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DU 16 AU 23 AO
ÛT 2011 avait lieu, au Centre Culturel et International de Cerisy-la-Salle, le colloque Narrations d'un nouveau siècle : romans et récits français (2001-2010), sous la direction de Bruno Blanckeman (1) et Barbara Havercroft (2). À travers les nombreuses communications, mais aussi des rencontres avec des écrivains, des projections de films et des discussions animées jusque dans les jardins et les caves du château, la question de la littérature française actuelle s’est continuellement posée : quelles narrations, quelles stratégies narratives, quels auteurs pour le nouveau siècle qui commence ? Si la décennie qui vient de s'écouler ne peut offrir de réponses définitives, elle permet néanmoins de commencer à dessiner les contours d’un paysage littéraire dont les traits s’affirmeront certainement au cours des prochaines années.

Par Claire Colin et Anne Sennhauser

LE CHOIX D'ORGANISER le colloque sous l'égide de deux laboratoires français et canadiens ne trouve pas seulement sa justification dans le sujet commun qui les occupe, c'est-à-dire l'étude de la littérature française contemporaine. Il s'agissait aussi, dès le départ, de montrer combien l'étude de la littérature française ne se limite pas à l'hexagone. Pour autant, Sabine Loucif (Hofstra University) a rappelé combien la diffusion de la littérature française reste, malgré tout, assez faible aux États-Unis : si les blockbusters américains règnent dans les rayons des librairies françaises, l'inverse n’est pas encore vraiment de mise, à l'exception de certaines œuvres francophones et des livres qui tirent leur inspiration de l'image romantique qu'offre Paris - surtout lorsque les ouvrages mettent en scène un Américain découvrant les charmes et les risques de la capitale, une tendance dont témoigne le récent Midnight in Paris de Woody Allen. Toutefois, le français, qui conserve son image de langue d'élite, reste la seconde langue étrangère apprise et pratiquée dans le pays.
 


Quels espaces pour la littérature française aujourd'hui ?

SI L'EMPIRE de la littérature française est encore restreint sur le continent américain, il ne cesse de confirmer son étendue dans d'autres aires géographiques, dans l'espace de la francophonie par exemple. Sabrinelle Bedrane (Université Paris III-Sorbonne Nouvelle) a montré, dans un vaste panorama, toute la richesse et l'intérêt qu'offrent les voix de femmes écrivains algériennes qui émergent comme Leïla colloque cerisy, narrations d`un nouveau siècle, récits français 2001 - 2010, littérature française contemporaine, pascal quignard, marie darrieussecq, critique, François Cheng, Agota KristofSebbar, Nina Bouraoui, Zahia Rahmani, Malika Mokeddem. Autant de noms qui comptent désormais dans le paysage de la littérature française contemporaine, montrant comment une nouvelle génération a été capable d'intégrer l’héritage des précédentes et d'élargir les problématiques et les thématiques des années passées. De même, Catherine Douzou (Université de Tours) a démontré la solidité des bataillons de la "légion étrangère du roman français", à travers une large étude des nombreux auteurs qui, par choix et pour des raisons personnes, écrivent en français : François Cheng, Atiq Rahimi, Agota Kristof, Aki Shimazaki ou Andreï Makine sont quelques exemples de ces nombreux auteurs qui viennent enrichir le domaine de la littérature contemporaine, faisant de la langue française une source d'inspiration, de réflexion et d'inventivité.
 
QUELQUES AUTEURS ENCORE méconnus ont aussi été mis à l'honneur, montrant la diversité de cette littérature contemporaine. Pascal Michelucci (Université de Toronto) s'est attaché par exemple à retracer la trajectoire d'Eric Laurrent qui, après des débuts plutôt tournés vers l'expérimentation narrative, montre aujourd'hui un attachement à la "belle langue", aboutissant dans ses romans les plus récents à un maniérisme du sentiment, capable d'établir un parallèle entre la question de la langue et la représentation de l'amour et du désir. De la même façon, Aurélie Adler (Université de Paris III-Sorbonne Nouvelle) a étudié les textes d'Oliver Rohe, Arno Bertina et Mathieu Larnaudie (tous membres de la revue Inculte), qui proposent, à travers leurs romans, une fiction de la communauté : leurs œuvres deviennent ainsi un lieu d'accueil d'autrui, à l'image de cette littérature française actuelle contemporaine, travaillée et renouvelée par des auteurs venus de tous horizons.



Présences de l'Histoire 

NOMBREUX ENCORE sont les romans hantés par l'histoire du XXe siècle et par ses zones d'ombre : les crises du siècle dernier - guerres et totalitarismes - laissent leurs traces au sein d'écritures qui déstabilisent les normes du roman historique traditionnel, et notamment le rapport direct aux événements. Anne Roche (Université de Provence) a notamment estimé que l'évocation de la seconde guerre mondiale chez Jonathan Littell ou de la dictature chez Nicole Caligaris établissent un "rapport spectral" à l'Histoire en jouant de la multiplication des points de vue ou de la perte des repères. Ce vacillement de la saisie événementielle se retrouve aussi tout particulièrement chez Yves Ravey, qui évoque le régime de Vichy de manière oblique : Wolfgang Asholt (Université d’Osnabrük) a vu dans son "réalisme minimal" une "écriture blanche", selon le concept de Roland Barthes, où certains indices laissent percer, derrière la neutralité, les traumatismes enfouis du passé familial et historique. Aussi le roman Cutter réactive-t-il, par delà la banalité de l’assassinat auquel est confronté le jeune narrateur, la mémoire de la Shoah, notamment à travers l'utilisation de noms propres - Pithiviers, Kaltenmüller - qui font référence à l'univers concentrationnaire.
 
colloque, cerisy, narrations, nouveau siècle, récits, français, 2001, 2010, littérature, française, contemporaine, pascal quignard, marie darrieussecq, critique, François Cheng, Agota KristofOUTRE CETTE VERBALISATION plus ou moins explicite d'un traumatisme, la volonté de s'approprier l'histoire pose le problème de la totalisation du passé, de la réduction de l'écart entre le temps vécu et le temps social. Annie Ernaux se confronte à ces difficultés en racontant "l'histoire en vitesse", pour reprendre ici le titre de la communication de Marie-Pascale Huglo (Université de Montréal). Dans Les Années, la romancière tente de fait de saisir une fin de siècle en substituant aux discours médiatiques une mémoire qui imprime au récit une progression à la fois horizontale, à travers la chronologie des événements, et verticale, à travers le déploiement d'images présentes en palimpseste. Cette tension entre fragmentation et totalisation est également sensible, selon Marc Dambre (Université Paris III-Sorbonne Nouvelle), dans le rejet de l'orthodoxie du roman historique que l'on peut observer à l'œuvre chez Patrick Deville, Yannick Haenel ou Frédéric Werst. Ces derniers engagent une quête historique dont le mouvement incessant défie tout aboutissement : cette "forme errance" permet de dire, à travers l'hybridité générique, une vérité fragmentée.
 
LA MISE EN CAUSE de la possibilité d'un savoir historique stable se retrouve dans des romans qui jouent de l'encyclopédie : par la référence à la bibliothèque et aux archives, le matériau historique apparaît de fait comme le support d'une interprétation dont le potentiel romanesque est développé, dans le sens d'une écriture jubilatoire chez Pierre Senges ou hallucinatoire chez Pascal Quignard. Michael Sheringham (Université d’Oxford) a ainsi analysé comment les archives viennent nourrir Le Dernier Royaume d'une quantité de fragments épars pour penser une temporalité autre, qui ne serait pas une tension vers un devenir historique mais un retour aux origines enfouies de l'identité. Laurent Demanze (ENS Lettres Lyon), qui se penchait quant à lui sur les "fictions encyclopédiques" de Pierre Senges, a montré que le goût de l'érudition se transforme en recherche ludique dans laquelle le mensonge se déploie à partir du vrai. Et si les aphorismes de Lichtenberg n'étaient que les fragments d'un immense roman (Les Fragments de Lichtenberg) ? Et si le Nouveau Monde n'était qu'un pays imaginaire inventé de toutes pièces par des érudits (La Réfutation majeure) ? Le mensonge est exhibé de façon ironique car, comme l’a précisé l’auteur lui-même lors de son intervention, "il ne s'agit pas de duper le lecteur, mais de s'amuser avec lui".



Évolutions du biographique 

POUR BEAUCOUP D'ÉCRIVAINS qui ressentent la mise en danger de l'identité, le "je" apparaît comme une nécessité, bien que, comme le souligne Anne Roche, les textes multiplient les détours pour parler du sujet. Souvent, le fantastique (Chloé Delaume) ou le jeu formel (Jacques Roubaud) priment sur l'intimité. Cette dernière se dévoile majoritairement dans les autofictions, des récits où la trame autobiographique se mêle au romanesque. Si ces oeuvres sont souvent stigmatisées pour leur narcissisme, leur essor, colloque cerisy, narrations d`un nouveau siècle, récits français 2001 - 2010, littérature française contemporaine, pascal quignard, marie darrieussecq, critique, François Cheng, Agota Kristofcomme l'a souligné Yves Baudelle (Université Charles de Gaule-Lille III), ne correspond ni à un reflux de l'imagination - l'œuvre de Chevillard, où l'expression du "je" passe par une inventivité débridée, en est la preuve - ni à un déclin du style - nombreux sont les effets poétiques chez Nelly Arcan ou Chloé Delaume par exemple, qui déploient leur récit autour d'associations d'idées et d'échos sonores. C'est moins la valeur axiologique que la dimension esthétique des œuvres qu'il faut juger, comme proposait de le faire Barbara Havercroft (Université de Toronto) en montrant comment Annia Reyes et Christine Angot renouvellent les codes de la confession intime. Il ne s'agit nullement, pour ces femmes écrivaines, d'expier une faute. Mais de faire de l'expression de l'intime - la sexualité, l'inceste - une quête de l'identité personnelle. L’expression de l'intime, qui se manifeste par les ratages du mariage chez Camille Laurens, peut également être porteuse d'une réflexion sur l’identité sexuelle : Joëlle Papillon (Université de Toronto) a étudié comment, à travers une écriture dystopique qui exhibe les clichés, l'auteure de Dans ces bras là élabore une poétique de la différence entre les sexes en faisant d'une distinction entre le masculin et le féminin la cause d'une incompréhension radicale qui condamne le sentiment amoureux à être, simultanément, amour et désamour.

EN ÉCHO à cette prépondérance du sujet émergent de nouvelles pratiques biographiques, où l'individu dont l'on raconte la vie devient le support d'une expression de soi. Robert Dion (Université de Québec) a porté son analyse sur l'apparition et l'évolution d'un modèle biographique pérennisé avec la collection L'un et l'autre. Le programme de la collection, inaugurée en 1992, propose de subvertir le genre biographique en fictionalisant le sujet, ainsi qu'en laissant transparaître à travers lui le profil du biographe. Si les ouvrages de cette collection s'ouvrent de plus en plus à des objets hétérogènes - une époque de l'histoire dans Le Désarroi de l’élève Wittgenstein d’Antoine Billot, un héros de fiction dans Le Tombeau d’Achille de Vincent Delecroix -, les liens entre "l'altrobiographie" (biographie de l'autre) et l'autobiographie restent au centre d'un projet d'écriture qui interroge également, dans ses déclinaisons les plus novatrices, la modernité littéraire, celle d’un Faulkner chez Bergounioux, ou celle d'un Gide chez Poirot-Delpech.


La littérature comme sismographe du présent

L'EXPRESSION de "sismographe du présent", employée par Anne Roche lors de l'une des discussions du colloque, souligne la fonction essentielle de la littérature, c’est à dire d’être un indicateur pertinent pour rendre compte du réel qui nous entoure, voire un instrument capable d'agir sur ce réel. Le colloque s’est ainsi posé à maintes reprises la question de cette fonction, et son illustration à travers les textes. Pierre Schoentjes (Université de Gand) a montré notamment comment une partie de la littérature contemporaine française commence à concentrer son intérêt sur une question qui se fait toujours plus importante au cours de la dernière décennie : celle de l'environnement. Le courant de l'écofiction, désormais prégnant aux États-Unis, est encore peu représenté en France, mais cette absence actuelle de visibilité est due entre autres à une absence d'identification des œuvres concernées. Des descriptions de promenades aux récits de voyages et d'aventures en passant par toutes sortes de textes, l'écofiction, loin des mièvreries romantiques et des facilités de l'exotisme, s'intéresse à un nouveau rapport avec la nature, nous aidant de cette façon à mieux l'aborder, en posant des questions aussi fondamentales que celles de l'animalité. Serge Rezvani, Marie-Hélène Lafon, Nicolas Bouvier ou Pascal Wick sont quelques exemples de ce courant qui commence à s’affirmer.
 
colloque cerisy, narrations d`un nouveau siècle, récits français 2001 - 2010, littérature française contemporaine, pascal quignard, marie darrieussecq, critique, François Cheng, Agota KristofLES COMMUNICATIONS de Bruno Blanckeman (Université Paris III-Sorbonne Nouvelle) et d'Aurélie Adler se sont attaché tout particulièrement à analyser en quoi la littérature est, outre un état des lieux, un mode d'action possible sur la société contemporaine. À travers l'étude des Samothraces de Nicole Caligaris et Jan Karski de Yannick Haenel, œuvres qui posent la question de la responsabilité, Bruno Blanckeman a souligné un changement depuis les années 1980 en ce qui concerne le rôle de l'écrivain impliqué : plutôt que de surplomber, et par voie de conséquence de dominer les événements dénoncés, les écrivains se trouvent en situation d'immersion, ce qui entraîne l'élaboration d'une nouvelle écriture. Le dysfonctionnement du texte doit alors servir à pointer les défaillances d'une société, et à rappeler aux lecteurs d'aujourd'hui qu'ils sont autant les témoins d'un présent et les héritiers du passé que les responsables des discours qui en découlent. L'entretien avec Nicole Caligaris, lors de l'une des soirées-rencontre avec des auteurs contemporains lors du colloque, est venue confirmer cette interprétation : l'écrivain veut rendre compte à travers ses livres de la violence du monde du travail tout en redéfinissant la notion d'artiste engagé. Il ne s'agit pas de tenir une position de spécialiste mais de créer une forme de "vocabulaire actif", selon l'expression de Paul Klee.

AURÉLIE ADLER a enrichi cette perspective en s'intéressant à des romans d'Oliver Rohe, d'Arno Betina et de Mathieu Larnaudie. Sa communication proposait une illustration possible de cette implication de l'écrivain contemporain à travers une réflexion sur le concept de communauté dans des récits qui mettent en scène des apatrides ou des réfugiés. Ce qui pourrait apparaître comme une altération, un désordre, un incident, un trouble de la communauté, se définit au contraire comme une condition indispensable pour penser l'espace commun, la figure venue du dehors étant ce qui permet à chaque sujet de se tirer hors de lui-même. Mais il s'agissait aussi de s’interroger sur ce que peut apporter la littérature au présent : à travers son "autoportrait" des Particules élémentaires, roman publié par Michel Houellebecq en 1998, Gerald Prince (Université de Pennsylvanie) a étudié combien ce livre, vu par certains critiques avant tout comme un ouvrage à thèse, est capable d' "illuminer les comportements humains, de dire ce qui d'habitude n’est pas dit". Le roman n'est donc pas une construction gratuite mais, au-delà du battage médiatique qui a accompagné sa sortie, une véritable réflexion sur la société postmoderne, capable de la penser et, de ce fait, de l'offrir à la réflexion d'autrui.


Auteur, narrateur, lecteur

LA QUESTION DE L'AUTORITÉ sur le texte s'est ainsi posée, tout particulièrement avec la communication de Frances Fortier (Université du Québec) et d'Andrée Mercier (Université de Laval), qui a réfléchi sur l’autorité narrative depuis 2001 à travers l’œuvre d'Anne F. Garréta. Si Eros mélancolique fragilise l'autorité narrative en brouillant l'origine de l'énonciation, Pas un jour problématise cette autorité : le cahier des charges établi par la narratrice s’avère trompeur, et des ajouts faits sans annonce poussent le lecteur à redéfinir au dernier moment sa position d’herméneute par rapport au texte qu'il vient de lire. Dans les deux romans, la dissolution de l'autorité du sujet devient donc un enjeu primordial, le roman se métamorphosant en machine à produire des spectres.
 
DE CE FAIT, la question des postures possibles du lecteur et l'idée d’une véritable éthique de la lecture, est revenue dans les débats. Les romans d'Anne F. Garréta offrent une position particulièrement instable au lecteur, entre le plaisir du texte et la nécessité d’un travail d'interprétation pour déjouer les pièges de l’autorité défaillante. De la même façon, les communications sur Pascal Quignard, Pierre Senges ou Yves Ravey insistaient sur les difficultés auxquelles est désormais confronté le lecteur lorsqu'il aborde les narrations de ce nouveau siècle. Tandis que les textes de Quignard obligent le lecteur à rassembler des éléments éparpillés aux quatre coins du livre, l'œuvre d’Yves Ravey nécessite de sa part une colloque, cerisy, narrations, nouveau siècle, récits, français, 2001, 2010, littérature, française, contemporaine, pascal quignard, marie darrieussecq, critique, François Cheng, Agota Kristofgrande participation puisqu'il doit être capable de relever les faibles traces d'un passé dont on ne perçoit plus que les échos assourdis. Pierre Senges, enfin, brouille les repères de ses lecteurs, en les entraînant dans une déambulation vagabonde, et finit par leur imposer une véritable activité de couturier qui consiste à ravauder, recoudre et recomposer pour parvenir à une continuité - toutefois bien fragile - du texte.

UNE ACTIVITÉ qui n'est pas sans rappeler celle que peut pratiquer le lecteur de Pierre Bayard, telle que l'a présenté Warren Motte (Université  du Colorado). Le lecteur échappe ainsi à
l'autorité de l'auteur et du texte, sans pour autant dominer entièrement le sens de ce dernier. À ces réflexions sur les "acteurs" du texte - auteur, narrateur, lecteur - se sont ajoutées celles sur le "dire". Pascal Michelucci démontre l'importance qu'Eric Laurrent, accorde à la langue : la banalité de la topique amoureuse qu’il met en scène dans ses romans contraste en effet avec la virtuosité stylistique du texte. Ce qui fait le roman n’est pas tant la construction de la trame, mais l’écriture. Une telle position conduit inévitablement à nous interroger sur notre propre pratique de la langue aujourd’hui : le français d’Eric Laurrent, que certains critiques qualifient, en raison de son aspect recherché, de  "français langue étrangère" appartient-il au passé ou bien est-il au contraire une invitation à élaborer une autre expression possible ?

CETTE QUESTION DU DIRE, de la possible expression d'une parole, s'est également retrouvée dans les communications de Nicolas Xanthos (Université de Chicoutimi) et Dolorès Lyotard (Université du Littoral-Côte d’Opale). Le premier a travaillé sur la possibilité de dire ce qui habituellement est tu ou formulé de façon muette, à savoir les formes de l'intériorité, chez deux romanciers contemporains : Jean-Philippe Toussaint et Patrick Modiano. Les deux illustrent les déclinaisons possibles de l'intériorité, tout en restituant des inquiétudes contemporaines comme la précarité ou la désintégration de soi, ce qui les conduit à affirmer leur ambition de mettre en scène toute expérience humaine. À travers son étude de L'enfant éternel de Philippe Forest, Dolorès Lyotard a interrogé l'écriture qui naît du deuil, du paradoxe qui l'engendre, puisqu'il s'agit de partir du manque, de la mort, du néant, pour faire entendre une voix. L'originalité de Philippe Forrest est, dans le panorama contemporain de la littérature française où la mort d'un enfant est devenue un sujet (pensons à Tom est mort de Marie Darrieussecq), de ne pas faire partie de l'autofiction. La cruauté du dire est placée au premier plan, car relancer le récit, retracer tous les détails, est presque insoutenable, tant pour l’auteur que pour le lecteur. Pourtant, l'écrivain éprouve un besoin fondamental de déployer jusqu'au bout le récit du deuil.



De la porosité des frontières génériques

CONFRONTÉE à de nouveaux supports d'expression, et notamment à l'essor des médias, la narration est amené à évoluer. Comme l'a rappelé Simon Brousseau (Université de Québec), si de nombreuses œuvres dénoncent l'aliénation causée par les productions télévisuelles, d'autres pratiques tentent "d'habiter la télévision" (Chloé Delaume) et d'investir le medium numérique pour faire de cet outil sémiotique un moyen de création littéraire, à l'instar des blogs d'écrivains qui fleurissent sur la toile. Ainsi François Bon considère-t-il que le numérique ne vient pas tuer la littérature mais au contraire la renouveler, et il utilise son blog comme une démonstration de cette création permanente. Cette mobilité littéraire amène à poser en des termes nouveaux le partage entre culture populaire et culture savante sans maintenir de manière systématique l'opposition entre l'écran et le livre.

LES SUPPORTS DE COMMUNICATION interfèrent, confirmant la capacité d'absorption et de recyclage du roman et l'analyse des hybridations romanesques permet d'observer à quel point la frontière entre la fiction et la critique peut devenir poreuse. Nombreux sont ainsi les romanciers qui intègrent une analyse de leur démarche de création dans leurs romans. Pascal Riendeau (Université de Toronto), en étudiant les relations étroites entre roman et essai chez Annie Ernaux, Milan Kundera et Michel Houellebecq, a mis en évidence la tendance de plus en plus marquée à l'aphorisme, mêlant fiction et savoir littéraire. Plus inattendue est la fictionalisation du discours critique, telle qu'elle peut s'observer par exemple chez Pierre Bayard : Warren Motte s'est penché sur les "romans-critiques" de ce dernier pour analyser un modèle de lecture interventionniste où le lecteur est fondé à reconstruire l'histoire en contestant l'interprétation de l'auteur. La critique littéraire, plus que jamais, apparaît comme un genre qui module ses pratiques, comme aura pu le montrer la prosopopée littéraire de Gérald Prince - qui s'est glissé dans la peau du roman de Michel Houellebecq, Les Particules élémentaires, pour en faire l'autoportrait.
colloque, cerisy, narrations, nouveau siècle, récits, français, 2001, 2010, littérature, française, contemporaine, pascal quignard, marie darrieussecq, critique, François Cheng, Agota KristofCertains, lors du débat, ont été ainsi conduits à prendre la parole au nom de La Carte et le territoire, pour tenter de contester la suprématie du "frère aîné".
 

LA LITTÉRATURE FRANÇAISE foisonne, interroge, surprend, et la lecture de revues consacrées aux écritures contemporaines comme la Revue critique de Fixxion française contemporaine, les revues Inculte, Contre-Jour ou encore Nouvelles Francographies élargissent ce panorama en explorant le laboratoire de formes et d'idées que constitue ce champ en mouvement. En attendant que la prochaine décade du XXIe siècle vienne confirmer ou infléchir ces évolutions, il reste donc à prolonger les pistes esquissées ici en les confrontant à nos lectures.

C.C. & A.S. 

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à Cerisy-La-Salle, le 07/01/2012

Narrations d'un nouveau siècle : romans et récits français (2001-2010)
Centre Culturel et International de Cerisy-la-Salle
(1) et (2) : Bruno Blanckeman (Université Paris III-Sorbonne Nouvelle, codirecteur du CERACC, Centre d’Études sur le Roman des Années Cinquante au Contemporain) et Barbara Havercroft (Université de Toronto, directrice du GRELFA, Groupe de Recherche et d’Étude sur la Littérature Française d’Aujourd’hui). 
 



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