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RÉALISATRICE ISRAÉLIENNE, d'origine allemande et établie en France, Nurith Aviv mène une réflexion que le médium cinématographique accompagne plutôt qu'il ne détermine. Une réflexion qui prend pour objets le texte et la langue, et qui l'a conduite à consacrer trois films à l'hébreu. Avec Annonces, elle se tourne vers le motif du récit d'annonciation, tel qu'il se déploie dans les textes bibliques et coraniques. Sept femmes sont invitées, tant à la lumière de leur formation intellectuelle que de leur histoire personnelle, à réfléchir à ce thème éminemment féminin

Par Cécile Neeser Hever

annonces, Barbara Cassin, Marie Gautheron, Marie José Mondzain, Nurith Aviv, cinéma, religion, français, film, belge, israélien, israël, portrait, testament, coran, image, dieuLE CINÉMA DE NURITH AVIV est déconcertant car c'est un cinéma verbal, un cinéma de la parole : ses documentaires mettent en scène des hommes et des femmes qui, face à la caméra, parlent. Ce sont des écrivains, des artistes, des chercheurs. Ils sont sur leur terrasse, dans leur bureau et, sans apprêt ni affectation, ils parlent. Dans ce décor minimal, un discours se développe peu à peu, qui tient à la fois du témoignage personnel et de la réflexion intellectuelle. Mais toute voix est celle d'un corps, d'un visage. Avec bienveillance et générosité, la caméra de Nurith Aviv, ancienne chef-opératrice de Jacques Doillon, Amos Gitaï, Agnès Varda ou encore René Allio, montre les visages et les corps d'où émanent ces paroles. Le médium filmique, infiniment respectueux de la pensée, met ces paroles en images, et donne à la réflexion tout le temps de son déploiement.


Un cinéma du verbe

DANS LE TRIPTYQUE QUE LA RÉALISATRICE a consacré à l'hébreu (D'une langue à l'autre, 2004; Langue sacrée, langue parlée, 2008; Traduire, 2011), c'est de leur langue que parlent les femmes et les hommes auxquels elle donne la parole, de cette langue et des autres langues qu'elle a remplacées, refoulées ou même étouffées (D'une langue à l'autre); de cette langue sacrée devenue langue de tous les jours, pliée à l'inflexibilité d'un projet nationaliste et expurgée de la richesse de son histoire diasporique (Langue sacrée, langue parlée); de cette langue qu'ils habitent, contre laquelle, parfois, ils luttent, et dans laquelle pourtant, selon un mode chaque fois singulier, ils vivent. Traduire, le dernier volet du triptyque, faisait annonces, Barbara Cassin, Marie Gautheron, Marie José Mondzain, Nurith Aviv, cinéma, religion, français, film, belge, israélien, israël, portrait, testament, coran, image, dieuparler ceux qui, au travers de la traduction, entrent en dialogue et parfois même en confrontation avec l'hébreu, ceux qui modèlent leur propre langue à son image, et qui parfois la violentent pour transmettre la complexité des strates de langue qu'il contient.

CE CINÉMA DU VERBE est encore un cinéma du texte. Textes bibliques, textes rabbiniques, littératures médiévale et moderne parcourent et sous-tendent les films de Nurith Aviv dont la sensibilité littéraire et philologique s'inscrit dans la tradition du midrash, l'herméneutique juive. Le texte, omniprésent dans les réflexions des intervenants, est aussi un élément central de la forme. Lu, ou sous forme écrite, il ponctue les interventions de telle manière que textes et réflexion sur les textes se croisent et se répondent. C'est encore le texte qui ouvre Annonces : le récit, dans l'Evangile de Luc, de l'annonce faite à Marie. Se tournant vers un motif narratif présent dans les écrits fondateurs des trois monothéismes qu'il aborde dans leur langue originale – l'Ancien Testament, le Nouveau Testament et le Coran –, le film explore les différents aspects de l'annonce, le récit proleptique d'une naissance.


Reprises et variations

POUR DIALOGUER AVEC CE MOTIF, c'est un collège de femmes qui a été réuni. En sept variations, sept femmes tissent un réseau d'interprétations et de réflexions. Chacune depuis le double point de vue de sa formation et de son histoire propre, elles évoquent, dans une oscillation constante et féconde entre le personnel et l'intellectuel, mêlant à la réflexion et à l'interprétation un investissement parfois très intime, annonces, Barbara Cassin, Marie Gautheron, Marie José Mondzain, Nurith Aviv, cinéma, religion, français, film, belge, israélien, israël, portrait, testament, coran, image, dieuun aspect de l'annonce qui leur est particulièrement proche.

AVEC SON NOUVEAU LONG MÉTRAGE, Nurith Aviv se saisit d'un motif fondateur des trois monothéismes. L'annonciation à la Vierge, avec laquelle s'ouvre le film, n'est en effet que l'une des occurrences du récit de l'annonce, qui court dans les textes bibliques et coraniques à la manière d'un motif musical. Ainsi Hagar, enceinte d'Abraham, apprend qu'elle mettra au monde Ismaël, de la lignée duquel Mahomet, le prophète de l'Islam, se dit le descendant. Ainsi Sarah apprend-elle qu'elle enfantera d'Isaac et initiera ainsi la descendance avec laquelle Dieu établira son alliance. Ainsi Marie reçoit l'annonce qu'elle porte en elle un Dieu devenu chair. Prenant pour objet un motif narratif et non un point de doctrine théologique, le film donne à voir des analogies, des correspondances entre ces religions différentes mais indissociables. A la suite de ce motif, le spectateur est invité à circuler d'un texte à l'autre, entre les langues et les traditions. Rola Younes, la première intervenante, relève par exemple les singulières similitudes entre l'annonce à Marie et le récit de la révélation à Mahomet, tout deux recevant la visite de l'ange Gabriel et réagissant à son annonce avec le même étonnement. Au fil de la réflexion et à mesure que se succèdent les intervenantes, d'autres analogies, d'autres échos se révèlent, le film faisant entendre des variations presque infinies dont on ne saurait dire quel est le thème.


Le verbe incarné

"LA VOIX CRÉE", dit Ruth Miriam HaCohen Pinczower, l'une des intervenantes. Elle rappelle que dans la Bible, c'est le verbe, la voix qui donne naissance au monde, cette voix première, présente avant le commencement, qui dit : "Que la lumière soit !" C'est encore cette voix qui, dans les récits d'annonce, dit à ces femmes : "Tu auras un fils." Et la force de ce verbe est telle qu'il effectue, de façon performative, le annonces, Barbara Cassin, Marie Gautheron, Marie José Mondzain, Nurith Aviv, cinéma, religion, français, film, belge, israélien, israël, portrait, testament, coran, image, dieumiracle qu'il annonce : "L'annonciation ce n'est pas seulement une annonce, c'est l'événement lui-même ; c'est le fait que le mystère de l'incarnation s'accomplit", s'exclame Marie Gautheron au sujet de l'annonce à Marie, en concluant: "Au verbe de Dieu rien n'est impossible."

MAIS LES RÉCITS D'ANNONCIATION sont aussi des récits de l'incarnation du verbe, de sa mise au monde. Pour reprendre les termes de Rola Younes, de même que Marie apprend qu’elle mettra au monde l'enfant divin, "le verbe incarné de Dieu", Mahomet mettra au monde le verbe de Dieu, la parole divine révélée : le Coran. Dernière intervenante, Barbara Cassin, partant du point de vue païen, polythéiste, transpose la notion d'être "enceinte d'un dieu" vers un terme qui lui est parfaitement synonyme, celui de l'enthousiasme, qui vient du grec ancien où il a pour sens littéral "avoir un dieu en soi". Elle évoque l'inspiration d'Hésiode et d'autres poètes grecs qui – inversement à toutes ces femmes, et semblables peut-être à Mahomet mettant au monde le verbe de Dieu – sont enceints des muses, emplis de leur souffle. Dans le monde grec, "ce dont on accouche, alors, c'est d'un poème". Et c'est encore d'incarnation, de naissance qu'il s'agit : de l'entrée en acte de la parole.


Un discours souverain

DANS LA TRADITION CHRÉTIENNE, le miracle de l'annonciation se trouve dans le fait que "l'incommensurable de Dieu, l'infini de Dieu" vienne "se loger dans ce tout petit ventre, dans cette mesure humaine", comme l'évoque Marie Gautheron, et que le non figurable se loge dans la figure. Et c'est à Marie José Mondzain qu'il revient, dans une partie précisément intitulée "L'image", de s'interroger sur l'incarnation comme la "représentation de l'irreprésentable". Avec l'incarnation du Christ – "image du dieu invisible" comme l'appelle Paul –, Dieu devient image. Le miracle de l'annonciation, c'est donc aussi ce devenir image de Dieu. De ce point de vue, tout se passe comme si Nurith Aviv touchait avec Annonces à l'une de ses préoccupations centrales : cette "mise en images de la parole", dont elle dit qu'elle demeure à chaque film le plus grand défi. C'est en effet la gageure de chacun de ses films de tenter de constituer la pensée et la parole en images, de donner au verbe de ses intervenants à s'incarner.

LE CINÉMA DE NURITH AVIV – et Annonces ne fait pas exception à cette règle – est d'une rare singularité, en ce qu'il propose un discours parfaitement souverain. Thierry Garrel, dans un hommage à son travail, évoquait la "tranquille confiance" (1) qui l'accompagne, une confiance dans le fait que des questions aussi essentielles que celles de la langue et du rapport au texte trouvent dans le public un écho, un intérêt. Affranchie de la conjoncture médiatique, la réalisatrice conduit en effet avec rigueur une réflexion autonome et suivie. Ses sujets ne s'autorisent d'aucune actualité. Avec Annonces, Nurith Aviv se tourne, sans s'en excuser, vers un sujet hautement religieux, et continue ainsi de faire de la langue, du texte, de l'intellectualité – et, à présent, de la religiosité – une raison suffisante.
annonces, Barbara Cassin, Marie Gautheron, Marie José Mondzain, Nurith Aviv, cinéma, religion, français, film, belge, israélien, israël, portrait, testament, coran, image, dieu
C. N. H.
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à Paris, le 08/10/2013
 
(1) "La langue appartient à qui la parle et l'écrit", dans Une langue et l'autre, livret contenant les textes de D’une langue à l’autre (2004), Langue sacrée, langue parlée (2008), Traduire (2011), Vaters Land / Perte (2002)

Annonces, un documentaire franco-israélien de Nurith Aviv
Avec Barbara Cassin, Marie Gautheron, Ruth Miriam HaCohen Pinczower, Marie José Mondzain, Haviva Pedaya, Sarah Stern et Rola Younes.
Durée: 1h03
Sortie le 25 septembre 2013 au cinéma Les Trois Luxembourgs à Paris


Coffret DVD aux Editions Montparnasse, contenant D’une langue à l’autre (2004), Langue sacrée, langue parlée (2008), Traduire (2011), Vaters Land / Perte (2002) et L’Alphabet de Bruly Bouabré (2004), ainsi qu'un livret reproduisant l'ensemble des textes de la trilogie et de Vaters Land / Perte.


 




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