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Chronique : Les perruques chez les chanteuses pop.
 
SI "POP" A TOUJOURS RIMÉ avec "perruque" - faut-il rappeler celles, extravagantes, de Cher ? -, depuis quelques années, les faux cheveux se multiplient dans les clips, concerts et apparitions publiques. Pour Lady GaGa, Rihanna ou encore Katy Perry, d'accessoire de mode, les perruques sont devenues un véritable outil d'introspection et d'affirmation identitaire. Couvrir sa tête pour en sonder les abîmes, voici le nouveau rôle de cette masse de cheveux synthétiques. Si les chanteuses pop s'amusent à enfiler une perruque, c'est pour devenir quelqu'un d'autre - mais qui ?

Par Grégory Le Floc'h

LES FANS EXPLOSENT DE JOIE à la seconde même où surgit sur un écran géant une cascade de vidéos de leur idole retraçant toute sa carrière. Aucune chronologie dans les images : la Madonna quinquagénaire de "Give it to me" emboîte sans rougir le pas à la fringante "Material Girl" des années 1980. Les styles se suivent et ne se ressemblent pas. Maquillage, couleurs, vêtements, attitude, cheveux... L'enchaînement des images compacte une carrière et en extrait l'essence même : un art de la métamorphose.



Affirmer son identité

LES CHANGEMENTS sont étourdissants, certes, mais
Madonna veut faire croire que le caméléon n'a pas vieilli. Elle apparaît aussitôt sur scène, guillerette, voire ridiculement adolescente, sautillant, minaudant, exhibant fièrement la doublure de son blouson sur laquelle est brodé son nom. Au bout de la scène centrale, quatre danseuses apparaissent ; quatre copies des Madonna des temps passés. Une perruque, un accessoire : l'illusion est parfaite. Des seins coniques signés Jean-Paul Gautier et une chevelure peroxydée, voici ressuscitée la Madonna du Blond Ambition Tour ; une robe de mariée vaporeuse, un perruque, perruques, katy perry, lady gaga, madonna, britney, britney spears, rihanna, beyonce, beyoncé, cheveu, cheveux, couleur, couleurs, analyse, critique, identité, chroniqueempilement de colliers en perles, et c'est "Like a Virgin" qui reprend vie ; une perruque aux boucles permanentées et une robe de satin rose : la "Material Girl" est déterrée. Et Madonna de leur hurler dans les oreilles : "She's not me !" Déchaînée, la chanteuse martyrise ces fantômes du passé : les perruques sont arrachées, les tenues des danseuses jetées dans la fosse. Déchausser, déganter, maltraiter. Faire table rase, détruire les spectres qui hantent… prendre conscience du temps qui passe. Dans une danse quasi tribale aux frontières de la crise de démence, Madonna, frappant du poing le sol et se roulant sur scène, se débarrasse sauvagement de tous les  apparats du Sticky and Sweet Tour - veste, lunettes en forme de coeur et petit short de sport rouge. Elle recrée la page blanche. Derrière sa futilité apparente et les acrobaties semi-pathétiques de la quinquagénaire, le concert met en scène une fuite en avant pour (re)trouver, dans une nouvelle perruque ou dans un nouveau maquillage, un substrat d'être, une trace de cette identité si longtemps recherchée.

QUATRE SIÈCLES AUPARAVANT, déjà, l'expression de la personnalité passe par les cheveux. Si, en 1620, le crâne précocement dégarni de Louis XIII se couvre d'une discrète perruque, c'est l'autolâtrie d'un Louis XIV se rêvant plus grand qui le pousse à se coiffer de hautes et somptueuses masses capillaires, imitées dans le royaume par tous ceux qui se veulent gentilshommes. Et dès1788, le coiffeur Léonard fait surgir navires, comètes et artichauts des extravagantes coiffures de Marie-Antoinette. Le cheveu devient le reflet de l'âme : Louis XIII veut rester jeune, Louis XIV aspire à davantage de virilité et Marie-Antoinette, dépourvue de rôle politique, tend à asseoir son autorité en lançant la mode. Ces trois monarques auraient alors pu chanter, à l'instar de Lady Gaga dans son dernier album : "I am my hair", jusqu'à chanter chauve sur scène face à une perruque bleue, avant de l'enfiler.

VÉRITABLE ACCÉLÉRATEUR DE PARTICULES, la perruque impose aux autres et à soi-même la fondation d'une nouvelle personnalité. Chantre de l'affirmation individuelle, Lady GaGa indique à David Pujadas sur France 2, le 14 juin dernier : "Vous pouvez devenir qui vous voulez, qui que vous soyez, où que vous habitiez, quel que soit l'argent dont vous disposez." Et pourtant, ce message identitaire qu'elle
perruque, perruques, katy perry, lady gaga, madonna, britney, britney spears, rihanna, beyonce, beyoncé, cheveu, cheveux, couleur, couleurs, analyse, critique, identité, chroniquescande à chaque apparition est-il l'activation du fantasme de devenir soi-même ou celui de devenir un autre ? Suffit-il de changer de perruque pour changer d'être ? N'y a-t-il pas un paradoxe à chanter "I was born this way" ("Je suis née comme ça") tout en ne cessant de muter et de se réinventer ? "On ne naît pas une seule fois, et à force de renaître, on se trouve", rétorque la chanteuse.


Marquer son individualité

LES CONSOEURS DE MADONNA ET LADY GAGA semblent bien moins aptes à développer une conscience de la perruque - ce qui, au demeurant, ne leur a jamais été demandé -, mais elles n'en jouent pas moins. Comme si le destin d'une chanteuse pop ne tenait qu'à un cheveu, le salut passe par les tifs. Mythe éternel : la blondeur platine, héritage du cinéma hollywoodien et des stars mythiques Jean Harlow et Marylin Monroe. 80 ans plus tard, peut-on imaginer une Britney Spears brune ? Celle-ci n'est même identifiable que par sa blondeur. S'il lui arrive d'oser une autre couleur, c'est immanquablement le signe qu'elle devient une autre. Agent secret dans le clip "Toxic", la chanteuse troque son blond évanescent pour d'autres teintes. Tantôt rousse flamboyante, à cheval sur une rutilante moto démoniaque, tantôt brune et ténébreuse séductrice chargée d'innoculer un poison à sa victime, tous les rôles tiennent à la couleur des cheveux.

EST-CE LA BLONDEUR qui rend célèbre, ou la célébrité qui rend blonde ? Le danger d'anonymat plane paradoxalement sur les icônes pop, toute nouvelle chanteuse aux cheveux clairs étant sans faute qualifiée d' "énième Britney Spears". C'est alors que la perruque devient le ressort essentiel pour s'individualiser. Si la blondeur est une première étape nécessaire par laquelle la chanteuse manifeste son aptitude à endosser le rôle de star, le roux, le brun, le bleu ou le violet confirme son statut. C'est ainsi que Rihanna a imposé ses crinières rouge sang depuis la sortie de son dernier album Loud, après la période blonde de Rated R, quand une Beyoncé tend de plus en plus à lisser et à éclaircir ses cheveux. Radicalement
perruque, perruques, katy perry, lady gaga, madonna, britney, britney spears, rihanna, beyonce, beyoncé, cheveu, cheveux, couleur, couleurs, analyse, critique, identité, chroniqueoccidentalisé, le physique de ces deux chanteuses métisses semble paradoxalement ouvrir le champ à une réconciliation avec leur identité afro-américaine : l'apparence de femme noire de Beyoncé s'estompe au moment même où ses prises de positions contre le racisme s'affirment. Beyoncé sent-elle sa parole davantage prise en compte, mieux entendue par l’Amérique blanche quand elle en revêt les signes physiques ? Même chose pour Rihanna qui s'enhardit, depuis quelques semaines, à porter des perruques, certes rouge sang, mais de plus en plus frisées, l'artifice marquant paradoxalement le retour au naturel.


Transcender l'humanité

L'ACCÉLÉRATION DE L'HISTOIRE ne se limite pas aux événements politiques, sociaux ou économiques du monde : elle frappe aussi de plein fouet les icônes de la culture pop. Si, de son premier film jusqu'au dernier, le look de Marylin Monroe fut immuable, il n'en est pas de même pour Madonna qui, vingt-ans après le suicide de son idole, se métamorphose à chaque disque. La pochette du nouvel album définit strictement les codes qu'elle devra respecter tout au long de sa promotion : cheveux, maquillage, couleurs, vêtements, attitude. La brune quasi gothique de Frozen (1998), métamorphosée, dès 1999, en une kitschissime cow girl blonde dans Music, se change en 2003 (avec American Life) en double féminin du Che, militaire brune et conquérante, avant d'être une star de la dance en body échancré et lunettes panoramiques avec Confessions on a dancefloor (2004). 


C'EST LA THÉORIE DE LA "REVINVENTION" (nom d'une des tournées de Madonna), dont s'est saisie Lady Gaga en la dynamisant. Chez la cadette, les changements de styles ne sont pas rythmés par la parution des albums, mais par la nécessité de se réincarner à chaque nouvelle performance. Chaque apparition doit être l'occasion de présenter une nouvelle Lady GaGa. La perruque devient alors indispensable. Lundi, elle porte un carré blond platine ; mardi, une abondante chevelure brune jusqu'aux perruque, perruques, katy perry, lady gaga, madonna, britney, britney spears, rihanna, beyonce, beyoncé, cheveu, cheveux, couleur, couleurs, analyse, critique, identité, chroniquereins ; mercredi, des mèches roses ; jeudi, des pointes jaune or ; vendredi matin, une coiffure Marie-Antoinette ; vendredi soir, une coupe courte couleur cyan... Alors que les métamorphoses de Madonna respectaient un certain rythme naturel - celui de la vitesse de pousse des cheveux ! -, Lady Gaga affole les compteurs.

CETTE ARTIFICIALITÉ DEVIENT une façon de faire un pied-de-nez au temps. Alors que les changements de perruques de la chanteuse imposent une accélération du temps humain - une semaine dans la vie capillaire de Lady Gaga semble équivaloir à dix ans chez n'importe quel badaud -, son omniprésence médiatique conjuguée à une hyperactivité qui lui fait enchaîner concerts, émissions de télévision, tournages de clips et enregistrements studio aux quatre coins du monde, sans la moindre trace de fatigue bien entendu, semble finalement la détacher de tout ancrage temporel, créant ainsi un être polymorphe soustrait à la condition humaine. Mais, surtout, qui veut sortir du lot : la perruque bleu céruléen de Katy Perry et les dizaines de chevelures allant du rouge le plus vulgaire au plus sombre, bouclées, raides puis frisées, qu'arbore fièrement Rihanna dans son clip "S&M", n'ont qu'un seul but : revendiquer leur propre artificialité. En 2011, une perruque singeant le réel est une aberration. Comme l'indique Johann Huinzinga dans Homo Ludens - Essai sur la fonction sociale du jeu, "la perruque ne sert pas à imiter, mais à isoler, à ennoblir, à élever". Chez la chanteuse pop, la facticité de la perruque s'expose comme une volonté de franchir les limites de l'humain pour atteindre l'univers du fantasme. La perruque transforme celle qui la porte en matière de rêve.



Intertitre


CE NOUVEAU CRITÈRE SUPPLANTE donc celui de la beauté, depuis longtemps obsolète pour qui veut apprécier une chanteuse pop. Lady GaGa n'a que faire de l'esthétique de ses tenues, seule lui importe leur sur-artificialité. De moins en moins humaines, certaines chanteuses tendent même vers la mécanisation, voire la robotisation de leur corps. Beyoncé arbore fièrement, dans "Single Ladies" un bras d'acier articulé, tandis que Madonna, entourée de robots, se transforme en version féminine de Robocop dans la version de "Four Minutes", du Sticky and Sweet Tour - et on ne compte plus les robes métalliques de perruque, perruques, katy perry, lady gaga, madonna, britney, britney spears, rihanna, beyonce, beyoncé, cheveu, cheveux, couleur, couleurs, analyse, critique, identité, chroniqueLady Gaga. Une exception pourtant : Britney Spears. Humaine, trop humaine pour supporter cette accélération de l'Histoire vers les frontières de l'espèce. Les médias n'ont eu de cesse de proposer une lecture de sa santé mentale à travers ses cheveux : colorations ou coupes manquées, mal coiffée, cheveux gras, cheveux plats, la psychologie de la star s'étalait, mèche après mèche, dans les journaux. Incapable de suivre l'élan initié par ses pairs, elle n'a pas pu se réinventer et se désincarner suffisamment pour rester conquérante, perdant ses repères et son identité. Jusqu'à, sur un coup de folie, rentrer dans un salon de coiffure, attraper une tondeuse, et se raser le crâne dans un seul souffle, pour briser son image. Avant, quelques jours plus tard, de devoir porter des perruques imitant ses cheveux naturels. Le superflu avait cédé la place au nécessaire

G. Le F.

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à Paris, le 28/06/2011

 



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