence insignifiants, mais si significatifs, en constitue une des expressions. Il peut suggérer le mouvement, le surprendre, mais sa brièveté l’oblige fréquemment à fixer l’instant hors de toute évolution temporelle. Le mouvement ou le temps long parviennent néanmoins à l’occasion à s’y faire une place lorsque les verbes évoquent un déplacement dans l’espace, lorsque la description imprime un rythme au paysage ou encore dessine une scène empreinte de continuité. L’étirement temporel est alors pour l’auteur une manière de mieux ramasser les instants en miettes.
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Soleil éclatant
Une femme et son ombrelle
glissent en vélo

Joëlle Delers

un flocon
puis un flocon, puis un flocon
les trains à l’arrêt

Meriem Fresson

Toute la nuit
sous la lune ronde
faire le tour de l’étang

Bashô

Seul regardant
la lune qui s’enfonce
derrière les montagnes

Santoka


Hors-champ

CE QUI SE PASSE hors du cadre visuel et hors du fragment temporel que fixent ces trois vers ne peut que se déduire de ce qui est dit, à l’image de ce qui a lieu dans le hors-champ de la photographie. Le premier absent, dans le poème comme dans le cliché photographique, c’est d’abord celui qui observe la scène. Car si la présence d’un "je" n’est pas à exclure du haïku, celui-ci est plutôt là comme vecteur d’interprétation, projetant sur la scène sa propre vision, que comme élément du paysage. Il filtre le sens de la scène, mais il n’en fait pas partie, et il n’est d’ailleurs pas rare que la première personne soit complètement absente de l’énonciation. Mais une fois le cadrage effectué, le poète ne se contente pas d’enregistrer le réel. Continuant sa quête d’essentiel à l’intérieur du cadre, il mène parallèlement un travail d’épuration que l’on peut rapprocher du croquis. Cette façon d’envisager le haïku a été promue au XIXe siècle par le poète Masaoka Shiki. Influencé par le naturalisme européen, il s’est fait le chantre de l’objectivité du croquis sur le vif d’après nature (shasei).

ON POURRAIT DONC PENSER que faire court, c’est synthétiser, aller droit au but. Mais lorsque l’on observe le haïku, on s’aperçoit que pour exprimer plus, il préfère en dire moins et souvent choisir une méthode indirecte qui en fait un poème en creux. On garde certes l’essentiel, mais l’essentiel n’est pas forcément ce qui est le plus évident. Malgré le peu de mots disponibles, ce qui est d’habitude laissé de côté, trop quotidien, trop minuscule pour être noté, constitue ici le cœur du poème. Ainsi le personnage principal d’un haïku sera volontiers absent des mots, bien que sa présence soit aisément devinable par le lecteur.

un peu partout
dans l’appartement
des queues de fraises

Hélène Leclerc

Ce que l’on voit le mieux, les oiseaux sur un fil, ne sera que suggéré :

coucher de soleil
presque plus de place
sur le fil électrique

Hélène Leclerc

Et le silence mettra en valeur les bruits :

dernier wagon
la rivière recommence
à chanter

Hélène Leclerc

haiku, analyse, poème, court, bref, brièveté, auteur, santoka, bashô, basho, poèmes, citation, citations, japon, canada, meriem fresson, hélène leclerc, leclerc, poète, syllabes, lignes, williamsDans ce silence éclatant, on trouve le plus intense et le plus indicible. Au bord des lèvres, des douleurs qui ne s’épanchent pas viennent épouser l’espace entre les mots. La mort, l’absence. Des choses toutes simples, universelles, à partager silencieusement.

mon meilleur ami est mort –
de tout petits grains de poussière
sur notre plateau de jeu d’échecs

Robert Bebek

dîner solitaire
les sons des choses
que je touche

Dorota Pyra

après que tu es partie
ta place prise
par la lumière et l’ombre

Franck Williams

CETTE PUDEUR, CET EFFACEMENT des émotions directement exprimées de l’auteur ne souligne que mieux la caractéristique si prégnante, précieuse et fondamentale du haïku qu’est la place laissée au lecteur, immense. La longueur est du côté de l’émotion et du vécu du lecteur et non plus de l’auteur, qui peuple les espaces soigneusement ménagés de son propre imaginaire, de sa propre réalité. Le hors-champ se reconstruit, unique, dans son esprit, plus vivace que n’importe quelle description interminable issue de la plume d’un autre. Les traits esquissés au fusain par l’auteur sont prolongés par les yeux qui les attrapent au vol. Cette charpente solidement élaborée par l’initiateur d’un texte au service de l’esprit de l’autre, cette confiance accordée dans l’achèvement d’une construction sans limite, valent bien un bref texte.


M. F.
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A Paris, le 10 décembre 2013

 




CET ARTICLE FAIT PARTIE DU DOSSIER POUR FAIRE COURT - LA BRIÈVETÉ DANS LES ARTS

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